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COLLECTION MICHEL LÉVY
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ŒUVRES COMPLÈTES
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FREDERIC SOULIE
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ŒUVRES COMPLÈTES
DE
FRÉDÉRIC SOULIÉ
PARUES DANS LA COLLECTION MICHEL LÉVY
LES MÉMOIRES DU DIABLE 2 VOl.
CONFESSION GÉNÉRALE.
LES DEUX CADAVRES
LES QUATRE SOEURS
AU JOUR LE JOUR
MARGUERITE. — LE MAITRE d'ÉCOLE
HUIT JOURS AU CHATEAU
LE BANANIER. — EULALIE PONTOIS
SI JEUNESSE savait!... SI VIEILLESSE POUVAIT . . .
LE PORT DE CRÉTEIL
LE CONSEILLER D'ÉTAT
UN MALHEUR COMPLET
LE MAGNÉTISEUR
LA LIONNE. . .
LA COMTESSE DE MONRION. ...
LES DRAMES INCONNUS
LA MAISON NO 3 DE LA RUE DE PROVENCE. , , .
AVENTURES d'uN JEUNE CADET DE FAMILLE. . . .
AMOURS DE VICTOR BONSENNE
OLIVIER DUHAMEL
LES FORGERONS
UN ÉTÉ A MEUDON ,
LE CHATEAU DES PYRÉNÉES i .... ,
UN RÊVE d'amour ,
DIANE ET LOUISE
LES PRÉTENDUS ,
CONTES POUR LES ENFANTS . . . ,
LES QUATRE ÉPOQUES
SATHANIEL .'
LE COMTE DE TOULOUSE
LE VICOMTE DE BÉZIERS
LES AVENTURES DE SATURNIN FICHET 2 —
IMPRIMERIE DE BEAU, A SAINT-GERMAIN-EN-LAYE.
r
LES AVENTURES
DE
SATURNIN FICHET
ou
LA CONSPIRATION DE LA ROUARIE
PAR
FRÉDÉRIC SOTJLIÉ
DEUXIEME SERIE —
A_ è
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PARIS •^'
MICHEL LÉVY FRÈRES, LIBRAIRES-ÉDITEURS
KUE VIVIEN NE, 2 BIS
1860
♦ «J-
LES AVENTURES
DE SATURNIN FICHET
TROISIÈME PARTIE
On se rappelle que Morillon avait promis à Barthe de ve-
nir le rejoindre à Rennes dès que (selon ses propres paroles)
Annibal se serait délassé dans les délices de Capoue. Mais
on se rappelle aussi sans doute à quelle mystification s'é-
taient réduites les voluptueuses espérances de Morillon, et
l'on n'a pas oublié qu'il était resté enfermé, hurlant et ju-
rant, dans ce même boudoir qui devait être pour lui le tem-
ple de Vénus.
D'après les ordres de Rose Robertin, on avait respecté le
prétendu sommeil du commissaire de la Convention ; en con-
séquence, le reste du jour et toute la nuit s'étaient passés
sans qu'on songeât à s'informer ni.du nouveau commandant
du château ni de son hôte. Mais le lendemain on commença
à s'étonner de ne les voir reparaître ni l'un ni l'autre. Le
II. 1
5 LES AVENTURES
geôlier, le concierge et le porte-clefs s'assemblèrent; il fut
constaté que Robertin et sa fille n'étaient pas rentrés dans le
château et que Morillon n'en était pas sorti. Alors on trembla
pour le salut de la patrie ; à cette époque deux polissons qui
se battaient dans la rue étaient arrêtés au nom du salut de la
patrie; bientôt on parla de pénétrer dans l'appartement du
commandant, mais personne n'osa s'aventurer à ouvrir les
portes d'autorité, et il fut décidé qu'on en référerait à la com-
mune.
Il fallut y envoyer un émissaire, il fallut que la commune
prît une délibération, il fallut nommer un commissaire
chargé de faire briser les portes. Enfin, tout cela prit une
partie de la journée du lendemain, et la nuit était presque
venue quand on trouva Morillon dans un état de rage inex-
primable.
Cependant, s'il fût parti à l'instant même pour Rennes, il
y serait arrivé assez tôt pour recevoir l'avis que Guillaume
Poiré lui avait envoyé et qui avait été reçu par Barthe. Mais
Morillon perdit un long temps à jurer, à accuser le geôlier,
la commune, tous ceux qui étaient innocents, enfin, de la
faute que lui seul avait commise; il demandait qu'on lui
amenât Rose Robertin ; il voulait la faire juger, la faire con-
damner, la faire exécuter, séance tenante. Il envoya dans
toutes les directions pour découvrir sa trace, et il passa en-
core presque toute cette nuit à donner des ordres inutiles
et à épouvanter les plus féroces par la férocité de ses mena-
ces.
La colère fatigue, surtout lorsqu'elle est impuissante.
Après tous ces furieux transports, Morillon se jeta sur un
lit, et il s'endormit si bien, que ce fut Barthe qui l'éveilla
en lui apportant la nouvelle qui lui avait été transmise par
Guillaume Poiré. Morillon bondit de fureur et de désespoir.
Mais il ne se tint pas pour battu ; des chevaux furent ame-
nés, et tous deux, Barthe et son maître, quittèrent Xanles,
précisément au moment où la Rouarie expirait. Telle fut ce-
pendant la rapidité de leur course, qu'ils arrivaient à Ren-
nes au moment où Thérèse et Fonte vieux quittaient la Guyo-
marais.
Là, et sans se donner le moindre repos, le commissaire
de la Convention assemble quelques volontaires républi-
i
DE SATURNIN FIGHET. f
cains, il expédie Barthe à Saint-Malo pour amener tous ceux
qui voudraient le suivre, et ignorant encore la mort de la
Rouarie, ne sachant s'il le trouverait seul ou entouré d'amis
prêts à le défendre, Morillon part à la tête d'une vingtaine
de volontaires et de quelques gendarmes sous les ordres de
Delbenne.
Arrivé à la Guyomarais, il y trouve Guillaume Poiré, qui
lui raconte la scène dont il a été témoin dans la nuit. Aussi-
tôt Morillon se fait conduire à la fosse où reposait la Rouarie.
La terre est enlevée ; le cadavre est retiré ; Morillon déchire
lui-même le linceul et cherche avec anxiété s'il ne décou-
vrira pas quelques papiers enfouis avec le malheureux Ar-
mand. Trompé dans son espérance, Morillon repousse inso-
lemment le cadavre du pied en s'écriant :
— Rien ! rien !
Qu'était-ce, en effet, qu'un cadavre qu'il ne pouvait en-
voyer au bourreau ?
Ce fut alors que Guillaume Poiré s'approcha de lui.
— Citoyen Morillon, fit-il de la voix la plus obséquieuse,
j'ai rempli parfaitement la mission que vous m'aviez donnée,
j'attends la récompense que vous m'avez promise.
— Une récompense, à toi ! répondit brutalement le com-
missaire de la Convention; qu'as-tu fait pour l'obtenir?
— J'ai découvert l'homme que vous m'aviez dit de décou-
vrir, et je vous en ai donné avis assez à temps pour que vous
eussiez pu vous en emparer avant sa mort, ainsi que de tous
ceux qui l'accompagnaient, et qui ont mis en sûreté les pa-
piers que vous cherchez, si vous vous étiez un peu plus
pressé.
Morillon frémissait de rage, dupe d'une petite fille, il
voyait le succès qu'il avait poursuivi si longtemps lui échap-
per, grâce à une ruse à laquelle on n'eût pas pris un en-
fant.
— Ohl ces papiers! ces papiers! s'écria-t-il en levant les
poings au ciel.
— Il ne serait peut-être pas impossible de se les procurer,
reprit Guillaume Poiré, mais pour cela il faudrait beaucoup
d'argent.
— Tu sais où ils sont? dit Morillon en regardant fixement
Guillaume.
4 LES AVENTUKES
— Eli donnant d'abord vingt mille livres, repartit celui-ci,
on pourrait peut-être forcer à parler celui qui sait où sont ces
papiers.
— Ah ! c'est comme ça, fit Morillon, tu veux imposer des
conditions ; oublies-tu que j'ai eu les moyens de te faire ve-
nir ici, et que ces moyens je puis m'en servir pour te forcer
à parler?
— Ne parlez pas si haut vous-même, dit Guillaume Poiré,
voyez tous ces paysans qui viennent et qui semblent sortir
un à un de derrière les arbres de ce bois, je n'aurais qu'à
leur dire qui vous êtes, je n'aurais qu'à leur dire le nom de
celui de qui vous venez de déterrer le cadavre, et je crois
qu'ils vous feraient taire de façon à ce que vous ne puis,
siez répéter à personne ce que vous voulez que je vous
apprenne.
En effet. Morillon, que Poiré attendait au bord de la
route, était arrivé jusqu'à la tombe de la Rouarie avec les
hommes qui l'escortaient, sans que le jardinier Périn lui-
même eût été averti de l'apparition d'un magistrat répu-
blicain. Il avait donc pu commencer et achever l'exhuma-
tion sans autres témoins que ceux qu'il avait amenés. Mais
Périn les avait aperçus. Epouvanté de voir une troupe
d'hommes armés qui venaient fouiller le bois attenant au
château, il s'était réfugié chez un voisin. De là, le bruit de
cette arrivée s'était répandu de proche en proche, de champ
en champ, de cabane en cabane; bientôt les plus intrépides,
armés de fléaux, de fourches et de faux, s'étaient glissés
dans le bois pour connaître les intentions de ces nouveaux-
venus. En les voyant si peu nombreux, les plus braves
s'étaient avancés, les plus timides s'étaient enhardis, et au
moment où Guillaume Poiré parlait à Morillon du danger
qui le menaçait, plus de cinquante paysans faisaient un
cercle curieux et indigné autour du cercle plus resserré
que le-s républicains faisaient eux-mêmes autour de la fosse
ouverte.
Parmi ces paysans , il s'en trouvait un qui observait plus
attentivement que les autres l'opération à laquelle Morillon
venait de procéder. C'était Jacques Pèlerin, ou plutôt Mar-
guerite.
Après être venue apprendre à M. de Perbruck la mort de
DE SATURNIN FICHET. S
son fils, et avertir la Rouarie de l'espionnage dont sa retraite
était l'objet, elle était retournée à la cabane où elle avait
laissé le corps du malheureux Césaire. Elle aussi avait voulu
accompagner son amant jusqu'à sa dernière demeure, mais
d'autres mains que les siennes avaient pris le terrible soin
de creuser sa tombe. C'était pendant qu'elle priait avec ceux
qui l'avaient suivie dans cette cérémonie funèbre, que la
nouvelle s'était répandue de l'arrivée d'un corps de répu-
blicains. Tous les paysans avaient quitté le cimetière, et
Marguerite, à qui aucune espérance pour elle-même ne res-
tait en ce monde, les avait suivis pour s'assurer si une lois
encore elle ne pourrait pas se dévouer au salut de quelqu'un.
Elle était parmi les assistants, qui se demandaient avec
terreur et avec colère quels étaient ces hommes qui ve-
naient arracher les morts à la terre; mais Marguerite seule
le savait, car elle avait à la lois reconnu Guillaume et Mo-
rillon. Elle avait compris aussi que c'était la Rouarie qui
devait être sous ce linceul boueux et déchiré. Alors elle
dit tout bas aux hommes qui l'entouraient, que c'étaient
là les agents de la république, que ces violateurs des tom-
beaux étaient des hommes qui avaient juré d'anéantir toute
la noblesse de la Bretagne et ceux qui lui étaient restés
fidèles.
Ces révélations circulèrent rapidement, et les murmures
commencèrent à se faire entendre.
— Ecoutez, dit Guillaume Poiré à Morillon, voilà les gars
qui commencent à se fâcher; n'oubliez pas que je suis
des leurs, et que je sais le langage qu'il faut leur parler,
et à votre tour, comprenez que si vous avez eu les moyens
de m'amener ici, j'en ai, moi, de vous empêcher d'en
sortir.
Morillon resta calme, et après avoir examiné l'attitude
menaçante des paysans, il s'écarta de quelques pas de Guil-
laume Poiré, et lui dit d'une voix assez haute pour que tou-
le monde l'entendit, quoiqu'il ne parût s'adresser qu'à lui
seul :
— Crois-moi, mon gars, les quinze cents hommes que j'ai
laissés à un quart de lieue d'ici auront bientôt mis à sac
toutes les fermes des environs, si je leur en donne l'ordre.
Il prit un pistolet à sa ceinture et l'arma.
U
t LES AVENTURES
— Et je n'ai qu'à tirer un coup en l'air, ajouta-t-il en levant
l'arme à la hauteur de Guillaume Poiré, pour que cinq cents
d'entre eux cernent ce bois et fassent main-basse sur tout ce
qui s'y trouve.
Il n'en fallut pas davantage. A l'instant même, de gauche,
de droite, quelques hommes se détachèrent de ce groupe
menaçant, chacun gagnant peu à peu les arbres plus loin-
tains, si bien qu'au bout de quelques minutes tous les paysans
avaient disparu dans diverses directions.
— Eh bien I dit Morillon à Guillaume Poiré, ne penses-tu
pas que je ferais bien maintenant de t'attacher à la queue de
mon cheval et de te traîner à ma suite comme un voleur de
grand chemin?
— La place serait mal choisie pour que je puisse vous
montrer votre route, reprit Guillaume Poiré résolument, et
sans avertir Morillon qu'un paysan était resté caché derrière
le feuillage d'un houx.
— Tu sais donc la route qu'il faut prendre ? dit Morillon.
— Je sais cela, et je sais autre chose encore.
— Eh bien t reprit le commissaire de la Convention, tu le
diras ou, par tous les diables! je te fais sauter le crâne.
— Ce ne sera pas le moyen de me faire parler, reprit
Guillaume.
Morillon n'eût pas hésité à payer les renseignements qu'il
voulait obtenir de Guillaume Poiré, mais sa vanité se refu-
sait à se laisser imposer un marché, dont il voulait dicter
lui-même les conditions.
Cependant il jugea prudent de céder, et il dit à Poiré :
— Mais je ne puis pas te compter ici les dix mille francs
que je t'ai promis, ni les dix mille francs qui te reviendront
quand j'aurai découvert les papiers que ja cherche.
— Où faut-il que nous allions pour cela ? repartit Guil-
laume Poiré.
— Il nous faudrait retourner à Rennes, dit Morillon.
— Il n'y a pas si loin d'ici à la Fosse-Ingant, reprit Poiré,
et je suis sûr que là nous trouverons de l'argent.
— A la Fosse-Ingant? répéta celui-ci, mais il n'y pas
de payeur public.
— N'importe, dit tout bas Poiré, promettez une gratifica-
tion de vingt mille livres devant tous les témoin» ici pré-
DE SATURNIN FIGHET. f
sents, et je vous promets de vous mettre à même de me les
payer aujourd'hui à la Fosse-Ingant.
Guillaume n'avait pas achevé cette phrase que déjà Mar-
guerite s'était glissée hors de sa cachette ; elle était déjà
loin de toute atteinte lorsque Morillon finissait de signer un
des bons en blanc que le comité de sûreté générale lui avait
confiés.
A peine Poiré eut-il ce bon entre les mains, qu'il s'écria
en se tournant du côté de l'arbre où il avait vu Marguerite :
— Et d'abord arrêtez ce...
Mais il se tut soudainement en reconnaissant qu'elle n'y
était déjà plus, et dit à Morillon :
— Les papiers de la Rouarie sont à la Fosse-Ingant; ils
ont été remis au nommé Desilles par ordre de ceux qui ont
attiré ici le marquis de la Rouarie.
— A la Fosse-Ingant! s'écria Morillon avec éclat.
— Prenez garde , dit Poiré ; vous trouverez là une popu-
lation plus nombreuse que celte qui entoure le château.
— Est-ce que je n'ai pas avec moi, dit Morillon d'un ton
de fanfaronnade superbe , les quinze cents hommes qui de-
vaient saccager cette campagne, et les cinq cents qui de-
vaient entourer le bois? cela fait deux mille hommes; j'ai
encore le courage et le sangfroid, j'ai l'audace et la rapi-
dité, cela peut compter encore pour deux mille ; donc , à
mon compte, cela vaut quatre mille hommes, et c'est beau-
coup plus qu'il n'en faut pour réduire la nombreuse popu-
lation dont tu me parles. En route, en route! reprit- il vive-
ment ; et quant à toi, dit-il en s'adressant à Guillaume Poiré,
souviens-toi que si je ne trouve pas les papiers où tu me dis
qu'ils sont, tu pourras allumer ta pipe avec le bon de vingt
mille livres que je viens de te donner. Il est au porteur,
mais il n'est payable que sur une lettre d'avis que je pour-
rais oublier d'écrire si par hasard je ne trouvais pas à la
Fosse-Ingant ce que je vais y chercher.
Guillaume, inquiet de ce qu'allait devenir sa fortune, sui-
vit Morillon, qui se dirigea en toute hâte vers la Fosse-
Ingant.
LES AVENTCRE»
II
Pendant que cela se passait à la Guyomarais, des scènes
non moins agitées se succédaient à la Fosse-Tngant. C'était
là qu'était, à vrai dire, le quartier-général de la conspira-
tion ; c'était là qu'aboutissait la correspondance des princi-
paux chefs lorsqu'ils voulaient faire parvenir des renseigne-
ments à la Rouarie, et qu'ils ignoraient où il pouvait se
trouver. C'était de là que lui-même leur expédiait ses ordres.
En effet, aucun d'eux ne changeait de résidence sans en-
voyer à Desilles l'itinéraire du voyage qu'il allait faire et
l'indication des heux où on pourrait le retrouver. C'était là
aussi que Calonne expédiait d'Angleterre des instructions
secrètes. C'était encore entre les mains de Desilles qu'étaient
versées les cotisations de tous les associés, et les millions
de faux assignats que l'ex-ministre de Louis XVI faisait fa-
briquer à Londres. Ce fut là aussi que se rendirent les quel-
ques gentilshommes qui avaient assisté à la mort de la
Rouarie, et d'autres qui, avertis de la maladie de leur chef,
y venaient chaque jour savoir de ses nouvelles.
Quand la Châtaigneraie et Saturnin arrivèrent, rapportant
les papiers de la Rouarie et les vingt mille francs que Thé-
rèse MoëlUen leur avait remis, une tumultueuse assemblée
avait lieu chez Desilles. La Rouarie était mort, on avait fait
choix d'un nouveau chef, et ceux qui avaient pris cette ini-
tiative, et par-dessus tous celui qui en profitait, avaient hâte
de proclamer cette grande mesure.
Mais ceux qui n'étaient point présents à la délibération ne
ratifiaient point ce choix et n'entendaient pas qu'on imposât
aussi légèrement un chef, quel qu'il fût, à une association
de gentilshommes dont cinquante étaient plus renommés,
plus riches et plus puissants que M. de Perbruck. La mort
DE SATURNIN FICHET. 9
de la Rouarie portait ses fruits; déjà la division se glissait
entre tous ces hommes qu'il avait réunis par sa puissante
volonté. D'un autre côté, une grande nouvelle donnait une
importance et une agitation extrêmes aux délibérations de
cette assemblée. Le matin même, le Moniteur avait apporté
le décret de la levée de trois cent mille hommes prédit par
la Rouarie. Le 10 mars avait été fixé pour le tirage des
soldats que devait atteindre cette mesure extraordinaire. Le
10 mars était donc le terme où devait éclater l'insurrec-
tion.
<f Le jour est prochain, disaient les uns ; ne se peut-il pas
qu'il faille cacher jusque là la mort de la Rouarie, et ne se
peut-il pas qu'on oblige ainsi les tièdes à tenir un serment
dont ils pourraient se croire dégagés parce qu'ils suppose-
raient que la preuve de leur serment a disparu avec le chef
à qui ils l'ont confié ?
Ce fut sur ces entrefaites qu'arrivèrent la Châtaigneraie
et Saturnin, apportant ces papiers que leur avait confiés Thé-
rèse.
Ils les remirent à Desilles, qui, sommé de les montrer,
ouvrit la valise et en fit un inventaire exact. Comme nous
l'avons dit, on y trouva les pouvoirs donnés à la Rouarie, sa
correspondance avec Calonne et les princes exilés, de nom-
breux brevets en blanc signés par eux et par lui ; mais la
pièce importante, celle qui faisait pour ainsi dire toute la
force de l'association, la liste autographe des conjurés, liste
signée par chacun d'eux, cette liste ne se trouva point.
Ce fut un grand effroi parmi tous ceux qui étaient présents;
et quelques-uns se demandèrent déjà si cette liste n'avait pas
été perdue, si peut-être elle n'avait pas été soustraite, si
même elle n'était pas tombée entre les mains des agents de
la RépubUque.
C'eût été là un effroyable malheur, et les alarmes les plus
sérieuses tenaient l'assemblée dans une horrible incertitude,
lorsque Fontevieux et Thérèse Moëllien arrivèrent à leur
tour.
Mille questions, leur furent adressées au sujet de cette
pièce importante, et Thérèse put reconnaître à la terreur qui
perçait dans ces questions, que peut-être les conjurés eussent
anéanti celte liste si elle avait été en leur possession. Elle
10 LES AVENTURES
les laissa donc parler, et lorsqu'ils eurent épuisé toutes les
suppositions, elle leur répondit enfin :
— L'acte de votre association, messieurs, est entre des
mains trop prudentes et trop dévouées pour que jamais vos
ennemis puissent s'en emparer. Tant que le secret devra être
gardé, il le sera fidèlement et sûrement; mais je vous en
préviens, messieurs, ajouta-t-elle d'une voix haute et ferme,
quand le jour sera venu où chacun de nous sera appelé à
tenir le serment qu'il a signé de son nom, cette liste sera af-
fichée aux carrefours de tous les villages, aux arbres de tous
les chemins; chacun saura alors quels sont les hommes qui
se sont engagés à sauver la France. Ne vous inquiétez donc
pas de ce qu'est devenue cette liste, inquiétez-vous de ce que
vous avez promis. Si vous avez besoin d'un chef pour guider
vos opérations militaires, choisissez-le, mais celui qui vous
appellera au combat et qui vous forcera à y marcher, ce sera
la Rouarie. Du fond de sa tombe il criera l'un après l'autre
les noms de ceux qui ont juré de combattre pour Dieu et le
roi, et la France pourra compter les braves qui répondront
à l'appel et les lâches qui y manqueront.
La Châtaigneraie et Fontevieux applaudirent, mais ils
furent à peu près les seuls. Le marquis de Perbruck se fit
l'organe du mécontentement général en prenant la parole.
— C'est nous dire, madame, reprit-il avec un respect
glacé, que vous possédez cette liste, c'est nous autoriser à
vous la demander personnellement; car, malgré les services
que vous avez rendus à notre cause, services que nous nous
plaisons tous à reconnaître, c'est par d'autres conseils que
ceux que vous pouviez donner au vaillant marquis de la
Rouarie, que nous devons nous diriger maintenant.
— Quoif déjà! dit Thérèse Moëllien avec un suprême dé-
dain. Ainsi, le malheureux la Rouarie n'avait pas rendu le
dernier soupir, que vous l'abandonniez sur le pavé où se
débattait son agonie, et son corps est encore chaud dans la
tombe, où il a fallu qu'une pauvre femme et un ami fidèle
le conduisissent seuls, que déjà on me parle comme à une
étrangère.
-- Vous vous trompez, madame, reprit plus gracieusement
M. de Paradèze, vous vous trompez sur les sentiments que
vous nous supposez. Mais chacun de nous, en engageant sa
DE SATURNIN FICHET. Il
fortune et sa vie dans l'entreprise dont M. de la Rouarie fut
le chef, chacun de nous, madame, se confiait à un homme
dont il connaissait la prudence, le courage, le génie. Cet
homme n'est plus. Avec lui sont tombées toutes les garanties
que nous donnait sa vie. Ces garanties, nous les trouvons
dans un autre, et c'est à lui que doit être remis l'iacte de
notre association.
— Cet acte, dit Thérèse d'une voix brève et impérieuse,
TOUS ne l'aurez pas.
— Nous l'aurons ! reprit Perbruck avec violence.
— Vous ne l'aurez pas! dit Thérèse d'une voix encore plus
résolue.
— Prenez garde, madame ! reprit M. de Paradèze, vous
seule avez assisté le marquis dans sa cruelle maladie, c'est
vous qui avez donné à M. de la Châtaigneraie et à M. le
comte de Perbruck les papiers qu'ils viennent de nous re-
mettre : l'acte d'association faisait partie de ces papiers, c'est
donc vous qui vous en êtes emparée, c'est donc vous qui les
possédez encore. Vous ne voudrez pas sans doute nous for-
cer à nous en assurer.
A celte menace, Fontevieux, la Châtaigneraie et Saturnin
s'avancèrent vivement vers MM. de Paradèze, Perbruck et
quelques autres qui avaient approuvé ces paroles. Mais avant
qu'ils eussent exprimé leur indignation , Thérèse les contint
d'un geste et reprit la parole avec une hauteur qui étonna
les plus insolents.
-— Messieurs, dit-elle, l'entreprise à laquelle le noble mar-
quis de la Rouarie s'était voué, n'était pas une entreprise
sans danger. Un soir que nous parcourions les landes de la
Bretagne, lui déguisé en colporteur, moi habillée comme
une femme du peuple, nous fûmes arrêtés par une brigade
de gendarmerie, qui voulut savoir qui nous étions. Cette
brigade était commandée par un homme qui a acquis parmi
vous la réputation d'être impitoyable, c'était ce Delbenne
dont le nom vous a fait souvent trembler au fond de vos
châteaux. Il se montra digne de la réputation qu'il avait déjà.
La Rouarie fut fouillé, dépouillé. La valise qu'il portait fut
déchirée en lambeaux pour s'assurer qu'elle n'enfermait
aucun secret. Le panier où je portais le pain que nous man-
gions durant cas pénibles marches me fut enlevé et fut, brisé
12 LES AVENTURES
comme la valise de la Rouarie. On ne trouva rien. Alors un
des soldats de ce Dclbenne s'écria en s'approchant de moi :
* Nous n'avons pas encore visité les habits de cette femme »,
et il allait porter la main sur moi lorsque ce farouche répu-
blicain, ce féroce Delbenne le repoussa rudement et retendit
à ses pieds en s'écriant : « Quel est le lâche qui ose toucher
à une femme? »
M. de Perbruck pâlit, M. de Paradèze se mordit les lèvres.
— Eh bien! messieurs, continua Thérèse, ce que n'ont
pas fait ces brigands dont vous parlez avec tant de mépris,
plus encore pour leur brutalité que pour leur férocité, ce que
n'ont pas fait ces buveurs de sang sortis de la boue du peu-
ple, voulez-vous le faire, messieurs les gentilshommes de la
Bretagne ? Me voilà, je suis prèle, je ne me défendrai pas et
personne ne me défendra, car je ne permets à personne de
me défendre.
En disant ces paroles, elle se posa fièrement en face de
M. de Paradèze et de ses amis; mais personne ne bougea,
pas un n'osa répondre à ce hautain défi.
A ce moment la Châtaigneraie s'avança.
— Messieurs, dit-il dédaigneusement, ce qui se passe ici
entre les chefs les plus dévoués de l'association, doit nous
apprendre ce qui se passerait bientôt parmi ceux qui y oc-
cupent une place moins élevée, s'ils apprenaient la mort du
marquis de la Rouarie. Le marquis de la Rouarie n'est point
mort, ajouta-t-il avec éclat, il vit encore pour nous com-
mander à tous, pour nous imposer à tous sa volonté et
nos serments. Le jour où chacun de nous aura accompli
l'engagement sacré qu'il a pris, le jour où nous serons tous
debout les armes à la main, le jour où nous aurons pu
compter les fidèles et les traîtres , les braves et les lâches,
le jour où nous serons forts enfin, nous pourrons dire à la
France que la Rouarie est mort. Alors ce sera un homme ,
un grand homme de moins dans notre entreprise ; mais elle
sera debout, elle vivra.
Les conjurés se regardèrent entre eux; la Châtaigneraie
reprit avec plus de vivacité :
— Croyez-moi, messieurs, si nous avouons que la Roua-
rie est mort, toutes nos espérances descendront dans la
tombe où il est enfermé. Imitons les nobles espagnols, mes-
DE SATURNIN FÎCHET. 13
sieurs, qui, au moment de se disputer le commandement
des armées castillannes, tirèrent le cadavre du Gid de son cer-
cueil, le revêtirent de ses armes, l'attachèrent sur son cheval
de bataille et le firent marcher devant eux au combat. Les
soldats, qui hésitaient à suivre de nouveaux chefs, se pré-
cipitèrent à la suite d'une ombre, et l'Espagne dut à cette
noble ruse la plus belle des victoires qui servirent à la dé-
livrer de ses tyrans. La Rouarie n'est pas mort, messieurs,
nous devons à son ombre l'honneur de nous conduire à notre
premier combat.
Cette vive allocution du jeune et brave gentilhomme élec-
trisa les âmes ardentes et généreuses qui se trouvaient dans
l'assemblée ; elle dispensa les ambitieux de reconnaître l'é-
lection du comte de Perbruck et sauva à celui-ci et à ses
amis l'humiliation d'avoir à rétracter les menaces qu'ils
avaient faites à Thérèse, et l'humiliation bien plus grande
encore d'avoir à les exécuter.
Ce fut alors que fut prise la résolution de cacher la mort
de la Rouarie. Tout devait rester dans le même état ; cha-
cun s'engagea à retourner dans son canton pour y préparer
les esprits au grand mouvement insurrectionnel, dont le
jour était maintenant fixé au 10 mars par le décret de la
Convention.
Des brevets en blanc et signés la Rouarie furent remis
aux gentilshommes présents; ils devaient être distribués de
semaine en semaine et avec toutes les lenteurs qui pouvaient
faire croire à l'existence du marquis. Ainsi, on devait comp-
ter tant de jours pour envoyer la demande d'un brevet à la
Rouarie, tant de jours pour avoir sa réponse, de façon que
celui qui recevait le brevet pût croire qu'il avait été signé
sur sa demande seulement. Cette manœuvre, habilement
distancée et habilement répétée, devait faire croire à l'exis-
tence du marquis, dont personne ne savait jamais la rési-
dence. Il fut également décidé que les papiers remis à Desil-
les seraient enfermés dans un bocal de verre et enterrés dans
le jardin de la maison.
Au pied d'un saule situé à l'angle d'un carré, un trou per-
pendiculaire de plus de six pieds de profondeur avait été
creusé depuis longtemps. A deux pieds du sol une pierre fer-
mait ce trou ; une énorme masse de gazon recouvrait la
14 LES AVENTURES
pierre. Les longs filaments d'un lierre couché aveé précau-
tion étaient ramenés sur le gazon, des leuilles sèches y
étaient répandues. C'était là que Desilles cachs^it l'argent
des conjurés, c'est là qu'on cacha les papiers.
Après quelques autres mesures, l'assemblée se sépara, et
Thérèse resta seule avec Fontevieux dans la maison de De-
silles. Quant à la Châtaigneraie et à Saturnin, ils se réuni-
rent à M. de Perbruck et à M. de Paradèze et se dirigèrent
du côté de Nantes. Ils avaient choisi pour y passer la nuit
la maison de l'un des fermiers de M. de Perbruck, c'était
celle du troisième de ces Robertin dont nous avons déjà
parlé, et qu'on appelait le Robertin aux six gars ou le Ro-
bertin de Blain.
Arrivé à ce point de notre récit, nous abandonnerons pen-
dant quelque temps Saturnin, devenu pour tous le comte de
Perbruck, et nous raconterons ce qui arriva de ceux qui
s'étaient plus intimement attachés à la fortune de la Roua-
rie.
Maintenant, et pour quelques instants seulement, nous
sommes obligé de faire apparaître un nouveau personnage.
Pareil à ces météores liimineux qui traversent l'espace en
quelques secondes, et qui l'illuminent d'un éclat qui s'éteint
presque aussitôt, ce personnage n'occupera que quelques
lignes de cette longue histoire, mais nous voudrions que ces
lignes pussent faire briller de tout leur éclat le calme cou-
rage, le saint dévouement, l'héroïque sacrifice d'une chaste
enfant de seize ans.
Elle s'appelait Angélique Desilles, et malgré son âge elle
était si faible, si frêle, si chétive, que c'est à peine si on lui
eût donné douze ans ; et cependant jamais àme plus réso-
lue, esprit plus présent n'anima aucune des héroïnes de
cette époque, qui en enfanta presque autant que de bour-
reaux.
Cependant, tous les gentilshommes qui avaient assisté à
l'assemblée dont nous venons de parler étaient partis, la
famille Desilles avait offert alors à Thérèse ces soins que
réclame sans cesse la faiblesse d'une femme, et dont la no-
ble fille était privée depuis si longtemps. Un bain lui avait
été préparé, elle avait pu y reposer ses membres endoloris
par l'insomnie et la fatigue. Louise Desilles, la ûUe aînée de
DE SATURNIN PICHET. 15
la maison, avait apporté à Tliérèse sa plus belle robe ; mais
ce fut en vain qu'elle s'étonna de la voir préférer l'amazone
de drap qu'elle avait quittée et qui était tout humide encore
de la pluie glacée qu'elle avait soufferte. Thérèse refusa ob-
stinément. Cette amazone ne portait-elle pas son trésor !
De son côté, Fontevieux avait réparé le désordre de sa
toilette. Toute la famille était réunie.
Il y avait une grande douleur au milieu de ces honnêtes
gens; mais telle avait été la misère de Thérèse et de
Fontevieux, que tous deux éprouvaient une sorte de bien-
être indicible à se trouver assis dans une chambre close,
autour d'une table servie, vêtus de hnge blanc, avec une
heure de calme et de sécurité devant eux. Ils avaient passé
tant de nuits et tant de jours dans la marche, dans l'insom-
nie, sous la pluie, sous le froid, avec la soif et la terreur
pour compagnes, qu'ils semblaient s'oublier dans le bon-
heur de se sentir vivre comme ils avaient vécu autrefois.
Mais c'était trop pour ces victimes consacrées à toutes les
souffrances. Tout à co\\p on frappe rapidement à la porte
de la maison, et déjà la terreur recommence. On ouvre
avec précaution, un jeune paysan se précipite tout hale-
tant au milieu du salon et s'écrie aussitôt :
— Fuyez 1 fuyez ! les républicains sont sur vos pas, Mo-
rillon les commande. Morillon sait que les papiers de la
Rouarie ont été transportés à la Fosse-Ingant.
III
Cependant Thérèse et Fontevieux avaient reconnu Mar-
guerite; on l'interroge, et alors elle apprend à la famille
Desilles l'arrivée de Morillon à la Guyomarais, l'exhuma-
tion de la Rouarie et l'avis important donné par Guillaume
Poiré.
16 LES AVENTURES
Le danger était imminent, il {allait fuir. Fontevieux et
Thérèse, comme les tplus compromis, prennent d'abord les
chevaux les plus vigoureux et s'éloignent à toute bride
dans la direction de Saint-Malo. Desilles le père les suit,
son fils va se cacher dans un bois voisin, et les demoisel-
les Desilles, Louise, âgée de vingt ans, et Angélique, sa
sœur, restent seules dans la maison avec l'inlortunée Mar-
guerite, dont la force se refuse à faire un pas do plus. On
lui donne des habits de femme, elle va se coucher dans une
étable; si elle est découverte, elle passera pour une fille
de basse-cour attachée depuis longtemps à la maison.
A peine étaient-ils partis, que Picot Limoëlan, le beau-
frère de M. Desilles, arrive auprès de ses nièces; il avait
appris de quelques paysans l'expédition qui avait eu heu
à la Guyomarais, et il venait en prévenir la famille Desil-
les, qu'il ne savait pas avertie. A peine Louise l'a-t-elle
aperçu, qu'elle se précipite vers lui en lui disant de fuir.
Elle lui apprend que Morillon et les républicains vont arri-
ver, mais Picot Limoëlan pense qiVil ne doit rien avoir à
craindre, et s'obstine à demeurer pour être témoin de ce
qui va se passer. Il ordonne à ses nièces d'affecter le plus
grand calme, s'asseoit à la table qu'on vient de quitter avec
tant d'empressement, se fait servir, et force les deux jeunes
filles à se placer à ses côtés et à continuer le repas inter-
rompu. Vingt minutes n'étaient pas passées, que Morillon,
à la tête seulement de douze gendarmes commandés par
Delbenne, arrive à la Fosse-Ingant , toujours accompagné
de Guillaume Poiré. A ce moment, il eût suffi d'un signe
à Picot Limoëlan pour assembler en une demi-heure plus
de deux cents paysans armés, et pour exterminer Morillon
et ceux qui l'avaient accompagné. Mais celui-ci, avec l'au-
dace qui en faisait un homme si redoutable, commence par
descendre à une auberge du village. Cinq minutes après,
il avait fait appeler près de lui le maire de la Fosse-Ingant;
c'était un de ces magistrats enfantés par la république, un
ancien maître d'école nommé Denis , qui avait trouvé
moyen d'établir autour de lui la terreur de son petit pou-
voir.
— Citoyen, lui dit Morillon dès qu'il fut entré, vous allez
prendre immédiatement les mesures nécessaires pour le lo-
DE SATURNIN FICHET. 17
gement de deux mille hommes qui vont arriver d'un mo-
ment à l'autre. Faites avertir les habitants du pays à son
de tambour qu'ils aient à se tenir prêts à loger et à hé-
berger les soldats de la république. Il nous faut aussi des
écuries pour cent chevaux. Les deux pièces de canon qui
me suivent, ajouta-t-il en s'adressant à Delbenne, resteront
dans la cour de cette auberge, et les artilleurs qui les ser-
vent demeureront avec moi.
Quelques minutes après, tous les habitants de la Fosse-
Ingant assemblés autour du tambour communal apprenaient
que leur village allait être envahi par deux mille fantas-
sins, cent hommes de cavalerie et deux pièces de canon.
A quoi pouvait tendre un pareil développement de for-
ces dans un pays demeuré jusque là fort tranquille ? Tout
le monde l'ignorait, mais tout le monde fut frappé de stu-
peur. Chacun rentra chez soi et ferma soigneusement portes
et fenêtres. Ceux qui n'habitaient pas le village, se reti-
rèrent en toute hâte et portèrent aux environs la nouvelle
de ce grand événement. Ce fut ainsi que se répandit à plus
d'une lieue à la ronde la terreur qui protégea Morillon dans
l'expédition qu'il osait tenter presque seul au milieu d'un
pays ennemi, et qui appartenait tout entier à l'association
qu'il venait y frapper au cœur.
Lorsque le commissaire de la Convention eut jugé que
l'effroi qu'il voulait inspirer avait suffisamment agi, il sor-
tit, accompagné de ses douze gendarmes, du maire Perrin,
de Delbenne qui ne l'avait point quitté, et il se rendit di-
rectement à la maison Desilles.
Picot Limoëlan, qui savait tout ce qui s'était passé dans
le village, l'attendait à table, entre ses deux nièces. Moril-
lon frappa :
— Qui est là ? avait dit Picot sans se déranger et en en-
tendant parler à la porte de la rue.
— Ouvrez, au nom de la loi, répondit Morillon.
— Ouvrez, cria Limoëlan à un domestique.
Morillon entra, ceint d'une écharpe tricolore et portant
à son chapeau les plumes aux trois couleurs qui n'appar-
tenaient qu'aux membres do la Convention nationale.
— Qui êtes-vous ? monsieur, dit Limoëlan sans se déran»
ger plus qu'il n'avait fait.
13 LES AVENTURES »
— Je suis un magistrat de la république, repartit brus-
quement Morillon, et je viens pour découvrir et arrêter les
traîtres qui habitent cette maison.
— De qui voulez-vous parler, monsieur ? dit froidement
Limoëlan.
— N'est-tu pas le citoyen Desilles, reprit Morillon, affec-
tant de tutoyer celui qu'il prenait pour le maître de la
maison.
— Non, monsieur, répondit Limoëlan du même ton calme,
je ne suis pas M. Desilles : mon beau-frère est parti pour la
chasse ce matin, de très-bonne heure, et comme il est fort
amoureux de ce plaisir, il est possible qu'il reste avec ses
amis et qu'il ne revienne pas d'ici quelques jours.
— Est-ce là véritablement le beau-frère de M. Desilles ?
dit Morillon au maire qui l'avait suivi.
—• Oui, c'est bien M. Picot Limoëlan, répondit Denis.
— Je venais de vous le dire, monsieur, reprit Picot.
Vous pensez donc, ajouta-t-il d'un air tout étonné, que jô
voulais vous tromper ?
Morillon examinait avec soin l'oncle et les nièces; l'ai-
sance des réponses de M. Limoëlan, le calme des jeunes
filles commençaient à lui faire penser que Poiré avait peut-
être voulu le tromper. Il lui lança un regard terrrible.
Poiré sourit d'un air narquois.
Mais Morillon était de ces hommes auxquels il ne faut
qu'un soupçon pour accuser, et qui ont besoin d'avoir vingt
fois la certitude de l'innocence d'un homme avant de le
laisser aller en liberté.
— Ainsi, reprit-il, M. Desilles est à la chasse ? Son fils
l'y a suivi, sans doute?
— Oui, monsieur.
— Je suis heureux que vous ne les ayez pas accompagnés,
et que je trouve ici quelqu'un avec qui je puisse m'expli-
quer.
— Ma foi, dit Moëlan d'un ton fort dégagé, il fait froid,
j'ai paressé ce matin, et j'ai préféré le coin du feu.
Ce mot, ce seul mot suffit à perdre bien des victimes, car
ce fut ce mot qui apprit à Morillon qu'on lui mentait.
•— Ah ! vous êtes bien heureux, dit Morillon d'un ton in-
I
DE SÂTÙHNIN pichet. 19
différent, d'avoir pu paresser toute la matinée au coin du
feu?
— C'est vrai , dit Limoëlan ; les chemins doivent être
exécrables.
— Vous avez raison, dit Morillon, et il y paraît à vos bot-
tes, qui sont encore couvertes de boue toute fraîche.
Puis il s'écria aussitôt avec éclat, pendant que Limoëlan
se troublait.
— Vous n'étiez pas ici ce matin ; vous n'êtes point resté
ici pour y paresser au coin du feu ; vous venez d'arriver
dans cette maison, car vos bottes fument encore de la boue
des chemins. Vous avez menti : Desilles n'est pas à la chasse,
il est caché ou en fuite. Vous saviez mon arrivée, et vous
l'en avez averti. Delbenne, ajouta-t-il avec colère, qu'on
s'assure de cet homme et de ses deux filles. Nous allons
procéder à une perquisition.
A cet ordre, les gendarmes s'emparèrent de Picot Limoë-
lan, de Louise et d'Angélique.
— Citoyen maire, reprit Morillon, as-tu amené les hom-
mes que je t'ai demandés ?
— Ils attendent tes ordres, répondit Denis, qui se mit à
tutoyer Morillon pour se conformer à la mode répubUcaine.
— Eh bien ! qu'ils me suivent, répliqua celui-ci.
— Pardon, monsieur dit Picot Limoëlan, mais la loi ne
vous autorise à faire aucune perquisition dans le domicile
d'un homme absent, qu'autant que vous seriez assisté de té-
moins qui puissent attester de quelle manière ces perquisi-
tions sont faites.
— Eh bien ! lui dit Morillon d'un ton moqueur, vous serez
l'un de ces témoins, mesdemoiselles Desilles seront les au-
tres : et puisque vous invoquez la loi, je suppose que vous
devez être satisfait de la façon dont je l'applique. Il me sem-
ble que M. Desilles n'eût pas choisi de meilleurs représen-
tants que ceux que je lui donne.
— Des prisonniers ne peuvent pas être témoins, dit
Limoëlan.
— Relâchez ce monsieur et ces demoiselles, dit Morillon
aux gendarmes. Et maintenant, parlez monsieur, ajouta-t-il
en s'adressant à Picot, laites les réserves que vous croirez
convenables, elles seront consignées au procès-verbal que
20 LES AVENTURES
va rédiger M. le maire. Parlez aussi, mesdemoiselles, faites
vos plaintes, dites vos protestations, je veux que tout se
passe légalement, et que, si j'ai outrepassé mes pouvoirs, ce
procès-verbal puisse vous servir à me faire condamner.
Picot Limoëlan se tut et ses nièces firent comme lui.
A ce moment, le maire rentra avec sept ou huit hommes
armés de pioches et de pelles. Morillon les conduisit dans
le jardin, où tout le monde le suivit.
— Allons mes gars, dit-il, retournez-moi cette terre-là,
et à la première résistance que vous trouverez, que ce soit
une pierre ou quelque chose qui ressemble à du bois, à du
plâtre ou à du verre, je vous promets un bon pour boire.
A cet ordre, Angélique Desilles et Limoëlan restèrent
impassibles, mais Louise ne put avoir sur elle-même un em-
pire assez grand pour cacher son émotion ; une pâleur gla-
cée se répandit sur son visage.
— Prends garde! prends garde! lui dit tout bas Angé-
lique.
— Laissez, laissez, ma belle enfant, dit Morillon en rica-
nant, la pâleur de mademoiselle votre sœur ne m'apprend
rien; je sais que les papiers du marquis de la Rouarie sont
enfouis dans ce jardin.
— Cherchez, lui dit Angélique froidement.
— Tenez, vous feriez bien mieux, fit Morillon d'un ton pa-
telin, de me dire tout de suite où ils sont que de me forcer à
gâter vos jolis arbustes, vos belles bordures de buis, et vos
allées si soigneusement ratissées.
— Ah bien! si c'est comme ça, dit Angélique en affec-
tant un air ingénu, vous n'avez pas besoin de les chercher,
papa les a emportés.
Morillon ne doutait pas que Desilles n'eût été averti de sa
venue, il lui était donc facile de croire que sa fille disait vrai,
et que Desilles avait emporté avec lui des papiers d'une telle
importance. Mais la soudaine pâleur de Louise lui laissa
croire que le jardin renfermait quelque chose.
Le travail des terrassiers commença. Pourtant, et quoique
le jardin ne fût pas d'une grande étendue, c'était une rude
et longue besogne que de fouiller partout.
Morillon ne voulut pas seulement employer son temps à
examiner les ouvriers. Il ordonna à Picot Limoëlan d'appe-
DE SATURNIN FICHET. 21
1er et de faire comparaître tous les domestiques de la mai-
son, Limoëlan, qui les connaissait tous, les appela par leur
nom. Malheureusement, dans le désordre de cette journée,
on avait oublié de le prévenir de l'arrivée de Marguerite, et
de sa présence dans l'étable.
Lorsque tous ceux que Limoëlan avait mandés furent dans
le jardin. Morillon les examina attentivement, leur adressa
quelques questions , et s'assura rapidement qu'il ne pouvait
rien apprendre d'eux et qu'ils n'étaient pour rien dans les
secrets de leur maître. Il allait leur ordonner de se retirer,
lorsqu'il dit à deux de ses gendarmes :
— Avant cela, parcourez un peu la maison, les granges,
les écuries, et voyez s'il n'y reste pas encore quelqu'un.
Angélique Desilles pensa alors à Marguerite et dit :
— Il y a encore dans l'étable à vaches une pauvre fille
de basse-cour; elle est malade et couchée, et vous seriez bien
bon d'aller jusqu'auprès d'elle pour l'interroger, au lieu de
la faire venir ici.
— J'en suis désolé, ma belle enfant, dit Morillon; mais je
tiens à examiner les progrès de mes ouvriers. Delbenne,
ajouta-t-il, allez me chercher cette servante; je reste avec
ces gaillards-là.
Les terrassiers avaient déjà retourné un carré du jardin,
mais inutilement. Poiré, qui les suivait de l'œil, haussait les
épaules à tout moment.
— Qu'y a-t-il donc, citoyen Poiré ? dit Morillon, et que
désapprouvez-vous dans notre manière de procéder?
— Rien, absolument rien, dit Poiré, si ce n'est que je vous
défie de trouver dans ce jardin rien de ce qui peut y être
enterré.
— Je vous remercie de vos leçons, maître Poiré; mais je
veux que le diable m'emporte si je ne finis par découvrir ce
qu'il y a, dussé-je retourner la terre jusqu'à vingt pieds de
profondeur.
— Allez donc! dit Poiré en ricanant.
Delbenne revint ; il était seul.
— Ah 1 ah! dit Morillon, est-ce que notre pauvre malade
se serait enfuie?
— Non, répliqua le lieutenant de gendarmerie, mais elle
dort, et elle est si pâle, elle a l'air d'être si faible, qu'en vé-
2.
22 LES AVENTURES
ri lé c'est pitié d'éveiller celte pauvre jeune fille. On né dort
pas si bien quand on est coupable.
— Je ne crois pas au sommeil du juste, dit brutalement
Morillon. Amenez-la-moi.
A ce moment les terrassiers attaquèrent le carré où se
trouvait le vieux saule au pied duquel on avait enterré le
bocal renfermant les papiers de la Rouarie. Guillaume se
promenait dans les petits sentiers ménagés à travers les
plates-bandes. Louise Desilles le suivait d'un regard plein
d'anxiété, Guillaume s'arrêta un moment devant le saule.
Louise faillit tomber. Heureusement que Morillon, qui ne la
quittait pas des yeux, venait de voir arriver Marguerite, qu'il
avait reconnue au premier coup d'œil.
Il ne put dissimuler la joie que lui causait cette décou-
verte, et il courut à elle d'un air railleur et galant.
— Comment! s'était-il écrié en s'avançant gracieusement
vers elle, mademoiselle Marguerite Lemaître, ou Marchand,
ou tout autre nom, car monsieur votre père en a, je crois,
une demi-douzaine; comment 1 la fille d'un fonctionnaire
public, ajouta-t-il avec le geste horrible d'un homme qui
abat une tête; comment! une jeune personne bien élevée
en est réduite à être servante de basse-cour !
— J'aime mieux faire ce niétier que celui que vous faites,
lui dit Marguerite en le regardant avec un souverain mé-
pris.
— Mon métier est celui d'un bon patriote, ma belle ci-
toyenne.
— Tant pis pour les patriotes si, pour leur ressembler, il
faut être comme vous espion, délateur et assassin !
— Prends garde à ce que tu dis, misérable! s'écria Mo-
rillon furieux.
— Je dis la vérité, repartit Marguerite. Votis avez pris
d'ignobles déguisements pour voler les secrets de vos enne-
mis, et après avoir réussi, vous qui êtes, à ce qu'on dit, en-
voyé ici pour faire respecter la loi, vous avez assassiné un
homme dans un chemin...
~ Tu mens, misérable !
— Cet homme vit, et il le dira.
— Tu mens !
— C'est moi qui l'ai sauvé.
DE SATURNIN FICHET. 28
— Toi!
— Oui, moi, et ce'st moi qui ai été avertir le marquis de
la Rouarie de ta ruse infâme.
— Malheureuse! fit Morillon exaspéré.
— Et c'est moi, dit Marguerite avec une farouche persi-
stance, qui ai encore averti les gens de cette maison de loti
arrivée...
— Toi ! fit MoMUon au comble de la fureur. Arrêtez cette
malheureuse... cette...
Morillon, à qui l'injure manquait, s'élança sur Marguerite
le poing levé.
— Obéissez donc, dit Marguerite aux gendarmes, sans
cela cet homme va me traiter comme on le traitait au bagne.
Cette scène violerite, imprévue, avait appelé l'attention de
tout le monde. Les travailleurs eux-mêmes s'étaient arrêtés
et considéraient avec effroi et stupeur cette jeune fille qui
bravait si courageusement l'agent suprême d'une autorité
qui basait son pouvoir sur l'échafaud. Morillon s'en aperçut
et s'écria avec violence :
— Eh bien ! que faites-vous là, malheureux, qu'avez- vous
à me regarder?
Puis il se retourna et reprit :
— Oui, oui... arrêtez cette fille.
Elle était déjà entre deux gendarmée.
•— Liez-la, attachez-la.
— C^est inutile, fit Delbenne, elle ne nous échappera pas.
Morillon regarda Delbenne comme s'il ne pouvait com-
prendre qu'on pût résister à l'un de ses ordres.
— M'avez-vous entendu? reprit-il.
Delbenne fit un signe à l'un des gendarmes, qui attacha
les mains de Marguerite.
— Serrez les cordes, dit Morillon.
— La torture est supprimée, monsieur, fit Limoëlan.
— Attachez aussi ce conspirateur, ce traître, cet aristo-
crate !
A cet ordre les ouvriers, qui étaient des paysans que le
maire avait requis dans le village, s'arrêtèrent encore, et
deux ou trois levèrent leurs bêches d'un air menaçant.
— Gendarmes, reprit Morillon, préparez vos armes... en
joue... et tuez le premier qui bouge.
24 LES AVENTURES
Les paysans restèrent immobiles, mais ils ne reprirent
point leur travail.
— A l'ouvrage! fit Morillon exaspéré, à l'ouvrage! fit-il en
s'armant d'un pistolet.
Que Limoëlan eût fait un signe, et ces paysans se fussent
élancés sur les gendarmes avant que ceux-ci eussent pu
faire usage de leurs armes. La lutte se fût engagée, et si
Morillon et les siens eussent triomphé dans la maison de De-
silles, ils ne seraient pas sortis du village, qui se fût levé au
bruit de celte scène. Mais Limoëlan se crut sauvé, car on
avait dépassé le saule au pied duquel se trouvaient les pa-
piers ; la bêche négligemment enfoncée n'avait pu atteindre
la pierre placée à deux pieds de profondeur, et le terrain,
d'abord si soigneusement recouvert par Desilles, mais main-
tenant bouleversé par ordre de Morillon, ne gardait plus au-
cune trace qui pût désigner l'endroit fatal.
— Allons, mes enfants, obéissez et travaillez, dit Li-
moëlan, c'est à nous à supporter le malheur des injustes
soupçons qu'on a contre nous.
Les terrassiers reprirent leur travail. Poiré s'était assis sur
la mardelle du puits et sifflottait un petit air moqueur. Les
deux demoiselles Desilles se tenaient droites et les yeux bais-
sés pour cacher la joie qu'elles éprouvaient aussi, car elles
se croyaient sauvées. Quant à Marguerite, elle regardait Mo-
rillon d'un air de triomphe. Limoëlan se demandait ce qui
pouvait pousser cette jeune fille à braver ainsi la colère de
Morillon. Celui-ci contenait mal sa rage, se promenait acti-
vement et pressait les ouvriers avec des injures et des me-
naces. Tout à coup, mademoiselle Louise Desilles pousse un
cri.
— Qu'est-ce que c'est ? dit Morillon en suivant le regard
de la jeune fille.
— C'est le platane qu'on a planté le jour de la naissance
d'Angélique, dit Louise, ne l'abattez pas.
— Brisez-le, arrachez-le, fouillez-le à six pieds! cria le fa-
rouche commissaire, supposant que cette pieuse religion
d'un souvenir de famille n'était que l'effroi qu'avait éprouvé
Louise en voyant les ouvriers approcher de l'endroit fatal.
Et Morillon lui-même se met à l'ouvrage. On creuse, on
creuse encore. On trouve un banc de pierres qui évidem-
DE SATURNIN FICHET. 25
ment n'av.ait pas été dérangé depuis la formation de ces
terrains. Morillon, de plus en plus irrité, y brise la bêche
qu'il avait prise et sort du trou profond comme une bête
fauve qui cherche une victime.
Il aperçoit Marguerite qui, rompue de fatigue, s'était ap-
puyée contre un arbre.
Il va vers elle et la pousse brutalement en lui disant :
— Allons, debout!
Un cri d'horreur s'échappe de la bouche des spectateurs
à cet acte de férocité.
— Qui ose parler? dit Morillon.
— Moi ! s'écrie Delbenne, et je vous préviens d'une chose,
c'est que si vous recommencez des brutalités pareilles, je me
retire à l'instant même.
— Gendarmes, arrêtez ce rebelle! s'écrie Morillon.
— Gendarmes, à vos rangs ! reprend Delbenne avec auto-
rité.
Les gendarmes obéissent, et Delbenne s'avance alors vers
Morillon, que la colère suffoque. Le heutenant, après lui
avoir fait le salut militaire, lui dit alors d'un ton froid et sé-
vère ;
— Citoyen commissaire, je suis le chef immédiat de ces
hommes, ils ne peuvent et ne doivent recevoir d'ordres que
de moi. Je suis prêt à prendre les vôtres; je les leur trans-
mettrais
— Nous aurons à compter ensemble, citoyen lieutenant,
répondit Morillon, et je vous ferai voir.... ^
Delbenne resta immobile, et Morillon, voyant que c'était
un parti pris, se contint et reprit :
— Vous me répondez de ces prisonniers, lieutenant, faites-
y bien attention.
Aussitôt Delbenne lui tourna le dos. Guillaume Poiré con-
tinuait à siffler d'un air railleur. La moitié du jardin étail
retournée, et les ouvriers n'avaient rien trouvé.
Morillon consulta sa montre, la fm du jour approchait, et
s'il laissait venir la nuit sans que les habitants de la Fosse-
Ingant vissent arriver les troupes qu'on leur avait annon-
cées, il se pourrait qu'ils découvrissent la ruse. Mille autres
circonstances pouvaient trahir Morillon, ne fût-ce que l'ar-
rivée de quelques autres habitants qui déclareraient n'avoir
26 LES AVENTURES
rencontré aucune force armée. Dans ce cas, le danger de
Morillon devenait imminent.
Plus d'un exemple lui faisait craindre d'être attaqué et
massacré sans pitié. Les paysans de la Bretagne n'avaient
pas encore appris à jouer avec le sang, mais déjà ils avaient
tué quelques employés du pouvoir qui s'étaient présentés
pour lever les impôts. Morillon avait beau presser les ou-
vriers, ils n'avançaient que lentement, ou bien, s'ils vou-
laient se hâter, ils ne faisaient qu'effleurer la terre de quel-
ques pouces seulement. Morillon commençait à se désespérer.
Tous les visages étaient mornes et immobiles devant lui ;
personne à qui demander conseil. Il aperçut alors Guillaume
Poiré toujours assis sur la mardelle du puits, toujours sifflo-
tant et balançant ses jambes d'un air distrait. Morillon alla
à lui.
— Tu m'as dit que les papiers avaient dû être enterrés
dans le jardin....
— Je vous ai dit ce que j'avais entendu.
— Mais penses-tu qu'ils y soient?
— Je le parierais.
— Comment faire pour les trouver ?
— Vous avez votre manière, qui vaut mieux que la mienne,
dit Poiré insolemment, faites retourner le jardin à vingt pieds
de profondeur et vous arriverez. Seulement, il vous faudra
quarante hommes et quinze jours de travail.
— Comment t'y serais-tu pris, toi?... fit Morillon qui joua
le tigre faisant patte de velours.
— Ah! dame, je ne sais pas trop... mais d'abord je n'au-
rais pas fait toucher à un brin d'herbe,., regardez, les voilà
qui vont retourner ce carré de carottes... à quoi bon?...
— Mais pour le visiter...
— M'est avis que si on y avait fait un trou... les carottes
manqueraient, ou que si on en avait repiqué d'autres, les
fanes ne seraient ni si vertes ni si droites....
— C'est possible; mais ce qui est fait est fait.... Voyons,
y a-t-il moyen de procéder autrement ?
— Dame, fit Poiré, m'est avis que si vous écriviez la lettre
d'avis au payeur de Nantes, pour les vingt mille francs en
argent, ça m'ouvrirait l'esprit et les yeux.
Morillon réfléchit;... il reconnut enfin qu'il fallait céder.
DE SATURNIN FIGHET. 27
— Eh bien! dit-il, je l'écrirai ce soir.
— Tout de suite; il doit y avoir de l'encre et des plumes
dans la maison.
— " Laisser ces gens-là seuls.... '
— Il n'y a pas de danger, dit Poiré, ils se croient sauvés.
Morillon demanda de quoi écrire; Louise l'accompagna
dans la maison, et lui donna tout ce qu'il fallait.
Morillon écrivit; il lut tout haut à mesure qu'il écrivait.
Poiré suivait le mouvement de la plume et de la voix pour
s'assurer que Morillon n'écrivait pas autre chose que ce qu'il
disait.... Celui-ci finit en disant :
— Et maintenant, le salut d'usage... Je te salue, liberté,
égalité, fraternité ou la mort... et je signe.
Mais, au lieu de cela, il avait ajouté à sa lettre : « Vous
ferez arrêter immédiatement l'homme qui vous remettra cette
lettre. »
— Tiens; dit-il en la donnant à Guillaume, lis.
Morillon se souvenait de l'embarras dé Poiré, lorsqu'il
avait voulu lui faire lire sa commission dans le château dé
Nantes, et il profitait de son ignorance. Poiré fut pris à cette
ruse.
Guillaume fit semblant de lire et rendit à Morillon la lettre,
que celui-ci cacheta.
— Et maintenant, dépêchons, fit le commissaire de la
Convention.
— Venez donc, dit Guillaume, ce sera bientôt fait.
Morillon avait tellement hâte d'atteindre enfin ce précieux
dépôt, qu'il oubha Louise, et rentra dans le jardin. A peine
la jeune fille fut-elle libre, qu'elle s'échappa et courut se ré-
fugier dans une maison voisine.
Guillaume rentré dans le jardin alla droit au saule, et s'é-
cria :
-- La cachette est là !
Limoëlart tressaillit; Angélique seule resta impassible.
— Mais on y a déjà fouillé là, dit un paysan.
— Vrai! lui dit Guillaume, et c'est toi qui as fouillé là.
— Oui, c'est moi.
— Et tu n'as pas été étonné de la facilité avec laquelle la
bêche entrait dans la terre?
— Quand il a plu, toutes les terres sont molles.
28 LES AVENTURES
— Vrai ! reprit Guillaume, et la pluie détache le lierre du
sol, n'est-ce pas? et la pluie amasse au pied d'un saule des
feuilles de charme et de platane plus épais qu'il n'y a de
feuilles de saule... Va, va, mon gars, j'ai remué la terre, et
je vas t'apprendre que je n'ai pas oublié mon métier.
Guillaume s'arma sur-le-champ de la bêche, et en trois ou
quatre coups, il arriva à la pierre.
— Nous y sommes, s'écria-t-il.
Il dégagea rapidement la pierre, la releva, et montrant
le trou qui descendait à une grande profondeur, il dit à Mo-
rillon :
— Est-ce qu'il n'y a rien au fond de ça ?
— Oui, oui, fit Morillon ravi : je vois quelque chose qui
reluit; c'est un coffre de fer.
— Non point, dit Guillaume, qui élargissait le trou pour
pouvoir parvenir au fond... ce n'est ni du fer ni du cuivre.
Il se coucha sur le sol, enfonça son bras dans le trou et
retira le précieux bocal, qu'il remit à Morillon.
— Ce sont des papiers, s'écria celui-ci avec une sorte de
déhre et embrassant le bocal. Nous tenons enfin les preu-
ves... Monsieur de Limoëlan, ajouta- t-il avec un sourire in-
sultant, vous convient-il d'assister à l'inventaire que nous
allons faire?
— Je le demande, monsieur.
Morillon, Delbenne, le maire et les gendarmes rentrèrent
dans le salon avec les prisonniers. Morillon ouvrit le bocal,
retira une basse et se mit à la feuilleter. Il éclatait en trans-
ports joyeux à chaque papier qu'il consultait. D'abord, il
trouva le plan de l'association écrit de la main de Thérèse
Moëllien, puis la commission donnée par les princes à la
Rouarie, les lettres de Galonné, les brevets signés en blanc...
des lettres écrites par Louise Desilles à la Rouarie, et qui lui
apprenaient les démarches faites par son père, le comte-
rendu des dépenses et des recettes de l'association.
Morillon prenait chacun de ces papiers les uns après les
autres, les numérotait, les classait; il ne tenait pas sur son
siège, il parlait et gesticulait; arrivé aux lettres de Louise, il
s'écria :
— Ah! ah! oli est-elle donc cette demoiselle qui tient les
DE SATURNIN FICHET. 29
livres de la conspiration? Assurez-vous de mademoiselle
Louise Désilles.
— Où est-elle? dit Delbenne.
Limoëlan la chercha des yeux.
— Oh! s'écria Morillon... elles étaient deux... ou est l'au-
tre?... où est cette Louise?
— C'est moi ! dit Angélique en se présentant froidement.
— Je m'en doutais, la belle, dit Morillon, l'autre n'était pas
de force... mais ne vous alarmez pas, vous serez en bonne
compagnie, je l'espère.
Et en disant cela, il se mit à feuilleter, à ouvrir, à par-
courir rapidement les papiers qu'il n'avait pas encore clas-
sés. Cependant, au bout de quelques minutes, son visage
s'assombrit, il reprit tous les papiers, il les examina de nou-
veau, les retourna, les déplia l'un après l'autre. Ce qu'il cher-
chait avant toutes choses manquait à sa découverte... La
liste des conjurés n'était pas dans le bocal.
L'insatiable cruauté de Morillon fut frappée d'un tepésap-
pointement, qu'après s'être enfin bien convaincu que ce do-
cument précieux lui avait échappé, il tomba accablé sur son
siège, comme un homme frappé par un horrible malheur.
— Rien l s'écria-t-il avec désespoir, rien !
Morillon ne comptait donc pour rien d'avoir découvert les
preuves flagrantes de cette conspiration à laquelle à Paris on
s'obstinait à ne pas croire. Cependant il avait en mains le
plan de cette dangereuse entreprise, les pièces qui mon-
traient que la plupart des nobles de la Bretagne conspiraient
avec les princes exilés à l'étranger ; il savait que Galonné
leur envoyait des fonds; enfin, grâce à lui, la Convention
pouvait justifier cette imputation de Danton, que l'Angle-
terre repoussait comme une calomnie, c'est-à-dire la fabri-
que permanente de faux assignats; tant de documents im-
portants, une découverte si grave, ne lui semblaient rien,
du moment qu'il ne pouvait traîner à sa suite une foule de
coupables pour les jeter au tribunal révolutionnaire et de là
à l'échafaud.
C'est que Morillon avait rêvé un effroyable triomphe. Il
comptait apprendre tous les noms des conjurés et alors les
poursuivre, les attaquer, les saisir; puis, lorsqu'il en eût as-
semblé deux cents, demander à la Convention une armée
30 LES AVENTURES
pour les conduire jusqu'à Paris, et là faire son entrée à la
tête des régiments qu'on lui eût donnés, traînant entre deux
files de soldats quarante charrettes chargées de prisonniers
avec le nom de chacun inscrit sur de larges écriteaux.
Pour cette entrée triomphale, Morillon s'était arrangé un
terrible costume, il avait tracé l'ordre de la marche, il avait
vu son arrivée à la Convention, il avait préparé son discours.
Enfin il se rappelait avoir vu jadis un général rapportant
dans une pompeuse cérémonie des drapeaux pris sur l'en-
nemi et il s'était écrié :
— Je ferai mieux que d'offrir à un roi des chiffons dé-
chirés, je ferai hommage à la patrie de la tête de ses en-
nemis.
Tel était ce misérable saltimbanque ; monstre de férocité
qui épouvanta assez la Bretagne pour qu'elle s'imaginât
avoir rencontré le plus terrible persécuteur que la Conven-
tion pût lui envoyer. Malheureux paysl qui devait oublier le
nom de Morillon, effacé sous le souvenir sanglant de Car-
rier!
La consternation de Limoëlan et d'Angélique à la décou-
verte du bocal avait dû faire croire à Morillon qu'il avait
trouvé tout ce que cette maison renfermait d'important.
Après quelque recherches infructueuses dans diverses par-
ties de la maison, il se résigna à la découverte qu'il avait
faite et donna ses ordres pour le départ.
Il était temps; comme il l'avait prévu, les habitants de la
Fosse-Ingant, après avoir vainement attendu les troupes an-
noncées par Morillon, s'étonnèrent de ne point les voir ar-
river; quelques habitants, plus curieux ou plus intrépides,
avaient été dans les environs et en étaient revenus, assurant
qu'on ne voyait d'aucun côté la moindre apparence d'une
prochaine arrivée de troupes.
Cependant Morillon resta avec Delbenne dans la maison
Desilles, tandis que les gendarmes allaient chercher les che-
vaux à l'auberge où ils les avaient déposés et les ramenaient
avec eux.
Quelques groupes observaient déjà de loin la maison. En
voyant les chevaux bridés et harnachés, on devina que les
gendarmes allaient quitter la Fosse-Ingant. Aussitôt on s'ap-
pela, on s'excita, et bientôt une troupe assez nombreuse s'a-
DE SATURNIN FICHET. 4i
massa aux abords de la demeuré de Desilles. Pendant c6
temps, les gendarmes étaient rentrés dans la cour de cette
maison, dont on avait fermé les portes.
Picot Limoëlan avait été mis en croupe de Delbenne, les
mains attachées derrière le dos et lié à lui par une forte
sangle. Angélique Desilles, qui continuait à se présenter
sous le nom de Louise, avait été également mise en croupe
derrière Morillon, liée et enchaînée comme son oncle. Mar-
guerite, également enchaînée, avait été confiée à Guillaume
Poiré.
Lorsque toute la troupe fut à cheval, quatre des gendar-
mes qui la composaient se mirent en tête; Delbenne, Mo-
rillon et Poiré se placèrent au centre avec un gendarme sur
chaque flanc; les quatre autres cavaliers formèrent l'arrière-
garde de celte escouade.
A un signe de Morillon, le maire ouvrit rapidement et à
deux battants la grande porte de la cour, et la cavalcade
sortit au grand trot, le sabre au poing. A cette brusque ap-
parition, le groupe assez peu nombreux qui était en face de
la maison se dispersa avec épouvante. La troupe s'élança au
galop, et Morillon était déjà hors de portée avec ses prison-
niers, que les paysans s'informaient encore de ce qui s'était
passé dans la maison et du nom de ceux que le commissaire
de la Convention emmenait avec lui.
Mais ce ne fut pas là l'atteinte la plus cruelle que reçut
la vaste conjuration de la Rouarie.
IV
Fontevieux et Thérèse, échappés de la Fosse-Inganl,
avaient refusé de suivre Desilles, qui, après les avoir re-
joints, poursuivit son chemin jusqu'à la plage de Saint-Malo
et y trouva une barque qui put le transporter jusqu'à Jersey.
32 LES AVENTURES
Fontevieux avait cédé, en cette circonstance, à la volonté
de Thérèse Moëllien, qui comptait trouver un asile assuré
dans la forêt de Fougères. Pour elle, le moment de l'insur-
rection approchait, et elle voulait être présente au jour an-
noncé par la Rouarie ; d'ailleurs, elle comptait sur tous les
paysans des environs de Fougères, qui la connaissaient per-
sonnellement.
Ils se détournèrent de la route suivie par Desilles, et, après
deux heures de marche, ils se crurent hors de toute atteinte.
Ils continuèrent paisiblement leur chemin, de façon qu'à la
nuit tombante ils se trouvèrent à une petite distance de Fou-
gères. Il était six heures du soir. Fontevieux et Thérèse ar-
rivèrent à l'embranchement d'un chemin qui conduisait d'un
côté à la ville, de l'autre à une ferme appartenant à la fa-
mille Moëllien.
Il avait été convenu entre eux qu'ils se rendraient à cette
ferme; mais avant de s'engager tout à fait dans le chemin
qui devait les y mener, Thérèse arrêta son cheval et resta
un moment silencieuse.
Fontevieux attendit pendant quelques minutes, et, voyant
que la rêverie de Thérèse continuait, il lui dit doucement :
— Eh bienl ne voulez-vous pas poursuivre notre marche?
Thérèse étendit doucement la main vers la ville de Fou-
gères et lui dit :
— Là, Georges, à deux pas de nous, est la maison où ma
mère est morte, la maison oii je suis née, la maison où j'ai
vécu innocente et pleine de douces rêveries ; ne la reverrai-
je donc pas avant de mourir?
— Vous la reverrez, dit Fontevieux; mais alors vous y
rentrerez en maîtresse et non pas en fugitive; vous la re-
verrez, et alors elle retentira de cris de joie et d'admiration,
car ce jour-là votre cause aura triomphé, ce jour-là le succès
aura couronné vos héroïques efforts.
— Je ne le crois pas, Georges; vous avez entendu la
Rouarie : « A bientôt, » nous a-t-il dit, en rendant le dernier
soupir. Georges, je ne verrai pas le triomphe de notre
cause.
— Chassez ces funestes pensées, reprit Fontevieux, je pré-
voyais qu'elles arriveraient à votre esprit en approchant de
ces lieux où la joie a été la compagne de votre jeunesse.
DE SATURNIN FICHAT. 33
Thérèse n'entendait pas Fontevieux, elle était sous l'em-
pire d'une de ces pensées qui s'emparent douloureusement
du cœur, et elle reprit avec une voix pleine de larmes :
— Georges, je veux voir la maison de ma mère.
— C'est une imprudence, Thérèse, une grave imprudence.
Entrer dans une ville oii il y a une garnison républicaine»
c'est aller chercher le péril à plaisir.
— Je n'y resterai qu'une heure et j'irai seule; cette nuit,
je vous le jure, je vous aurai rejoint à la ferme.
— Allons donc à Fougères, Thérèse, dit Fontevieux,
allons.
— Merci, Georges, reprit Thérèse en s'élançant rapide-
ment dans la direction de la ville, merci.
Aji bout d'une heure de marche ils y arrivèrent. La nuit était
close, la plupart des boutiques étaient fermées, c'est à peine
si on voyait de rares lumières luire à travers les vitres de
quelques maisons bourgeoises. Les rues étaient désertes, et
ils ne rencontrèrent que des passants attardés qui ne paru-
rent nullement s'étonner de voir deux cavahers traverser ra-
pidement la ville.
La maison de Thérèse Moëllien était située à quelques pas
de l'église : du côté de la campagne, le vaste jardin qui en
dépendait bordait le mur du cimetière et n'en était séparé
que par une ruelle étroite; du côté de la ville, la façade de la
maison ouvrait sur une espèce de carrefour, à l'angle duquel
était un café fréquenté par les officiers de la garnison. Il eût
été imprudent de se présenter à la porte principale de la
maison; Thérèse et Fontevieux résolurent d'y entrer par la
porte qui ouvrait sur la ruelle déserte.
Ils parvinrent aisément à la petite porte du jardin, mais
c'est en vain qu'ils frappèrent à plusieurs reprises, les gens
de la maison ne les entendirent pas.
Malheureusement pour eux, quelqu'un les avait entendus.
Le gardien du cimetière, dont la maison était à quelque dis-
tance et de l'autre côté de la ruelle, fut éveillé par le bruit
des coups frappés à la porte du jardin. Il se leva, se plaça à
une petite lucarne, et put voir deux personnes qui essayaient
de péné^er dans cette demeure depuis si longtemps inhabi-
tée, et dont la garde était confiée à un vieux domestique et
à sa femme.
34 LES AVENTURES
Sans comprendre le but de ceux qui voulaient entrer dans
cette maison, le gardien resta à sa lucarne pour les exami-
ner; et, dans l'ombre de la nuit, il vit un des cavaliers fran-
chir le mur de clôture, ouvrir la porte, et tous deux pénétrer
immédiatement dans le jardin. En effet, Fontevieux avait
préféré ce moyen au danger de se présenter à la porte prin-
cipale.
Le gardien du cimetière s'imagina avoir découvert une
tentative de vol et se demanda s'il ne devait pas aller pré-
venir l'autorité, mais la peur de passer dans la ruelle le re-
tint chez lui, toute la nuit du moins.
Cependant Thérèse et Fontevieux eurent bientôt traversé
le vaste jardin attenant à la maison. Thérèse laissa son che-
val aux mains de Fontvieux et s'avança seule du côté d'une
petite basse-cour sur laquelle ouvrait la fenêtre du logement
des vieux domestiques. Elle put les voir à travers les car-
reaux, assis au coin d'une cheminée à moitié éteinte, et s'en-
tretenant à voix basse. Elle frappa doucement aux car-
reaux, à travers la grille qui les défendait. Les deux vieil-
lards se levèrent avec épouvante à ce bruit inattendu. Elle
frappa de nouveau, et le vieux Fampoux vint ouvrir la fe-
nêtre, en demandant d'une voix menaçante :
—• Qui est là ?
— C'est moi, dit Thérèse.
— Mademoiselle t s'écrièrent-ils avec éclat.
Et les deux pauvres gens, oubliant que leur maîtress e était
dehors et leur avait ordonné de lui ouvrir, tombèrent à ge-
noux en s'écriant :
— Mon Dieu 1 mon Dieu 1 soyez béni !
— Pas de bruit, leur dit Thérèse en se penchant à la
croisée, et calmez- vous tous deux. Toi, Marthe, va m'ouvrir
la porte du salon, du côté du jardin, et toi, Baptiste, va pren-
dre nos chevaux, que tu trouveras sous le grand poirier à
côté du puits.
Thérèse éprouvait un singulier bonheur à donner ces
ordres; il lui semblait retrouver tout le calme de sa vie pas-
sée en parlant du grand poirier qu'elle avait si souvent es-
caladé dans son enfance, en parlant du vieux puits dont sa
mère lui défendait toujours de s'approcher.
La vieille femme se hâta d'entrer dans l'intérieur pour
DE SATURNIN PICHET. 35
ouvrir à sa maîtresse, et Fampoux suivit Thérèse, qui revint
dans le jardin pour gagner la porte du salon.
— Tu trouveras M. Fontevieux, dit-elle à Baptiste, qui
tient les chevaux, et tu lui diras de venir me retrouver.
— • Ah î dit le vieux domestique, c'est ce brave M. de
Fontevieux; tenez, je le disais tout à l'heure à ma femme,
qu'il ne vous abandonnerait pas, lui.
Thérèse monta les marches du perron, sur lequel le salon
de sa maison ouvrait par une vaste porte-iènêtre. Elle en-
tendit bientôt la vieille Marthe détachant à grand'peine la
grosse barre de fer qui maintenait les volets intérieurs; puis
il fallut ouvrir la porte, puis les volets qui la défendaient
extérieurement, et ce fut un travail si difficile, que Fonte-
vieux était déjà près de Thérèse, lorsque Marthe détacha le
dernier verrou, et s'élança joyeusement vers sa jeune maî-
tresse, en lui disant :
— Entrez!, entrez.
Marthe avait déposé une misérable chandelle à l'angle de
la cheminée de ce vaste salon boisé. L'aspect en était triste
et sombre, il glaça Fontevieux. Mais Thérèse était toute à la
joie de revoir sa maison; elle courut jusqu'au miheu du
salon, s'y arrêta, le regarda longtemps, et puis se diri-
geant vers un cadre posé à l'un des côtés de la chemi-
née, elle tomba à genoux et se mit à fondre en larmes, en
disant :
— Oh ! ma mère, ma mère 1
Marthe cependant s'informait à Fontevieux de ce qu'il
fallait à mademoiselle ; elle lui demandait si elle avait faim,
si elle avait soif, si elle avait froid ; et Georges, qui ne
voulait pas troubler Thérèse dans le pieux épanchement de
son cœur, répondit à Marte qu'elle préparât tout ce qu'elle
voudrait.
Un moment après, la vieille entrait avec un énorme fagot
qu'elle jetait dans la cheminée, pendant que Thérèse se re-
levait calme et heureuse, et tendait la main à Fontevieux en
lui disant :
— Merci, Georges, maintenant que j'ai prié et pleuré de-
vant l'image de ma mère, je me sens plus de courage pour
souffrir, si je dois souffrir encore; pour mourir, si la mort
doit me venir bientôt.
36 LES AVENtURES
Mais déjà le feu flambait au foyer avec ce joyeux pétille-
ment qui semble saluer l'arrivée du maître. Les bougies allu-
mées éclairaient le salon, et deux fauteuils, approchés de
chaque côté du feu, invitaient les voyageurs à réchauffer
leurs membres glacés et endoloris.
— Asseyons-nous un moment, dit Thérèse à Georges.
Et tous deux prirent place aux deux côtés de la cheminée
éclatante de flamme. Le vieux Baptiste était revenu, et son
bonnet à la main, inchné devant Thérèse, il la regardait à
travers de grosses larmes.
— Ah ! pauvre mademoiselle, pauvre mademoiselle, lui
disait-il, que de fois nous avons pleuré en pensant à vous !
Bonté du ciel! est-ce une vie que celle que vous menez?
toujours en route, souvent sans toit et sans lit, n'ayant [pas
toujours du pain à manger, quand moi et ma femme, de
pauvres paysans, qui sommes nés pour le travail et la peine,
nous nous voyons ici bien à l'aise et faisant bonne chère !
Ah ! je me suis bien souvent reproché notre sommeil et le
pain que nous mangions.
— Eh bien, mon bon Baptiste, lui dit Thérèse en sou-
riant, puisque vous faites si bonne chère en mon absence,
tâchez de me la faire partager, maintenant que me voilà.
M. de Fontevieux et moi nous sommes à cheval depuis sept
heures, et nous avons besoin de réparer nos forces pour re-
partir.
~ Quoi ! vous voulez nous quitter ? dit la vieille Marthe.
Oh! vous resterez ici, maintenant; nous vous soignerons,
nous vous servirons, et vous verrez qu'on est toujours mieux
dans la maison de son père et de sa mère que dans celle des
autres, fussent-ils des princes et des rois.
— Ma maison est proscrite, et me cacherait mal, dit Thé-
rèse; je repartirai cette nuit, mais je vous en prie, servez-
nous quelque chose.
— Eh ! dit Baptiste en s'adressant à sa femme, que peux-
tu donner à mademoiselle?
— Tout ce qu'elle voudra; je vais aller chez le boulanger,
chez le boucher, partout.
— Ne faites point cela, fit vivement Fontevieux: ce serait
hors de vos habitudes, ce serait avertir tout le monde que
quelqu'un est arrivé dans la maison.
DE SATURNIN FICHËT. 3?
— C'est vrai, dit Thérèse; mais ajouta-t-elle en souriant,
il doit vous rester quelque chose de votre bonne chère.
— Dame, dit la vieille Marthe, un petit brin de lard avec
des choux, et un morceau de pain bis, voilà ce qu'il y a dans
la huche.
— Nous ne sommes pas accoutumés à de'meilleurs repas,
dit Thérèse avec un soupir douloureux, allez nous chercher
votre pain bis.
Cette misère qui n'avait jamais occupé mademoiselle, de
Moëllien au milieu de ses courses errantes, lui fut pénible
et douloureuse dans sa propre maison, mais ce sentiment
s'effaça bientôt devant les soins empressés des deux vieil-
lards. L'ingénieuse activité de Marthe parvint à organiser
un souper presque splendide, comparativement à ce qu'elle
avait d'abord annoncé. Une volaille, des œufs, quelques
fruits, aussi précieusement conservés que si la maîtresse de
la maison avait présidé à leur arrangement, firent de ce re-
pas une sorte de régal pour ceux qui depuis quelque temps
ne vivaient que d'un morceau de pain, qu'ils parvenaient à
acheter par hasard. Et puis le linge était blanc, la vaisselle
resplendissait, le feu continuait à flamber joyeusement dans
la vaste cheminée.
Ce sentiment de bien-être fut si puissant sur Thérèse qu'elle
s'écria tout à coup et avec un accent heureux :
— Oh ! on est bien ici !
Thérèse avait ordonné à Baptiste et à sa femme de rentrer
chez eux et d'attendre ses ordres. Elle et Fontevieux étaient
de chaque côté de la table, les pieds tournés vers le feu, et
ce mot seul de Thérèse avait troublé le silence qu'ils gar-
daient depuis quelques instants.
En l'entendant, Georges fut sur le point d'avertir Thérèse
qu'il fallait songer à quitter le plus tôt possible cette maison
où elle se trouvait si bien, mais un contentement si vif et si
mélancolique à la fois rayonnait sur le visage de Thérèse,
son regard semblait caresser avec un si douce joie chacun
des objets jadis accoutumés qu'elle retrouvait enfin, qu'il ne
se sentit pas le courage de l'arracher à celte charmante con-
templation.
Thérèse arrêta tout à coup ses regards sur une tache qui
se trouvait au plafond. Elle la regarda longtemps et sembla
11. 3
38 LES AVENTURES
lui sourire. Puis elle la montra du doigt à Pontevieux, et
lui dit sans la quitter des yeux :
— Vous souvenez-vous de cela, Georges ?
— De quoi donc? dit-il en regardant à son tour.
— Comment ! reprit Thérèse toujours les yeux fixés au pla-
fond et en souriant à ses souvenirs, vous ne vous rappelez
pas? il y a bien longtemps de cela, le jour de la fête de ma
mère, les gens de la maison tiraient des coups de fusil dans
le jardin pendant que nous étions tous ici dans le salon; j'é-
tais toute petite fille, la peur me prit, et à vous aussi, et nous
allâmes nous cacher tous deux derrière le fauteuil de mon
grand-père, M. de Moëllien. Vous ne voiis rappelez pas,
dit-elle en s'animant, que mon grand-père vous fit honte
de vos frayeurs pendant que ma mère me grondait douce-
ment pour avoir dérangé le fauteuil de mon grand-père ?
Vous ne vous souvenez pas, reprit-elle encore, qu'à ce mo-
ment la Rouarie, qui était déjà un homme lorsque nous n'é-
tions tous deux que des enfants, prit votre défense, et dit à
mon père : « Je vous promets que ce petit gaillard-là sera
brave un jour et qu'il n'aura pas plus peur du bruit d'un fusil
que de celui de cette bouteille de Champagne. » En parlant
ainsi il en fit sauter le bouchon, qui alla frapper le plafond.
Oui, oui, je me le rappelle, ajouta-t-elle, car mon père gronda
la Rouarie de venir déboucher le vin de Champagne dans le
salon, car il se fâcha de la petite tache qu'on venait de faire
au plafond, qu'on avait repeint quelques jours auparavant.
Cette tache, la voilà.
Thérèse poussa un profond soupir, et perdue dans la va-
gue pensée qui s'était emparée d'elle, elle continua d'une
voix douce et plaintive :
— Quelle charmante vie c'était alors, Georges ! quels plai-
sirs innocents et quels innocents chagrins! quelle joie, quelle
sécurité et quelles espérances 1
— Oui, dit Georges que cette mélancolie de Thérèse ga-
gna à son tour ; oui, je me rappelle la noble et chaste maison
de votre mère, et l'hommage respectueux qui l'entourait, et
la joyeuse hospitalité de votre père, et toute votre famille, si
nombreuse, si vénérée, si unie ; ces longues soirées si gra-
vement occupées par des dissertations sur un coup de tric-
trac o\\ de piquet mal joué la veille, pendant que là-bas,
DE SATURNIN FICHET. 39
dans le coin de ce salon, vous et moi, et vos belles cousines,
et mon pauvre frère, qui est mort en exil, nous écoutions la
Rouarie, qui nous racontait des histoires de revenants, et qui
s'amusait bien plus de nos rires et de nos jeux que de la con-
versation qui se tenait au coin du feu.
— Et il est mort aussi, ce noble cœur, dit Thérèse avec
un accent profond, le beau jeune homme d'alors, si célèbre
par ses magnifiques chevaux, ses grandes meutes, sa vie
qui avait le luxe de celle d'une prince; il est mort d'avoir
supporté trop lontemps la misère et la faim, il est mort dans
une maison étrangère, sur le pavé d'une chambre, et il est
dans la terre humide et glacée, sans avoir un cercueil pour
le défendre de la pluie et du froid.
— Oui, oui, dit Fontevieux, dont la voix s'altéra à ce sou-
venir, et nous sommes tous deux proscrits, tous deux con-
damnés à la vie qu'a menée la Rouarie.
— Est-ce qu'elle ne vous épouvante pas, Georges? dit
Thérèse.
Fontevieux ne répondit pas; il contempla Thérèse; son
œil s'anima à voir sa beauté rayonner d'un sourire de joie.
Son cœur se glonfla alors; il se leva brusquement et dit :
— Partons, Thérèse, partons, il est temps.
— Déjà? dit-elle tristement.
-— La prudence le veut, reprit Fontevieux.
— Encore ,un moment, reprit Thérèse d'une voix pleine
de prière ; je suis si heureuse ici !
— Heureuse! dit Fontevieux en essuyant une larme.
— Mais pourquoi cette tristesse ?
— Un jour viendra, repartit Fontevieux amèrement, où je
vous dirai ce que je souffre maintenant, ce que j'avais es-
péré, et ce qui n'était qu'une illusion.
— Parlez tout de suite, Georges, dit Thérèse. Ne sommes-
nous pas proscrits tous deux, vous le disiez tout à l'heure, or-
phelins tous deux, tous deux enchaînés aux mêmes devoirs,
exposés aux mêmes dangers, poursuivant les mêmes espé-
rances, inséparables, je l'espère du moins, dans notre bonne
comme dans notre mauvaise fortune?
— Est-ce tout, Thérèse? dit Fontevieux; et à ces espé-
rances que nous poursuivons depuis si longtemps ensemble,
ne s'en est-il mêlé aucune depuis ce matin?
40 LES AVENTURES
— Oh ! Georges, dit Thérèse avec épouvante, si près de la
tombe de la Rouarie... Ah! c'est mal ce que vous venez de
dire là, fil-elle en baissant la tête.
— Eh bien! oui, reprit Fontevieux avec une exaltation
fébrile, c'est mal, mais je dois vous le dire, dût ma franchise
vous épouvanter, cette espérance m'est venue à l'instant
même où la Rouarie rendait le dernier soupir.
— Taisez- vous ! taisez-vous ! s'écria Thérèse avec un plus
terrible effroi.
— Oh ! reprit Fontevieux en pleurant, Dieu sait si jusqu'à
ce moment la pensée d'être à vous m'est venue une seule
fois. La Rouarie est mort, Thérèse; mais s'il eût vécu, il
m'eût toujours trouvé prêt à vivre ou à mourir pour lui; sa
volonté était la mienne, son esprit s'était enchaîné le mien.
J'appartenais à ses projets comme son bras à son corps ; il
s'était emparé de tout mon être, excepté de mon cœur, qui
était allé à vous. S'il eût vécu, le supplice que j'ai supporté
si longtemps, je l'aurais supporté encore sans me plaindre
et sans chercher à y échapper; mais quand cette barrière
infranchissable qui me séparait de vous a été brisée par la
main inexorable de la mort, je dois vous le dire pour que
vous sachiez toute mon àme, je n'ai pu contenir une sorte de
joie fatale et coupable, et je n'ai pensé qu'à vous à côté du
cadavre de celui pour qui j'aurais donné ma vie, si j'avais
pu sauver la sienne, pour qui je la donnerais encore, si je
pouvais la lui rendre.
Thérèse se taisait, les yeux baissés, le cœur ému, la rou-
geur au front.
— Vous n'avez point pensé à moi, vous, reprit Georges,
et je vous ai excusée dans la première heure de votre déses-
poir ; je vous ai excusé encore lorsque vous défendiez la
pensée de la Rouarie oontre les esprits étroits qui veulent se
partager son héritage; je vous ai encore excusée lorsque la
fuite nous a forcés de reprendre nos fatigues et nos dangers;
mais depuis que vous êtes dans cette maison, depuis que
vous ouvrez votre âme aux doux souvenirs de votre passé,
j'ai attendu un mot, un regard; mais rien! rien!... Depuis
cette heure fatale où ma vie n'est plus qu'en vous, vous
n'avez pas pensé un seul moment à moi.
Thérèse pleurait; mais elle avait trop peur de l'émotion
DE SATURNIN FICHET. 41
qu'elle éprouvait pour oser se hasarder à paWer; elle ne ré-
pondit pas encore,
— Non, reprit Fontevieux, vous n'avez pas pensé à moi,
vous ne vous êtes pas souvenue de cette nuit où nous mou-
rions tous deux, perdus et abandonnés par tous, et où vous
me disiez que vous m'aimiez.
— J'y ai si bien pensé, Georges, s'écria Thérèse en lais-
sant éclater ses larmes, que j'ai juré sur la tombe de la
Rouarie de n'être à toi que le jour où notre cause aurait
triomphé, tant je me suis sentie faible désormais contre le
fol amour que j'éprouve.
— Est-ce vrai? dit Georges en tombant à genoux de-
vant elle.
— Oui, c'est vrai, répliqua-t-elle, ce que vous avez éprouvé
avec effroi, je l'ai éprouvé avec horreur.
— Vous avez raison, Thérèse, reprit Georges, mais l'ave-
nir nous appartient, l'avenir qui apporte avec lui, non pas
l'oubli de ceux qu'on a aimés, mais le droit de penser à son
propre bonheur. Ce serment que tu as fait à la Rouarie, je
le prends pour moi ; tu as juré de ne m'appartenir que le
jour où notre cause aurait triomphé, et moi je ne me croirai
digne d'être à toi que lorsque j'aurai combattu et vaincu
pour elle.
-- Oh! merci, Georges, merci! dit Thérèse en le regar-
dant ainsi prosterné à ses pieds; ils veulent un chef, reprit-
elle avec ardeur, et ils ne t'ont pas choisi, et ils n'ont pas com-
pris que toi seul au monde pouvais achever tout entière
l'œuvre dont tu as déjà fait la moitié !
— Cette place, dit Fontevieux, je ne veux pas la devoir à
un choix toujours cruellement disputé, cette iplace, je veux
la devoir à mes actions, et si Dieu n'a pas marqué ma tombe
au premier pas de ma carrière, cette place je l'aurai bientôt
conquise.
— Elle est à toi, et c'est moi qui te la donnerai, reprit
Thérèse avec enthousiasme. Ecoute, Georges, écoute : cet
acte que se disputaient encore ce matin les chefs de notre
entreprise, cette liste de tous les conjurés, qui est la force
même de la conjuration, ce levier avec lequel on peut jeter
d'un seul coup dans la révolte tous les villages de trois pro-
vinces, c'est moi qui l'ai, Fontevieux, et je te la donnerai.
3.
42 LES AVENTURES
Ah ! disàis-tu, je n*ai pas pfeiisé à toi depuis que la barrière
qui nous séparait est tombée ; oh ! Fontevieux, que je t'aime
bien plus que toi! j'y avais pertsé avant, moi ! et cette liste,
je l'ai volée à la Rouarie, vivant encore pendant que tu dor-
mais à côté de la chambre ou je veillais pour toij près du lit
de celui qui se mourait.
— Oh ! sois bénie, Thérèse, dit Fontevieux, sois bénie, et
maintenant demande-moi tout ce que tu voudras; dis-moi
quel péril il faut braver, quels travaux il faut entreprendre.
Oh ! que n'ai-je déjà une armée pour délivrer la France de
ses bourreaux et t'en faire proclamer la libératrice ; oh ! je
te le jure, Thérèse, je te le jure, j'aurai de la gloire, je serai
digne de toi !
— Et alors, n'est-ce pas, dit Thérèse, nous reviendrons
dans cette maison ? car vous qui me reprochez de ne pas
avoir pensé à vous, Georges, vous ne savez pas qu'a l'in-
stant où je me replongeais avec tant de bonheur dans les
souvenirs du passé, je faisais en moi-même l'histoire de
notre avenir. Comprenez-vous le charme d'être ici, à l'abri
de toute crainte, de toute séparation, au milieu de la famille
dont nous serons à notre tour les anciens, et de pouvoir nous
rappeler ces jours funestes d'à-présent ; cet orage sanglant
et fatal, arrachant, brisant, détruisant les plus puissants du
royaume, et nous poursuivant aussi dans notre obscure exis-
tence, prêt à nous anéantir sous sa furie, et auquel nous au-
rons échappé ? Ne trouvez-vous pas que ce sera là un bon-
heur qui n'est réservé qu'à ceux qui ont souffert, ëi tremblé,
et pleuré comme nous ?
— Oh ! oui, Thérèse, répondit Fontevieux, et ce jour je
me rappellerai tout, et je raconterai comment tu fus plus
forte et plus aimante que moi, comment je te soupçonnai et
comment tu me rassuras. Car je t'aime, entends-tu, comme
nulle femme n'a pu être aimée...
Taisez-vous, Georges, dit Thérèse, avec ce bonheur em-
barrassé que donne l'amant que l'on aime.
' — Car, reprit Georges, aucune femme ne vous a jamais
égalée, Thérèse. Oh! laissez-moi vous dire tout ce que j'é-
prouve!... laissez parler ce cœur si longtemps comprimé!...
îs^e savez-vous pas que le prisonnier qui croit que sa capti-
vité sera éternelle, s'y résigne, et n'éprouve plus qu'un dé-
DE SATURNIN FICHET. *3
sèspoir calme et Sans combat?... Mais vienne le jour où un
événement lui apporte l'assurance de sa liberté, ohl alors,
il éclate et heurte sans cesse la porte de sa prison; il appelle,
et se fait répéter sans cesse qu'il sera bientôt libre, et il de-
mande à chaque minute : « Est-ce dans huit jours ? est-ce
demain? est-ce aujourd'hui? » Eh bien, moi, je suis ainsi;
il faut, après ce silence affreux de trois ans, que je parle et
que je dise sans cesse : « Je t'aime! je t'aime ! et toi, m'ai-
mes-tu? m'aimes-tu?... »
— Oh! oui, Georges, je vous aime... oui... mais prenez
garde, ami, nos vieux serviteurs sont là près de nous... Que
diraient-ils s'ils entraient tout à coup, et qu'ils vous trouvas-
sent là à mes pieds, mes mains dans les vôtres, mon front
inchné vers le tien. Oh ! tais-toi, Georges ! tais-toi !...
— Eh bien ! dis-moi encore que tu m'aimes...
— Oh! ne le vois- tu pas! ne le sens-tu pas!... Mets ta
main sur mon cœur... il m'étouffe, tant je suis heureuse...
Mais écoute-moi, Georges, c'est à mon tour d'être prudente,
et il est temps de partir; vois, déjà la nuit est moins épaisse
et le ciel noir s'éclaire de teintes grises ; à peine aurons-
nous le temps de quitter cette ville dangereuse.
— Oh ! pas encore, Thérèse, pas encore, reprit à son tour
Fontevieux ; mais où serions-nous mieux cachés que dans
cette maison, que les maîtres ont désertée depuis si long-
temps? Reste, Thérèse, reste, il te faut du repos... Un jour,
un seul après tant de fatigues, tant de cruels événements...
Oh ! restons, je t'en supplie, restons...
— Non, non! dit Thérèse, il faut partir; je le veux, je
vous en prie. N'oubliez pas mon serment, Georges, n'ou-
bliez pas que moi aussi j'ai eu longtemps à me taire, que
moi aussi je sens que la vie commence à ce moment pour
moi. Oh! non, non! reprit-elle en se dégageant vivement,
un jour entier dans cette solitude, un jour entier en proie à
tes aveux et à tes prières... je ne le veux pas !...
Georges la prit dans ses bras et la ramena doucement.
Elle avait la poitrine haletante, les yeux baissés, les lè-
vres de Georges effleuraient son front. Elle le repoussa avec
tristesse.
— C'est mal, Georges, lui dit-elle ; oh ! laissez-moi gar-
der envers vous la chasteté que je dois à celui qui me
44 LES AVENTURES
donnera son nom. Partons, j'ai honte, j'ai peur; ne me
faites pas rougir devant vous!
— Viens donc, Tliérèse, viens, dit Fontevieux; allons,
et Dieu nous soit en aide pour le salut de la France et pour
notre bonheur !
— C'est bien, Georges, c'est bien... Va, sois-en sûr.
Dieu nous protégera !
A ce moment le marteau fit résonner avec violence la
porte cochère de la rue.
VI
A ce bruit, Georges et Thérèse tressaillirent, tous deux se
regardèrent avec épouvante. Dieu envoyait-Il un démenti
à leurs douces espérances, leur envoyait-il un châtiment
du bonheur imprudent auquel ils venaient de se hvrer,
quand une si sainte cause était dans leurs mains?
Ils écoutèrent. Baptiste accourut tout tremblant, et leur
dit qu'il avait aperçu une troupe armée qui stationnait à
la porte de la maison.
-- Va leur ouvrir, lui dit Thérèse, et retiens-les quelques
minutes seulement, le temps nécessaire pour que nous
puissions gagner la porte du jardin.
Aussitôt Fontevieux et Thérèse coururent rapidement
vers la porte par laquelle ils étaient entrés; mais au mo-
ment où ils allaient l'ouvrir, ils entendirent des voix dans
la rue et des bruits d'armes qui leur apprirent que la maison
était cernée.
— Nous sommes perdus ! dit Thérèse résolument.
— Oh ! dit Georges, je te défendrai contre une armée !
— Non, dit Thérèse, tu ne leur résisteras pas. Dieu nous
délivrera de leur mains, s'il ne s'est pas détourné de tous
ses serviteurs ; mais avant que nos ennemis ne s'emparent de
DE SATURNIN FICHET. 45
nous, il nous reste un dernier devoir à remplir ; suivez- moi.
Ils rentrèrent immédiatement dans le salon, renfermé^-
rent les volets extérieurs de la porte-fenêtre, les volets du
dedans, et les assurèrent par la barre de fer que la vieille
Marthe avait détachée.
— Et maintenant, dit-elle à Fontevieux, traînez ces meu-
bles contre la porte qui ouvre sur le vestibule ; maintenez-
la fermée jusqu'à ce que j'aie accompli le sacrifice.
Pendant que Fontevieux lui obéissait, Thérèse ramassa
rapidement les restes du foyer, les ranima et y jeta tout le
bois qu'elle trouva sous sa main.
Cependant la flamme se rallumait à peine. Thérèse, éper-
due, cherchait de tous côtés des aliments à la flamme.
Pendant ce temps, Fontevieux entassait devant la porte
les consoles, les sièges, tout ce qui pouvait opposer une
résistance à l'entrée de ceux qui avaient déjà envahi la
maison. Pendant ce temps aussi, on les entendait parler
bruyamment à la porte du vestibule, dont Baptiste voulait
absolument les défendre.
— Le gardien du cimetière, s'écriait-il, est un imbécile !
il n'est point entré de voleur dans la maison cette nuit :
tout y est parfaitement en ordre, et je ne demande l'assis-
tance de personne.
— Ce ne sont pas des voleurs qui y sont entrés, répondit
une voix qui n'était autre que celle de Barthe, ce sont des
ennemis de la république.
— Je vous dis qu'il n'y est entré personne, ni voleurs ni
ennemis de la république, repartit Baptiste.
— Pour ça vous avez tort, dit le gardien du cimetière
qui avait accompagné ceux qui venaient faire cette per-
quisition, je suis sûr d'avoir vu hier soir, dans la nuit, deux
individus pénétrer par la petite porte du jardin de la petite
ruelle , c'est si vrai que je n'en ai pas dormi de la nuit, et
comme ce matin au premier du point du jour je ne vous ai
point vu comme d'ordinaire travailler dans le clos, j'ai craint
qu'on vous eût surpris dans votre sommeil, et qu'il vous fût
arrivé malheur, et j'en ai été avertir M. le maire.
En effet, c'est dans cette bonne intention que ce mal-
heureux avait été éveiller la sollicitude du magistrat ré-
publicain. Si le maire avait été seul chez lui, lorsque le
46 LES AVENTURES
gardien du cimetière lui apporta cet avis, ' il est probable
que ce magistrat n'eût pas mis un très-vif empressement
à aller s'assurer de l'existence de deux vieillards dont per-
sonne ne s'occupait, il est brobable encore qu'en les trou-
vant dans la maison il s'en fût tenu là, et qu'il eût renvoyé
le gardien, en lui reprochant de l'avoir dérangé si inutile-
ment. Mais lorsque cet officieux maladroit alla chez le maire,
Barthe s'y trouvait, Barthe qui, en vertu des ordres qu'il
avait reçus de Morillon, allait de ville en ville pour rame-
ner toutes les troupes disponibles.
A peine eut-il entendu l'avis qui venait d'être donné au
magistrat municiapl, que Barthe y vit tout autre chose que
ce qu'y avait vu le gardien du cimetière. Il savait, lui, que
la Rouarie était sur le point de mourir, il savait que Moril-
lon l'avait été surprendre à la Guyomarais, où il était avec
quelques-uns de ses associés et avec Thérèse Moëllien. Il
supposa donc que c'étaient des fugitifs et non des voleurs
qui avaient pénétré dans cette maison. Aussitôt il prit de&
mesures rapides pour que la maison fût cernée de tdus
côtés. C'était lui qui insistait, comme nous l'avons dit, pour
entrer dans les appartements.
— Je vous dis qu'il n'y a personne, répétait sans cesse
le vieux Baptiste, et que voilà plus d'un an que cette mai-
son n'a été ouverte.
— Vous mentez ! dit un garde national qui entrait dans
ce moment dans le vestibule, car il y a au beau milieu du
toit une cheminée qui fume, et vous n'avez pas l'habitude
de faire votre cuisine dans le salon ou dans la chambre à
coucher de la maison,
— ■ En voilà assez comme ça, repartit Barthe, et brisez les
portes si cet homme ne veut pas nous en donner les clefs.
— Eh bien, eh bien, dit Baptiste qui, ne sachant pas que
la maison était cernée, voulait gagner quelques minutes
pour donner à Thérèse et à Fontevieux le temps de sortir
par lé jardin, je vais vous les chercher.
— Que diable brûle-t-on donc là-dedans, s'écria un garde
national du fond de la cour, on dirait qu'ils veulent mettre
le feu à la maison.
En effet, le feu s'était enfin animé, grâce à tous les ali-
ments que lui avait fournis Thérèse. Ecrans , corbeilles
DE SATURNIN PICHET. 47
de femme, petits meubles précieux, elle avait tout jeté dans
la cheminée. Enfm, quand elle vit la flamme briller ardente
et active dans le foyer ;
— Garde la porte ! cria-t-elle tout à coup à Fontevieux ,
et fais-toi tuer s'il le faut, mais qu'ils n'entrent pas.
Aussitôt elle se dépouilla de sa robe et la jeta dans les
flammes.
A ce moment Barthe s'écriait de l'autre côté :
— On brûle quelque chose, enfoncez les portes, n'atten-
dez pas les clefs.
Les premiers coups de crosse de fusils se firent entendre.
— Tiens bon, dit Thérèse, qui voyait avec désespoir que
la flamme était presque complètement éteinte sous le drap
lourd et humide dont elle venait pour ninsi dire de l'enve-
lopper.
Les gardes nationaux commencèrent à frapper avec co-
lère. Fontevieux, les deux mains en avant, maintenait con-
tre la porte les meubles qu'il y avait accumulés, et Thérèse
demi-nue courait dans le salon, cherchant d'autres éléments
à la flamme qui se mourait. D'une main désespérée elle brisa
les chaises, les fauteuils, en jeta les débris dans feu. Mais
une lourde fumée sortait seule de ce foyer étouffé. Alors
Thérèse désespérée, s'arrêta devant le portrait de sa mère,
le contempla un moment, puis le détacha du mur, et ayant
fait le signe de la croix, elle le jeta dans le feu en mur-
murant :
— C'est pour votre sainte cause, mon Dieu !
Enfin elle poussa un cri de joie en voyant la flamme s'em-
parer de cette toile et de ces bois desséchés par les années.
La porte pliait cependant, et quelques-uns des meubles
entassés par Fontevieux, cédant à l'ébranlement que leur
donnaient les coups multipliés des agresseurs, avaient roulé
avec fracas par dessus de la tête de George; Thérèse les avait
ramassés et les avait traînés jusqu'au foyer de la vaste chemi-
née. La flamme pétillait, l'épaisse fumée qu'exhalait le drap
commençait à emporter avec elle quelques jets de flamme,
qui s'allumaient comme des éclairs dans ce sombre nuage.
— Encore une minute! s'écriait Thérèse, encore une
minute !
Mais à cet instant la porte céda aux elTorls de ceux qui
48 LES AVENTURES
l'attaquaient; les meubles furent renversés, Georges fut re-
poussé au loin, et c'est seulement alors qu'il aperçut Thérèse
à demi-nue, qui se jeta dans ses bras en lui disant :
— Cache-moi ! cache-moi !
Cependant, la porte ouverte en face la cheminée, lui livra
un courant d'air glacé qui s'engouffra dans les flammes et
leur donna une activité dévorante.
— Ils sont sauvés, murmura tout bas Thérèse pendant que
Barthe criait :
— Eteignez le feu ! éteignez le feu !
On arracha au foyer les meubles à moitié consumés, dont
les cuivres s'étaient tordus dans la flamme, les débris de toi-
les, et enfm quelques lambeaux de drap, que le feu avait cal-
cinés sans les réduire en cendre.
Barthe avait entendu dire que Thérèse Moëlhen portait
dans ses habits les papiers de la Rouarie; il s'empara de ces
morceaux de draps et put reconnaître la cendre blanche et
terne du papier qui les doublait; mais toute trace d'écriture
avait disparu, tout nom était effacé.
Alors il se tourna vers Thérèse Moëllien, qui se tenait con-
fuse derrière Fontevieux.
Il fallait, au digne agent de l'infâme Morillon, une lâcheté
à faire, à défaut d'une cruauté, et comme on venait de lui
arracher la preuve grâce à laquelle il eût pu envoyer plus de
deux cents victimes à l'échafaud, il eut recours à l'insulte
pour se venger de son désapointement.
— Ah! par Dieu! la belle, dit-il en se tournant vers
Thérèse, il paraît que nous vous avons dérangée au bon mo-
ment, car d'après le costume où nous vous trouvons, je dois
vous rendre cette justice de dire que vous n'employez pas
tout votre temps à conspirer contre la république.
— Misérable ! s'écria Fontevieux en s'élançant sur Barthe.
— Laissez-le dire, Georges, répliqua Thérèse en l'arrê-
tant, ce n'est plus qu'à Dieu que nous devons compte de nos
actions.
— Oh î oh ! dit Barthe, Georges, Georges de Fontevieux,
sans doute. — Très-bien ! ajouta-t-il ; je vous remercie, la
belle, de m'avoir appris le nom de votre amant.
— Puisque vous savez mon nom, dit Fontevieux, il faut
DE SATURNIN FICHËT. 49
que vous sachiez aussi qui je suis : voici des papiers, veuillez
en prendre connaissance.
Depuis longtemps Georges de Fontevieux était muni d'une
commission du prince des Deux-Ponts, qui l'avait accrédité
comme son agent diplomatique auprès de la république fran-
çaise; cette commission l'avait plus d'une ibis tiré d'embar-
ras, et il espérait encore y trouver son salut, et surtout celui
de Thérèse.
Barthe fut vivement contrarié à la lecture de ces papiers,
qui donnaient à l'arrestation de Fontevieux une importance
politique qu'il n'avait pas prévue.
-— Quoique je ne sache pas trop ce que peut venir faire
dans ce pays l'envoyé du prince des Deux-Ponts, dit Barthe,
je dois reconnaître que ces papiers sont en règle; mais quant
à cette fille...
— Elle voyage avec moi, dit Georges en regardant Thé-
rèse d'un air suppliant.
— En quelle qualité, reprit Barthe, comme votre femme
ou comme votre maîtresse ?
— Comme ma femme, répondit Georges.
— Monsieur le maire, reprit Barthe, la fille Thérèse Moël-
lien a-t-elle fait aflicher, dans cette commune, les bans de
son mariage avec le sieur Fontevieux, comme la loi l'ordonne?
Le maire répondit négativement.
— En ce cas, répondit Barthe, ce prétendu mariage est
faux ou nul, vous ne pouvez tout au plus réclamer cette
fille que comme votre servante, ou comme votre maîtresse,
choisissez.
— Ni comme l'une ni comme l'autre! s'écria tout à coup
Thérèse avec une indignation exaltée. Oh! Georges, Geor-
ges, la vie ne vaut pas qu'on souffre une pareille injure :
allez, vous êtes libre, moi je reste, et je le dis tout haut: j'ai
conspiré et je conspirais encore à l'instant même, en brûlant
ce vêtement où était cachée la preuve de ma conspiration.
— A la bonne heure, dit Barthe, voilà de la franchise, ce
n'est pas comme vous, monsieur Georges de Fontevieux, qui
vous prétendez un envoyé respectable d'un prince allié; que
faisiez-vous ici, monsieur l'ambassadeur, ajouta- t-il avec
ironie ?
— J'aidais mademoiselle de Moëllien, dit Georges, à vous
H. 4
50 LES AVENTURES
arracher toutes les traces de cette conspiration qui éclatera
sur vous et vous dévorera tous ; je conspirais avec elle, et
s'il faut mourir pour cela, je mourrai avec elle.
— Ah ! s'écria Barthe avec joie, il me semble que nous
n'en avons pas besoin de plus pour arrêter ces deux infâmes
aristocrates et les conduire à Rennes sous bonne escorte. A
cheval, à cheval 1 et gagnons le chef-lieu du département.
Ça vous fera plaisir, ajouta-t-il en se tournant vers Georges
et Thérèse; car, si je ne me trompe pas, vous y trouverez des
gens de votre connaissance. Allons, dépêchons-nous, nous
n'avons pas une minute à perdre.
Immédiatement on attacha la main de Fontevieux à la
main de Thérèse, et on les plaça au centre d'une troupe de
garde nationale.
— Marthe... dit tout bas Thérèse à la vieille servante.
La pauvre servante s'avança en pleurant.
— N'as-tu pas un vieux manteau à me jeter sur les épau-
les? dit Thérèse.
— Ah bah ! ah bah 1 fit Barthe en leur montrant la porte
de la rue, il n'y a pas de mal à ce que vous régaliez un peu
les habitants de Fougères de la vue de vos charmes. Eh ! eh !
ajouta-t-il avec un rire féroce, voilà des épaules blanches
comme l'ivoire; ça fait un beau brin de fille, n'est-ce pas,
vous autres ?
Et l'ignoble agent poursuivant ses plaisanteries obscènes,
força la malheureuse Thérèse à traverser ainsi à moitié nue
toute la ville de Fougères ; elle parcourut ainsi sous le froid
toute la distance qui sépare cette ville de Rennes. Et ce ne
fut qu'au moment d'arriver qu'un garde national, ému des
larmes silencieuses que Igi pudeur et non pas la souffrance
lui faisait verser, lui jeta un manteau dont elle put s'enve-
lopper.
A l'heure où Thérèse et Georges arrivaient à la prison de
Rennes, sous l'escorte de Barthe, Picot Lemoëlan et Angé-
lique Desilles y avaient été déjà écroués par ordre de Moril-
lon. Quant à Marguerite, elle avait été remise à Guillaume
Poiré, avec ordre de la transférer dans les prisons de Nan-
tes ; car pour prix des renseignements que lui avait donnés
Lemf^ître au sujet de Gésaire Perbruck, Morillon lui avait
DE SATURNIN FIGHET. 51
promis de lui envoyer sa fille si jamais il parvenait à l'ar-
rêter.
VI
Cependant Morillon déçu dans ses vastes espérances, Mo-
rillon à qui échappaient les chefs les plus importants de l'as-
sociation, qu'il avait si ardemment poursuivis, Morillon vou-
lut s'emparer du petit nombre de ceux dont le hasard lui
avait livré les noms.
Avant que la Ghauvenais et Morin Delaunay, qui habi-
taient Rennes, eussent pu être avertis de ce qui s'était passé
à la Fosse-ïngant, ils étaient arrêtés dans leurs maisons.
Malheureusement pour eux, leurs noms se trouvaient dans
les papiers dont Morillon s'était emparé. Presque en même
temps Loquet de Grandville et Grou de la Mothe étaient sur-
pris dans leur château. Ceux-ci durent leur arrestation au
souvenir que Morillon garda de les avoir rencontrés lors-
qu'ils se rendaient à la grande assemblée du château de la
Rouarie. Plus tard on s'empara de madame Lafauchais,
dont Morillon intercepta une lettre adressée à Loquet de
Grandville, lettre dans laquelle cette dame l'avertissait de
ce qui venait de se passer à la Fosse-Ingant. Mais ce n'était
pas assez pour Morillon, il lui fallait d'autres victimes, puis-
qu'il connaissait d'autres hommes qu'il pouvait accuser. Il
connaissait M. de Perbruck et M. de Paradèze, Champa-
gnolles, les deux Desilles, la Châtaigneraie, et il considérait
toutes ces têtes comme lui appartenant.
En conséquence, deux jours après l'arrestation de Thé-
rèse Moëllien et de Fontevieux, il reprit ses courses en com-
pagnie de Rarthe, qui lui avait triomphalement amené ces
deux prisonniers. Mais, tout en poursuivant les nobles roya-
listes, le farouche commissaire pensait à ses vengeances
52 LES AVENTURES
personnelles, et il arriva que ce fut en voulant satisfaire une
Iiaine particulière qu'il se retrouva sur la piste de quelques-
uns des personnages de ce récit.
En effet, Morillon n'avait pas oublie la résistance de Del-
benne, et il avait juré de se venger du mouvement d'huma-
nité qui avait poussé le lieutenant de gendarmerie à proté-
ger Marguerite contre d'odieuses brutalités. Pour y parvenir.
Morillon essaya d'abord de faire un rapport défavorable
contre cet officier; mais les services de celui-ci parlèrent
plus haut que la dénonciation de Morillon, et les membres
de la commune de Rennes poussèrent le courage jusqu'à
dire à Morillon qu'il était inutile de battre une femme pour
l'arrêter.
Cet échec devint un nouveau grief contre Delbenne. Ce
fut donc dans le but d'atteindre, d'un autre côté, la ven-
geance qui lui échappait, que Morillon, accompagné de
i^arthe, se rendit à la demeure de Marie- Jeanne. Il savait
que cette fille avait assassiné son frère pour protéger la
venue de Delbenne, son amant ; il avait appris, d'une autre
part, que la Rouarie se trouvait dans la grange du malheu-
reux Lefort, la nuit où lui-même se rencontrait dans la
ferme avec Saturnin Fichet, les frères Kobertin et l'infor-
ivmée Marguerite; et il espéra faire jaillir de toutes ces
circonstances une accusation où il envelopperait Del-
benne.
Ainsi, trois jours après sa dernière expédition. Morillon,
toujours infatigable, arrivait à l'angle du bois de Blain, à
quelques pas de Guéménée. Il alla droit à la ferme de Marie -
Jeanne. Lorsqu'il y entra, il ne trouva qu'une servante qui
s'occupait aux soins de la maison, et lui demanda à parler à
sa maîtresse.
— Elle n'habite plus cette ferme, lui répondit cette fille.
Depuis le jour où son frère y a été assassiné avec Sylvestre et
los deux gars Robertin, elle l'a abandonnée, et ne veut plus
<'n entendre parler.
— Et à qui appartient-elle maintenant, dit Morillon?
— Dame! reprit la fille d'un air niais, je pourrais bien dire
qu'elle est à moi et à mon frère, car le lendemain de ce ter-
rible jour... lorsque nous sommes revenus de Guéménée, où
elle nous avait envoyés passer la nuit, elle nous a dit comme
DE SATURNIN FICHET. 53
ça • « Prenez la ferme, faites-en ce que vous voudrez, je vous
la donne. »
— Elle est donc bien malheureuse, la pauvre fille? reprit
Morillon.
— - Oh! oui, et sans un voisin qui l'a recueillie et chez qui
elle est placée comme servante, je crois bien qu'elle serai i
morte de froid et de faim dans le bois, où elle passait toute la
journée à pleurer et à se lamenter.
— Pardieu! dit Morillon, qui voulait absolument attein-
dre Marie-Jeanne, voilà qui est d'un brave homme, et je vou-
drais bien le connaitre, car les honnêtes gens sont rares par
le temps qui court. •
-- Puisque vous connaissez Marie - Jeanne , reprit la
paysanne, vous connaissiez peut-être les Robertins, ceux
qui sont morts ici.
— Oui, oui, dit Morillon, c'étaient mes bons amis; je con-
naissais Jérôme et Paul.
~ Eh bien! répliqua la servante, c'est leur oncle, c'est
le frère de leur père qui a recueilli Jeanne.
— Ah ! je sais, je sais, dit Morillon, celui qui demeure tout
près d'ici.
— Eh bien! oui, dit la paysanne, celui qui tient une fermo
de M. Perbruck, et dont les terres sont enclavées dans la
lisière du bois.
— Je vois cela d'ici, reprit Morillon, dont l'instinct de li-
mier se réveilla à ce nom de Perbruck.
Puis, voulant apprendre où était située la ferme, sans avoir
l'air de questionner la servante, il reprit :
— N'est-ce pas à gauche, en sortant de la maison et e:î
allant du côté de Nantes ?
— C'est ça.
-- Puis, au milieu du bois, continua Morillon de l'air d'uîi
homme qui cherche à se rappeler un chemin qu'il a suivi il
y a longtemps; puis au milieu du bois, il me semble qu'on
prend à droite...
— Oh! non, non, reprit la servante; c'est pas si loin que
ça ; c'est au premier chemin de détourne à gauche dans le
bois et plus encore à gauche, comme qui voudrait regagner
la route de Niord et d'Ancenis.
-- Je me souviens à présent, reprit Morillon, à qui ces
54 LES AVENTURES
renseignements parurent suffisants pour le diriger dans la
recherche qu'il voulait faire. Eh bien! ajouta-t-il, dites à
Marie-Jeanne, quand vous la reverrez, que je suis bien fâ-
ché de ne l'avoir pas trouvée; mais il faut que ce soir, moi
et mon camarade, nous soyons à Nantes, et nous n'avons pas
le temps de nous détourner de notre route pour aller rendre
visite à la pauvre fille.
— Si elle vient, messieurs, je le lui dirai; mais si elle me
demande qui est-ce qui est venu, que faudra-t-il que je lui
réponde ?
— Ah ! diable, dit Morillon; eh bien ! répondez-lui que ce
sont ks amis du lieutenant Delbenne, elle saura ce que cela
veut dire.
Morillon et Barthe s'éloignèrent, pendant que la servante
grommelait entre ses dents :
— En voilà à qui je n'aurais pas fait si bon accueil, si
j'avais su qu'ils fussent les amis de ce gendarme qui a perdu
l'esprit de notre pauvre maîtresse.
Lorsque Barthe et Morillon furent à quelque distance de
la ferme, le premier, après en avoir reçu l'ordre de Mofillon,
fit un détour, gagna Guéménée à toute bride, et porta aux
gendarmes du pays l'ordre de venir les rejoindre à la ferme
de François Robertin. Morillon ralentit le pas de son cheval
pour attendre le retour de Barthe, qui reparut bientôt.
— Eh bien ! vont-ils venir ?
— Ils y seront dans une heure, reprit Barthe.
Puis, mettant son cheval à côté de celui de Morillon, Bar-
the lui dit avec une familiarité à laquelle il se croyait des
droits authentiques depuis l'arrestation de Thérèse Moëllien :
— Ah çà ! que comptez-vous aller faire chez cet homme et
près de cette fille?
— Cet homme s'appelle Robertin, lui dit Morillon d'un
ton sententieux, c'est l'oncle de ces Robertin qui se sont si
doucettement enlr'égorgés dans cette maison que nous ve-
nons de quitter, c'est l'un des fermiers de ce marquis de
Carabas que l'on appelait marquis de Perbruck. Crois-moi,
Barthe, ceux que nous avons dérangés à la Guyomarais et
plus tard à la Fosse-Ingant doivent se promener dans ces
parages-ci pour s'y cacher : quelque chose me dit que c'est
encore une remise à gibier aristocrate. Et puis, comme je
DE SATURNIN FICHET. 55
te le disais, c'est un Robertin, et à défaut de celui, ou plu-
tôt de celle qui m'a laissé vingt-quatre heures dans le châ-
teau de Nantes, je ne serai pas fâché d'en trouver un à qui
je puisse faire payer le mauvais tour de la petite Rose. D'ail-
leurs, j'y trouverai la Marie-Jeanne et j'ai un compte à ré-
gler avec son amant : je la chargerai de m'acquitter.
— Elle? dit Barthe, mais elle était pour les républicains.
Morillon jeta un regard de mépris sur son digne ami, et
daignant enfin lui dévoiler les profonds calculs de sa politi-
que, il répondit:
■ ": — Elle a beau avoir été pour les républicains, elle n'en a
pas moins assassiné son frère. Ça a passé inaperçu, au mi-
lieu du carnage qui s'est fait dans cette maison, et notre ami
Delbenne n'en a rien dit à l'accusateur public, mais il faut
que justice se fasse, et elle se fera. Si nous voulons que l'on
respecte la république, il ne faut pas y souffrir de fratricides.
Les ennemis de la nation ne manqueraient pas de la calom-
nier à ce sujet.
— Sais-tu bien, dit Barthe en examinant Morillon, que tu
es un atroce gredin avec ta justice et la peur que tu as que
l'on calomnie la nation! Qu'est-ce qu'elle t'a fait cette mal-
heureuse Marie-Jeann€ ?
-- Elle, dit Morillon, rien du tout, et si la municipalité de
Rennes avait cassé le heutenant Delbenne, comme je lé lui
demandais, la pauvre fille aurait vécu tranquille et heureuse
tant qu'elle aurait voulu; mais je n'ai pas réussi, et j'en suis
pour les insolences que cet homme m'a dites. Ah ! tonnerre !
il faut que je l'en punisse, vois-tu ; ça coûtera peut-être la
vie à cette fille, mais elle le méritait bien et lui aussi. J'ar-
rangerai cela drôlement, sois tranquille, ajoula-t-il, ça sera
comme pour la fille de Marchant, ton bon ami, le bourreau
de Nantes.
— Hein ! fit Barthe, est-ce que celui-là aussi t'a fait quel-
que chose?
— Non pas lui, dit Morillon, mais son honorée demoiselle
s'est permis de me dire des douceurs dont tu aurais pu avoir
ta part si tu avais été avec moi à la Fosse-Ingant.
— Ah çà I est-ce que tu voudrais faire perdre sa place à ce
brave Marchant? dit Barthe ; n'oublie pas que je lui ai donné
ma parole qu'il ne serait pas tourmenté pour le passé, et
56 LES AVENTURES
entre gens d'honneur, lu comprends, une parole c'est sacré
— N'aie pas peur, n'aie pas peur, répliqua Morillon, qui
souriait à quelque idée féroce qui lui passa par l'esprit, je ne
le ferai pas destituer.
Les deux amis, causant et plaisantant de cette agréable
façon, continuèrent leur route vers la maison qui leur avait
été désignée.
Sans doute un mauvais esprit dirigeait Morillon; il avait
l'instinct de la bête faute, car il ne s'était pas trompé en sup-
posant que la ferme où s'était retirée Marie-Jeanne cachait
quelques-unes des victimes qui lui avaient échappé.
En effet, c'est là qu'après la réunion de la Fosse-Ingant,
MM. de Perbruck, de Paradèze, la Châtaigneraie et Saturnin
Fichet avaient été chercher un asile. Par un hasard encore
plus étrange, d'autres proscrits contre lesquels Morillon
avait un profond ressentiment, mais qu'il n'eût pas cherchés
là, s'étaient aussi réfugiés dans cette maison. C'étaient le
vieux Louis Robertin et sa fille Rose. François Robertin de
Blain était en effet le seul parent qui leur demeurât, et ils
s'étaient rendus près de lui après leur fuite du château de
Nantes.
Rose et son père avaient été reçus à bras ouverts, on avait
donné au vieux Louis Robertin un coin de grange d'où il
pouvait se traîner jusqu'au celUer où l'on gardait le cidre.
Dès le matin, il y allait remplir une sorte de dame-jeanne qui
contenait la valeur de trois ou quatre pintes et l'emportait
sur sa paille, la buvait en une heure et dormait: puis il s'é-
veillait et allait chercher à boire, il buvait encore et se ren-
dormait : il est impossible d'avoir un hôte moins gênant.
Quant à Rose, elle avait été installée dans ses fonctions de
surveillante de la ferme, fonctions qu'elle devait partager
avec Marie-Jeanne.
Avant de raconter les événements que fit naître l'arrivée
de Morillon dans cette famille, il nous faut donner à nos lec-
teurs quelques détails sur ses antécédents et expliquer com-
ment Marie-Jeanne s'y était retirée.
Depuis longtemps, François Robertin, de Blain, était veuf :
six gars, dont le plus âgé avait vingt-six ans, et le plus jeune
dix-huit, composaient la famille. C'étaient de rudes et durs
jeunes gens, qui avaient été plus d'une fois rôder autour de
DE SATURNIN FICHET. *7
la ferme de Marie-Jeanne, et dont les plus âgés avaient
essayé de lui parler d'amour, avant que la révolution eût
mis le désordre dans les familles. Repoussés les uns après
les autres, ils ne s'étaient point dépités de n'avoir pas été
accueillis, et ils avaient continué à aimer Marie-Jeanne
comme une bonne et belle voisine, destinée à devenir la
femme d'un fermier plus aimable, plus adroit ou plus riche
qu'eux.
Mais lorsqu'ils avaient appris que les refus de la fermière
venaient de la préférence qu'elle accordait au maréchal des
logis Delbenne, qui commandait alors la brigade de Gué-
ménée, ils s'étaient éloignés avec mépris de Marie-Jeanne
et de son frère, qui souffrait, disaient-ils, cette indignité.
Delbenne était devenu lieutenant, et ses relations avec la
belle fermière de Blain avaient continué, quoique le change-
ment de résidence du lieutenant les eût rendues moins fré-
quentes. A cette époque, c'était avant l'horrible épisode que
nous avons raconté, Marie-Jeanne avait cru s'apercevoir
que le cœur de son amant lui échappait, et elle avait voulu
se rapprocher de ses anciens voisins. Elle s'était donc ren-
due un jour chez eux sous prétexte d'afiaire; elle avait
trouvé le vieux François au milieu de la cour de sa ferme,
dirigeant les travaux de ses fils, occupés à charger des voi-
tures attelées, selon l'usage du pays, de deux paires de
bœufs et d'autant de chevaux.
— Bonjour, voisin, avait dit Marie- Jeanne en abordant 1(3
vieillard pendant que les fils étaient tous restés immobiles,
en voyant cette belle fille revenir ainsi chez eux.
— Continuez votre travail, dit sévèrement François Ro-
bertin, Marie-Jeanne n'a rien à vous dire, je suppose.
Puis il se tourna vers la jeune fille et reprit rudement :
— Qu'est-ce que vous me voulez ?
— Je venais pour vous dire, répliqua Marie-Jeanne, inter-
dite de l'accueil glacé du vieillard... que mon frère est ma-
lade et qu'il ne peut mener ses grains au marché de Gué-
ménée, il m'a chargée de vous prier de venir les prendre en
passant, et de les vendre avec les vôtres.
— J'irai les prendre demain.
— Vous ne deviez point aller au marché, dit l'un dos
fils.
4.
58 LES AVENTURES
— J'irai prendre les blés, mêlez-vous de vos affaires, ré-
pliqua le père.
— Mon frère espère, dit Marie-Jeanne tremblante, que
vous entrerez lui dire bonjour et que vous déjeunerez avec
lui.
— J'irai prendre les blés... répéta Robertin d'un ton gla-
cé, faites charger les voitures, de façon à ce que je les
trouve sur la route.
— Vous ne voulez donc pas entrer dans la maison ? reprit
la pauvre fille en pleurant.
— Ça n'est pas nécessaire.
— Ça fera plaisir à mon frère, et je n'y serai pas/ dit
Marie-Jeanne.
Le vieillard la regarda un moment et parut ému de la
douleur qu'elle éprouvait, mais il se retint et lui dit en la
reconduisant du côté de la porte de sortie :
— Allez, Marie-Jeanne... allez... dites à votre frère que
je suis à son service, à lui...
Ils arrivèrent ainsi jusqu'à la barrière qui fermait la cour;
là, et lorsqu'ils fut hors de la vue de ses fils, le vieux Ro-
bertin prit la main de Marie-Jeanne et lui dit avec plus de
bonté :
— Va, ma fille! va... faut que ce soit comme ça... Si je
t'avais parlé doucement, il y en aurait eu un de ces six
beaux gars-là qui serait retourné rôder autour de ta ferme,
et tu sais bien que ce n'est plus possible maintenant... C'est
ta faute, Marie-Jeanne, c'est ta faute... Va, je ne te maudis
point, car tu étais une bonne fille; mais dame!... ton frère
a fait le vaniteux, il t'a habituée à voir des gens qui n'é-
taient point des paysans. C'est aussi un peu de sa faute.
Dieu vous pardonne à tous deux !
Ce petit événement s'était passé quelques jours avant la
funeste rencontre qui avait amené le crime de Marie- Jeanne
et la mort des frères Robertin. Il n'avait pas peu contribué
à exaspérer l'esprit de la pauvre fille, qui avait compris
qu'il n'y avait plus d'espoir pour elle que dans l'amour de
Delbenne. Cette insulte faite à sa sœur avait aussi poussé
le frère de cette infortunée à se montrer plus sévère en-
vers elle, et avait aidé à amener cette collision oii Lefort
avait trouvé la mort. Il nous faut expliquer maintenant
DE SATURNIN FICHET. 6§
comment, après avoir été si positivement éconduite par
François Robertin, Marie-Jeanne avait trouvé un asile près
de lui.
Le lendemain de là nuit sanglante que nous avons ra-
contée, le vieux Robertin, en se rendant au champ, aper-
çut une femme à genoux sur le bord d'une mare ; il recon-
nut de loin Marie- Jeanne qui priait. Il l'observa et s'appro-
cha doucement. Tout à coup il la vit se lever, tendre ses
bras vers le ciel et se précipiter dans la mare. Lorsque le
courageux vieillard parvint à l'en arracher, elle était éva-
nouie. Il la fit porter chez lui, où il trouva la servante dont
nous avons parlé tout à l'heure et qui courait après sa mai-
tresse.
En effet, la pauvre fiUe^ on entrant le matin dans la ferme,
avait trouvé les cadavres des Robertin, celui de Sylvestre,
celui de Lefort, et elle pouvait supposer que Marie-Jeanne
avait péri dans cet horrible massacre. Elle raconta tout cela
à François Robertin ; elle lui apprit aussi que la gendar-
merie, avertie par Delbenné, s'était rendue dans la maison.
Mais, comme le soupçonnait Morillon, le lieutenant avait
déclaré que le frère de Marie-Jeanne avait succombé dans
la lutte où avaient péri les trois frères Robertin.
Pendant que la servante racontait tout cela, Marie-Jeanne
était revenue à elle; elle avait entendu ce récit, et une seule
chose l'avait frappée, c'est que Delbenné ne l'avait pas dé-
noncée. Il lui pardonnait donc son crime, il pouvait donc
l'aimer encore. Avec cet espoir, l'amour de la vie lui re-
vint; elle quitta la maison du vieux Robertin pour aller
écouter à la mairie de Guéménée la lecture du procès-ver-
bal. Elle déclara qu'en voyant s'engager cette lutte horrible
elle était devenue folle, et qu'elle ne se rappelait plus rien.
Sa tentative de suicide donnait un certain poids à cette dé-
claration, et elle fut acceptée sans opposition.
Mais en quittant Guéménée pour se rendre à la ferme,
Marie-Jeanne ne se sentit pas le courage de retourner dans
sa maison. Ce fut alors que, dans un moment de délire, elle
dit à sa servante : « Prends cette ferme, fais-en ce que tu
voudras, je te la donne. » Alors, ne sachant où aller, elle se
mit à errer dans la campagne. Deux des fils Robertin la
rencontrèrent assise sur le bord d'un chemin qui menait
60 LES AVENTURES
à la ferme. C'était l'heure où toute la famille Robertiu re-
venait des champs.
— Ah ! lui dit l'un, tu pleures maintenant... Voilà où ça
mène de faire la hère. Va, tu es perdue et maudite.
— Maintenant que tu es encore plus riche qu'autrefois,
lui dit le second, tu peux épouser ton officier, à moins qu'il
ne veuille plus d'une fille pareille à toi.
Elle ne répondit rien, et ils s'éloignèrent.
Un autre en rentrant dans la maison de son père la ren-
contra encore et lui cria :
— Si lu n'avais pas ouvert la porte aux républicains, ton
frère n'aurait pas été tué... Va, Marie-Jeanne, tu seras dam-
née.
Ils passèrent tous les six les uns après les autres, chacun
avec une malédiction ou un reproche, si bien que Marie-
Jeanne se demandait s'il ne fallait' pas mieut mourir que de
vivre désormais maudite et méprisée. Peut-être allait-elle
s'abandonner encore à cette funeste pensée, lorsque par
cette route passa encore le vieux François Robertin, mar-
chant en avant d'un attelage de six bœufs qui traînaient
une charrue. Le vieillard était pensif et triste, il songeait
au sort de ses infortunés parents qui s'étaient égorgés les
uns les autres pour différences d'opinion ; et lui, qui avait
déjà vécu soixante-dix ans, qui passait pour un homme
d'expérience, se demandait quelles étaient ces opinions nou-
velles qui bouleversaient la France. Il se demandait pour-
quoi le peuple se levait... Il se demandait ce que signi-
fiait cet acte inouï d'un roi jugé par une assemblée... Et en
se mettant en face de ces grands événements qui lui sem-
blaient impossibles, il se signait avec ferveur, murmurant
une prière, et se disant : « La fin du monde est venue, le
jugement dernier approche ; prions et remplissons nos de-
voirs de chrétiens. »
Comme il allait passer absorbé dans ces pensées, il aper-
çut tout à coup Marie-Jeanne ; il s'arrêta, et ses bœufs, ac-
coutumés à la main puissante qui les guidait, s'arrêtèrent
aussi en voyant s'appuyer à terre le long aiguillon que Ro-
bertin tenait à la main.
— Que fais-tu là, Marie-Jeanne? dit-il à la pauvre fille
qui pleurait la tête dans ses mains.
DE SATURNIN FICHET. 61
■— J'attends que le bon Dieu envoie quelqu'un pour me
tuer, après en avoir tant de fois envoyé pour me maudire.
-- Qui donc t'a maudite ainsi ?
— Ce sont vos fils qui m'ont dit que j'étais maudite, et
que je serai damnée.
— Lequel t'a dit cela ?
— Tous les six.
Le vieux Robertin se signa, et pria mentalement.
— Et vous me maudissez aussi au fond de votre âme, dit
Marie-Jeanne.
— Viens avec moi, ma fille, repartit le vieux Robertin,
car je ne veux pas que la malédiction de mes enfants reste
sur toi ; peut-être, le jour viendra bientôt où Dieu la leur
rejetterait sur leur tête.
Ma rie- Jeanne obéit à Robertin, elle arriva avec le vieil-
lard dans la ferme au moment où les six fils rangés autour
du foyer causaient entre eux et à voix basse. A l'aspect de
leur père, tous se levèrent en ôtant leurs longs bonnets
de laine; à l'aspect de Marie-Jeanne, ils se regardèrent
entre eux.
Le père commença par le premier de ceux qui avaient
rencontré Marie-Jeanne et le força à répéter les paroles qu'il
avait dites, puis il reprit d'un ton sévère :
— Pourquoi as-tu insulté cette malheureuse? T'a-t-ellc
fait du mal et d'où vient que tu t'es fait son juge?
Le fils, habitué à l'obéissance et au respect, baissa la tête.
Le vieillard continua :
— Si Marie-Jeanne a fait une faute, ce n'est point à nous
à la juger et à la maudire. Pensez à prier et à vous humi-
her, les gars. Quant à celui de vous qui insultera jamais une
pauvre fille qui se repent et qui pleure, je le chasserai de ma
maison.
Les enfants s'inclinèrent.
— Et maintenant retourne dans ta ferme, dit Robertin à
Marie-Jeanne ; il ne faut pas que tu abandonnes ceux qui vi-
vent de tes champs et de leur travail.
— Ma ferme, je la donne à qui la veut, dit Marie-Jeanne;
la maison, je n'y entrerai jamais, il me semble que j'y ver-
rais toujours le cadavre de mon frère... là, dans le miUeu de
la chambre, la tête fendue.
62 LES AVENTURES
— Eh bien ! dit Robertin, jusqu'à ce que ta ferme soit ven-
due et que tu en aies une autre, reste ici. Il y a toujours un
coin dans ma maison pour ceux qui se repentent.
Marie-Jeanne était donc restée chez Robertin, mais elle
n'avait voulu demeurer qu'à la condition d'être traitée comme
une servante; elle avait choisi sa place dans un coin de
rétable et ne paraissait jamais aux heures des repas ; un
morceau de pain qu'elle mangeait dans un coin lui suffisait.
Elle était à peine établie dans la maison, lorsque Rose arriva
avec son père et vint demander asile au vieux François.
Le soir même, au milieu de ses six cousins qui avaient la
bouche béante, admirant, chacun à part soi, cette charmante
fille, bien autrement vive, accorte et gracieuse qu'aucune des
femmes qu'ils avaient vues jusque là, Rose racontait com-
ment, deux mois avant, elle avait sauvé le gentil Saturnin
Fichet, le fils de l'intendant du marquis de Perbruck, qui,
disait-elle, ressemble, à ce qu'il parait, à M. le comte comme
deux gouttes d'eau. Elle racontait aussi la manière dont elle
avait échappé à Morillon, et les gars riaient d'une grosse
voix en disant que leur cousine était fine comme une mou-
che.
Le père Robertin écoutait d'un air mécontent et observait
l'admiration brutale de ses fils, tout en pensant qu'il venait
d'introduire dans la maison un germe fatal de désordre. Tout
à coup, on appela de l'autre côté de la cour. Le vieux Rober-
tin se lève et va ouvrir.
Vil
M. de Perbruck se présente seul d'abord, et après s'être
assuré qu'il n'y a dans la ferme personne dont on puisse soup-
çonner l'indiscrétion, il apprend à son vieux fermier qu'il
vient loger chez lui avec son fils, le comte de Perbruck, et
DE SATURNIN FICHET. 6*
deux de ses amis. Le vieillard rentra chez lui et annonça
cette importante nouvelle. Au nom de leur maître les six gars
se levèrent et attendirent avec une sorte d'effroi l'apparition
de leur seigneur. Il leur semblait qu'ils allaient être confon-
dus par l'éclat de sa personne ; une seule voix osa se faire
entendre, ce fut celle de Rose, qui s'écria joyeusement :
— Ah ! je ne serais pas fâchée de voir si c'est vrai que le
jeune comte ressemble à Saturnin Fichet.
— Taisez-vous donc, taisez-vous donc, murmurèrent de
tous côtés les jeunes gars, c'est notre seigneur !
L'apparition de Dieu n'aurait pas été attendue avec plus
de trouble et de respect.
Cependant M. de Perbruck entra le premier, à sa suite M. de
Paradèze, puis ensemble la Châtaigneraie et Saturnin. Les
six gars, sur un signe de leur père, se mirent à genoux, tan-
dis que Rose, à l'aspect de Saturnin, s'écriait d'une voix
éclatante :
— Ah ! mon Dieu, c'est lui !
Cette exclamation appela l'attention des gentilshommes
sur la jeune fille qui l'avait poussée. Saturnin avait reconnu
Rose et n'avait pu cacher son trouble. Le vieux Robertin la
regardait d'un air courroucé; quant à M. de Perbruck, il
avait froncé le sourcil ; M. de Paradèze, plus maître de lui,
s'avança vers Rose et lui dit d'une voix mielleuse :
— De qui parlez-vous, ma belle enfant ?
— Pardon.... monsieur.... dit Rose toute tremblante de
l'effet qu'elle avait produit. C'est M. le comte de Perbruck,
qui ressemble tant à un jeune homme que j'ai vu chez mon
père...
— A M. Saturnin Fichet? dit M. de Paradèze.
— Oui... oui... à Saturnin Fichet.
— C'est vrai c'est vrai, reprit M. de Paradèze, et
lorsqu'ils étaient l'un près de l'autre, il était même diffi-
cile de les reconnaître Mais maintenant il est impos-
sible de s'y tromper, car ce pauvre Saturnin Fichet est
mort.
— Mortl s'écria Rose avec désespoir; mort !,... Ah 1 mon
Dieu! mon Dieu! que vais-je devenir?
Aussitôt elle alla se cacher dans un coin pour pleurer,
tandis que, sur l'ordre du père Robertin, les gars prenaient
64 LES AVENTURES
les manteaux des voyageurs, et allaient conduire les chevaux
à l'écurie.
La salle basse où l'on se trouvait contenait trois lits
occupés d'ordinaire par le vieux Robertin et quatre de ses
fils, qui couchaient deux dans chaque Ht. A la voix du
père de famille, il fallut que Rose s'arrachât à ses larmes
pour préparer les lits des seigneurs. Marie-Jeanne fut ap-
pelée, elle arriva la tête basse, et se mit en devoir d'aider
Rose.
M. de Perbruck et M. de Paradèze s'étaient assis au coin
du feu, tandis que la Châtaigneraie causait dans un coin avec
Saturnin.
— C'est une de vos anciennes passions, lui disait la Châ-
taigneraie; je vous en félicite, la fille est johe.
Saturnin lui raconta que c'était précisément Rose qui l'a-
vait engagé dans cette intrigue insoluble.
— Et que je voudrais voir finir, ajouta-t-il avec humeur,
car si je pèse à M. de Perbruck, je vous déclare que M. de
Perbruck m'ennuie étrangement.
De son côté le marquis disait tout bas à M. de Para-
dèze :
— Vous voyez, c'est une chose impossible, ce misérable
sera reconnu à tout instant et nous perdra. Croyez-moi, il
faut prendre un parti décisif.
A ce moment, et comme si le hasard eût voulu venir en
aide aux paroles de M. de Perbruck, un cri perçant se fit en-
tendre dans la salle basse; c'était Marie-Jeanne qui venait
de se trouver en face de Saturnin ; et qui le montrait du
doigt, en s'écriant d'une voix épouvantée :
— Il y était!... il y était!...
Elle avait reconnu Saturnin pour un de ceux qui étaient
venus dans sa ferme le soir du meurtre de son frère.
i — Encore! dit M. de Perbruck en frappant la terre du
pied; il faut en finir, ajoula-t-il tout bas, oui, ici même.
Marie-Jeanne était sortie après avoir reconnu Saturnin
Fichet. Le vieux Robertin s'approcha humblement de M. de
Perbruck, en lui disant :
— Il y a trois lits dans cette chambre. Un sera pour vous,
monseigneur, un autre pour le comte, le troisième pour
M. de Paradèze. Quant à monsieur, ajouta-t-il en montrant
DE SATURNIN FICHET. 65
la Châtaigneraie, il faudra qu'il couche dans la chambre au-
dessus.
C'était celle de Rose.
■— M. de la Châtaigneraie, dit vivement M. de Perbruck,
restera avec nous. Quant à monsieur... mon fils, il prendra
la chambre au-dessus.
— Vous voyez, dit Saturnin à la Châtaigneraie, c'est plus
fort que lui, il ne peut s'empêcher de me traiter en ma-
nant. Je vous préviens que demain je m'en vais de mon
côté.
— A votre aise, lui dit la Châtaigneraie, qui se rappro-
cha de MM. de Perbruck et de Paradèze
Pendant ce temps Saturnin examinait Rose, qui ne pou-
vait s'empêcher de le regarder à travers ses larmes ; elle
était jolie à ravir, et il se disait qu'il aimerait mieux vivre
à son aise avec une charmante femme comme celle-là, dans
une belle petite maison, que de jouer le rôle de comte de
Perbruck, pour être molesté à tout propos par son noble
père, qu'il n'aimait pas du tout et qu'il respectait fort peu.
On servit un souper improvisé aux nouveaux hôtes qui
venaient d'arriver, et chacun fut ensuite engagé à se re-
tirer. Voici les dispositions qui avaient été prises par le
vieux François : ses six fils devaient loger dans le cellier
où fermentait, ivre du malin au soir, le père Louis; et Rose
pour cette nuit, devait se retirer dans l'étable, à côté de
Marie-Jeanne. Quant au vénérable fermier, il avait an-
noncé qu'il ne se coucherait pas, et qu'il passerait la nuit à
veiller aux environs, pour s'assurer que personne n'appro-
cherait de la ferme. Lorsque tous les paysans eurent quitté
la salle basse, M. de Perbruck se retourua vers Saturnin, et
lui dit brusquement :
— Vous pouvez aussi vous retirer.
— Pas encore, monsieur le marquis, dit Saturnin ; il est
bon que nous ayons ensemble une explication. Du reste,
ajouta-t-il en voyant le mouvement d'impatience que fit
M. de Perbruck, ce sera la dernière.
— Parlez, monsieur, je vous écoute, dit M. de Perbruck
avec humeur.
— Monsieur le marquis, dit Saturnin d'un ton très-cava-
lier, vous êtes fort ennuyé de m'a voir pour fils... et moi
66 LES AVENTURES
je ne suis pas moins ennuyé de vous avoir pour père,
— Prenez garde au ton dont vous me parlez, dit le mar-
quis.
— Je vous parle du ton qui me convient, reprit Saturnin.
Nous sommes, ce me semble, deux hommes, dont l'un, qui
est vous, doit quelque chose à l'autre, qui est moi.
— Mais vous, fit M. de Perbruck avec un profond mé-
pris, vous n'êtes rien, et moi je suis le marquis de Per-
bruck.
— C'est avec ces façons-là que vous avez fait les républi-
cains, monsieur le marquis, dit amèrement Saturnin. Je
ne suis pas des leurs, je n'ai aucune envie d'en être; mais
je suis un homme, après tout, un homme qui a sa dignité,
et qui ne serait pas fâché de la défendre comme il a dé-
fendu la dignité d'emprunt que le hasard lui a imposée.
Ne me faites pas des yeux menaçants, je vous prie, parce
que je. parle librement à un gentilhomme. Ce rôle de noble,
je l'ai joué assez bien, ce me semble; et, en vérité, il n'est
pas si difficile qu'on voulait nous le faire croire jadis. En
tout cas, je m'en suis tiré à votre avantage, vous ne pouvez
le nier.
— Ahl çà, dit M. de Perbruck, où voulez-vous en ve-
nir ?
— A vous dire ceci : c'est que ce rôle m'ennuie, que j'en
ai assez, et que demain matin je vous souhaiterai le bon-
jour à tous les trois, et que je vais de mon côté.
M. de Perbruck regarda Saturnin d'un air stupéfait; il
ne pouvait s'imaginer qu'un garçon qui n'était rien pût
renoncer si aisément à l'insigne honneur de porter, ne fût-
ce qu'un jour de plus, le nom de comte de Perbruck. Cela
dépassait de si loin la vaniteuse sottise du marquis, qu'il
s'imagina qu'il y avait un motif secret aux paroles de Sa-
turnin, et qu'il lui dit :
— Je vois ce que c'est, vous prétendez me dicter des con-
ditions.
— Moi ! dit Saturnin. Et à quel propos ? pourquoi? Non,
monsieur le marquis, je n'ai point de conditions à vous
faire. Je veux m'en aller, et je vous en préviens, non point
dans mes intérêts, mais dans les vôtres. A trente pas d'ici,
je ne suis plus le comte de Perbruck, je redeviens Saturnin
DE SATURNIN FICHET. 67
Fichet. Il m'en arrivera ce qu'il plaira à Dieu, mais si je
dois être pendu, je veux que ce soit pour mon compte,
— Mais c'est impossible, dit M. de Paradèze, nous avons
dit partout que Saturnin Fichet était mort.
— Il ressucitera, dit Saturnin.
— Mais on demandera ce qu'est devenu le comte de
Perbruck.
— Il aura été tué par accident.
— Mais, dit M. de Perbruck, que comptez-vous faire une
ibis que vous aurez repris votre vrai nom ?
— Voilà ce que je ne sais pas moi-même, monsieur le
marquis.
— Vous comptez sans doute, dit le marquis, aller ven-
dre les secrets que vous nous avez surpris, et vous enri-
chir...
Saturnin donna sur sur la table un tel coup de poing, que
les trois gentilshommes restèrent stupéfaits. Aussitôt il se
leva, passa ses mains dans ses cheveux, se promena un
moment et revint.
— C'est passé encore une fois, dit-il; mais pour votre
sûreté, ne commencez pas à me dire une pareille chose...
Vous êtes le marquis de Perbruck, et moi un manant ;
mais sur mon àme, si cela vous arrive encore, je vous
étranglerai sur place.
— On pourrait vous en empêcher, dit la Châtaigneraie.
— Vous savez que deux hommes à porter ne me font
pas peur, dit Saturnin, je vous préviens que je ne suis
pas plus alarmé d'en avoir deux à battre, et au besoin
trois.
— Vous devenez insolent pour tout le monde, dit la Châ-
taigneraie.
— C'est que tout le monde le devient pour moi, s'écria
Saturnin; non-seulement insolent, mais ingrat^ entendez-
vous, messieurs ?
—■Allons! allons! lit M. de Paradèze, calmons-nous et
expliquons-nous. Ainsi, monsieur Fichet, vous voulez nous
(jnitter ?
Oui.
— Et que demandez- vous pour cela ?
— Mais rien, monsieur, rien... Mais de quelle pâte êtes-
68 LES AVENTURES
VOUS donc fait ? que vous vous imaginez que nous autres,
les gens du peuple, nous soyons à vendre au premier sou.
Eh ! mon Dieu, vous êtes nobles, restez nobles ; moi je ne
le suis pas et je ne veux pas l'être. Est-ce que vous croyez
que je ne vous comprends pas, depuis deux jours que je suis
seul avec vous ? Si vous n'aviez pas besoin de moi, vous m'au-
riez laissé crever au coin de la première route. Vous, mon-
sieur de Perbruck et monsieur de Paradèze, vous marchiez
toujours devant, parlant bas et me chassant de votre con-
versation ; vous, monsieur de la Châtaigneraie, vous restiez
quelquefois près de moi, car vous avez un fond de justice,
et vous trouviez qu'on agissait mal à mon égard. Mais c'a
été bon une heure ou deux... ça vous a ennuyé... vous étiez
gêné. Je ne suis pas de votre peau, vous m'avez planté là
à votre tour, et vous m'avez laissé derrière comme un la-
quais qui suit ses maîtres.
Personne ne répondit, et Saturnin continua :
— Ce soir encore, ce brave homme de paysan s'est ima-
giné qu'après avoir donné les bonnes places aux plus vieux,
ce qui est juste, il devait honneur et bon gîte au fils de son
seigneur... Vous m'avez exclu sur-le-champ de votre so-
ciété. Mais vous croyez donc que j'y tiens beaucoup?
Détrompez-vous : je ne demande qu'à vous laisser faire
vos affaires vous-mêmes ; seulement , je n'ai pas voulu
m'en aller sans vous prévenir, sans vous avertir que vous
n'avez plus de comte de Perbruck à montrer comme une
bête curieuse qu'on renvoie à son bouge quand la repré-
sentation est finie. Sur ce, arrangez-vous en conséquence.
Je ne vous demande rien, je ne veux rien de vous, mais
laissez-moi partir... voilà bonsoir et que Dieu vous
garde...
Après ces paroles. Saturnin se retira sans attendre de ré-
ponse. M. de Paradèze voulut se lever pour le retenir, mais
M. de Perbruck l'arrêta. Les trois gentilshommes restèrent
seuls.
•— Savez-vous que ceci est grave? dit M. de Paradèze...
—Très-grave, dit la Châtaigneraie, d'autant mieux que ce
garçon a raison : du moment qu'il prenait le nom de comte
de Perbruck, il fallait le traiter comme tel ; mais vous l'avez
repoussé avec un dédain...
DE SATURNIN FICHET. 69
— Il me semble, fit M. de Paradèze, que vous ne Tavez pas
beaucoup mieux traité.
— C'est vrai, dit la Châtaigneraie; tant que j'ai rencontré
ce garçon au milieu de graves circonstances, son courage,
sa présence d'esprit, sa générosité m'ont fait illusion, et j'ai
cru sentir que je pourrais m'imaginer qu'il était mon égal.
Mais quand nous avons été seuls, je ne puis pas vous dire
pourquoi, mais je ne pouvais me faire à lui parler comme un
ami. Le Saturnin, le bourgeois, l'homme de rien, me reve-
nait au nez comme une fâcheuse odeur. Ce n'est pas là un
des nôtres, il le sait, et comme ces gens-là se croient quelque
chose, il ne veut pas être traité comme nous le devons traiter.
Qu'y faire? La position est délicate.
—Sans compter tous les inconvénients qui peuvent résulter
pour nous de ce que sait ce malheureux, dit M. de Paradèze.
Il peut nous trahir.
— Non, dit la Châtaigneraie, je l'en crois incapable.
— Et si, fit M. de Perbruck d'un ton mystérieux, s'il s'avi-
sait de garder ce nom dont il a l'air de ne pas vouloir ; si,
armé de ce nom, il se mettait à la tête d'un parti, s'il com-
battait pour notre cause, s'il y acquérait de la gloire, car il
est hardi et aventureux, que deviendrais-je, moi ? Comment
vendre compte à nos amis de l'existence de ce comte de
Perbruck que tout le monde reconnaitrait, applaudirait,
suivrait peut-être, et qui serait séparé de son père? Pour-
quoi? me dirait-on ; comment ? où? Et, d'un autre côté, s'il
abandonne véritablement ce nom, ne peut-il p^ être ren-
contré par mes amis? Que dira-t-il? Qu'il esf Saturnin
Fichet. Mais on ne le croira peut-être pas. La Bretagne va
se soulever, et quand il s'agira de reconnaître le nouveau
chef de l'association, on se rappellera que la présence de
mon fils a déterminé le choix, et l'on me demandera pour-
quoi il n'est pas avec moi à l'heure du danger. Fraudra-t-il
que je dise : Il a déserté notre cause ? Faudra-t-il salir mon
nom d'une désertion ? Il faudra donc que je dise qu'il est
mort ? Je le dirai ; mais le lendemain il peut plaire à cet
homme de venir me donner un dé'menti. Oh! tenez, tenez,
il n'y a qu'un moyen de sortir de cette fâcheuse position : il
faut que ce misérable disparaisse!
— C'est ^grave, dit M. de Paradèze, qui observait sur
7Q LES AVENTURES
la, Châtaigneraie l'eifet des paroles de M. de Perbruck.
— C'est un crime infâme ! dit la Châtaigneraie, et je ne le
permettrai pas.
— Mon fils est mort, reprit M. de Perbruck sans s'occuper
de ce que venait de dire M. de la Châtaigneraie ; ma fortune,
mes titres n'ont plus d'héritier... Tout cela, Paradèze, de-
vait appartenir à l'époux de votre fille, et tout cela appar-
tiendra à celui qu'elle épousera et qui me sauvera de la dé-
plorable situation où je me trouve.
— C'est grave, dit Paradèze, en regardant la Châtaigne-
raie; mais il est bien difficile de se tirer de ce mauvais pas
d'une façon ordinaire.
— Dans cette maison dont tous les habitants me sont
dévoués, dont le silence m'est assuré, fit le marquis, mon
prétendu fils peut expirer sans que jamais un mot soit
révélé.
— Et qui l'assassinera, monsieur le marquis? dit la Châ-
taigneraie d'une voix éclatante ; ce sera donc vous ?
— Silence! s'écria M. de Perbruck.
— Silence!... répéta M. de Paradèze.
— En vérité, reprit la Châtaigneraie, c'est à ne pas croire !
trois gentilshommes discutant pour assassiner un homme
qui s'est dévoué pour eux ! M. Saturnin Fichet ne veut pas
être des nôtres, je le conçois; il a trop d'honneur dans
le cœur pour cela. Messieurs, reprit la Châtaigneraie en se
levant, pas une parole de plus à ce sujet, ou je jure Dieu que
je ne quit^ plus ce garçon, et que je lui dis vos sinistres
projets.
— Mais que faire? dit alors M. de Paradèze.
— Eh bien î qu'il parte s'il le veut, dit la Châtaigneraie, il
en arrivera ce qu'il plaira à Dieu.
— La Châtaigneraie a raison, dit M. de Perbruck d'un ton
mielleux; seulement il ne faut pas que ce jeune homme
puisse nous quitter avant demain. Je pense même que nous
ferions bien de partir avant lui ; nous pourrions ainsi répan-
dre le bruit de la mort du comte.
— Faites comme il vous plaira, dit la Châtaigneraie en se
jetant sur un ht, mais rappelez-vous une chose, c'est que si
l'on touche un cheveu de la tête de ce jeune homme, aujoiir-
DE SATURNIN PICHET. 71
d'hui, ou demain, ou dans quelques jours, ou jamais, je dis
tout ce qui s'est passé.
— C'est juste, c'est juste, fit M. de Perbrucii ; n'en par-
lons plus.
Saturnin était remonté dans la chambre qui lui avait été
désignée; à travers le plancher, il avait entendu le bruit des
voix qui causaient avec activité; il avait bien supposé qu'on
s'occupait de lui, mais il avait trop de franchise et de géné-
rosité dans le cœur pour croire qu'on tramât quelque complot
contre lui. D'ailleurs il était brave, jeune, et ne connaissait
guère ni la crainte ni le soupçon. Il se jeta donc sur son lit,
et ne tarda pas à s'y endormir.
Pendant que la scène que nous venons de raconter se pas-
sait, une autre avait lieu à l'étable. Rose et Marie-Jeanne y
étaient rentrées toutes deux. Marie- Jeanne s'était bloltie sur
la paille, Rose était restée assise sur la sienne. Ni l'une ni
l'autre ne dormaient. Enfin, Rose, qui avait le cœur gros de
douleur, mais qui cependant ne pouvait se persuader qu'elle
se trompait et qu'elle n'eût pas reconnu Saturnin Fichet,
Rose se décida à parler.
— Marie -Jeanne, dit-elle doucement, dormez- vous?
— Je ne dors plus, lui répondit Marie-Jeanne d'une voix
sombre.
— Dites-moi, reprit Rose, est-ce que vous connaissez le
comte de Perbruck ?
— Qui est-ce ça, le comte de Perbruck? dit Marie-Jeanne.
'— Ce beau jeune homme qui est arrivé ce soir.
— Ils étaient deux, jeunes et beaux, répondit Marie- Jeanne
d'une voix sombre.
— Je veux parler de celui dont vous avez dit d'un air
épouvanté : « Il y était... il y était!... »
— Ai-je dit ça? fit Marie-Jeanue en se soulevant sur son
lit... Oui, réprit-elle avec un sourire sauvage, je l'ai dit, et
c'est vrai : il y était.
— Où cela? dit Rose.
— A la maison... la nuit où mon frère est mort... où vos
cousins les Robertin se sont égorgés en criant : Il n'y a plus
de frères.
— Vous êtes sûre que c'est lui ?
— Qui ça, lui?
1Û LES AVENTURES
*- Le jeune homme de ce soir...
— Oui, c'est lui... Oh! je l'ai bien reconnu.
— Mais qu'allait-il donc faire chez vous?
^— Vous êtes bien curieuse.
— Ah ! si vous saviez, Marie-Jeanne, c'est que j'avais
un amoureux qui lui ressemblait tant, que je crois encore
que c'est lui, quoiqu'on le nomme à présent le comte de
Perbruck.
— Et comment s'appelait le vôtre?
— Il s'appelait Saturnin Fichet.
— - Attendez donc... attendez donc, dit Marie-Jeanne. Oh!
voyez-vous j'étais folle, mais je me souviens de tout... Atten-
dez... il est arrivé avec un de vos parents... avec Sylvestre...
— Sylvestre, en effet, dit Rose, Sylvestre s'est échappé de
prison la même nuit que Saturnin ; c'est le lendemain que
nous y sommes entrés avec mon père.
— Il y avait un homme qui les attendait et qui leur a de-
mandé d'où ils venaient ; ils ont répondu qu'ils venaient du
château de Nantes.
-- C'est cela... oui, c'est cela, après?...
— Et après, ils se sont mis à causer, et cet homme
lui a demandé s'il voulait être riche, avoir un grand nom,
un titre...
— Est-ce possible ? dit Rose, et cet homme qui lui propo-
sait cela comment se nommait-il ?
— Il a dit à Saturnin qu'il s'appelait le marquis de Venan'
ceaux. Mais je sais, moi, qu'il ne s'appelait pas comme
ça... Nous avons soupe ensemble, et il criait : Vive la répu-
blique!...
— Mais son nom?... son nom? dit Rose toute tremblante.
— Attendez... il s'appelait... ils l'ont pourtant souvent
nommé devant moi... Il s'appelait Morillon.
— Morillon! s'écria Rose; le commissaire de la Conven-
tion! qu'est-ce que ça veut dire?
— Je ne sais pas, dit Marie-Jeanne; mais c'était bien celui-
là qui y était...
— Et, dit Rose épouvantée, qu'a-t-il répondu quand on
lui a proposé d'être un grand seigneur, un noble ?
— A ce moment ils sont sortis, et c'est alors que la que-
relle a commencé entre les Robertin>
DE SATURNIN FICHET. 73
— Oui, dit Rose qui ne l'écoutait plus ; la querelle entre
mes cousins et votre frère...
— Mon frère... Ah ! dit Marie-Jeanne en se rejetant sur sa
paille ; mon frère ! ne me parlez pas de mon frère !
Rose ne remarqua pas ce cri de désespoir, sa pensée était
toute à Saturnin. Elle] se demandait si Saturnin n'avait pas
accepté le rôle qu'on voulait lui faire jouer, et surtout s'il
l'avait accepté de Morillon. Rose avait vu le trouble de Sa-
turnin à son aspect, et le désir de son cœur aidant aux cir-
constances qu'elle venait d'apprendre, elle n»e doutait plus
que ce ne fût là celui qui lui avait parlé d'amour. Seulement
elle ne pouvait deviner s'il trompait M. de Perbruck, ou si
le marquis était de moitié dans la supercherie.
La tête de Rose se perdait en mille suppositions, lors-
qu'elle entendit ouvrir la porte de la maison, elle courut à
la lucarne de l'étable et vit un homme sortir de la salle
basse de la ferme. Cet homme parcourut toute la cour et
fit plusieurs appels à voix basse; enfin il sortit, et Rose,
tourmentée de cette curiosité que les femmes ont dans le
coHir autant que dans l'esprit, Rose, disons-nous, s'échappa
de l'étable et se glissant le long des murs, gagna la grande
haie qui fermait la cour et put suivre la marche de l'homme
qui était sorti de la maison. Une fois à une certaine distance
des bâtiments, il appela d'une voix moins discrète. On lui
répondit, et Ijientôt le vieux Robertin parut et dit assez bas :
— Que me voulez- vous, monseigneur?
— Je vais te le dire...
— Voulez-vous entrer dans la grange?...
— Non... non... en plein air; personne ne peut nous en-
tendre... Ecoute-moi bien.
Ils étaient deux à l'écouter, car cette recommandation
aiguillonna la curiosité de Rose. .
74 LES AVENTURES
VIII
Rose écoutait de toutes ses oreilles.
— Sais-tu quel est le jour où il faudra que tes fils se ren-
dent à Chateaubriand pour y tirer au sort? dit le marquis à
son vieux fermier.
— On m'a dit que c'était le 10 mars, monsieur le marquis;
mais cela ne m'importe guère.
— Et pourquoi?
— C'est que pas un d'eux n'ira. J'ai besoin de mes enfants
pour travailler la terre qui me nourrit.
— Est-ce donc là tout ce que tu prétends faire pour com-
battre la tyrannie abominable qui pèse sur nous?
— Je ferai ce que les circonstances voudront, monsei-
gneur; mon parti est pris, mes précautions aussi. Que les
gendarmes viennent pour arrêter mes fils comme réfrac-
taires, et ils trouveront ici sept hommes résolus, sept fusils
et deux mille cartouches. S'ils nous attaquent, nous nous
défendrons, et s'ils assiègent la ferme, ils y trouveront des
cendres et des ossements brûlés. Voilà tout. Oh ! ce ne sera
pas ici comme chez mon frère de Machecoul, les uns ne sont
pas d'un côté et les autres d'un autre. Avant ça, je casserai
la tête à celui qui oserait me désobéir.
Le marquis de Perbruck laissa échapper une exclamation
de joie que le vieux Robertin traduisit différemment, car il
reprit aussitôt :
— N'ayez pas peur, monsieur le marquis, j'ai déposé en
lieu sûr le prix des bâtiments, et si je les brûle vous ne per-
drez rien.
— Ce n'est pas cela qui m'occupe, dit le marquis, mais
il ne faut pas attendre qu'on vous attaque, il faut attaquer.
Le 10 mars, dans tous les chefs-lieux do canton, comme ils
DE SATURNIN FIGHET. 75
disent mainlenant, la résistance éclatera. Nous y serons
tous, nobles et paysans, car la loi des tyrans de la France
nous atteint et nous frappe comme vous; nous y serons
avec des armes cachées. Il y aura un signal donné, les
mairies seront envahies et les autorités renversées, et nous
planterons le drapeau blanc au cri de : Vive le roi!
— Est-ce vrai ? dit le vieillard avec une sorte de rugisse-
ment joyeux.
— Oui, et ce sera partout ainsi.
— Et les nobles ne nous abandonneront pas? ils ne se
cacheront pas dans leurs châteaux, comme ils font depuis
deux ans?...
— Ils se mettront à votre tête.
— Oh! les gars!... les gars!... la bonne nouvelle, fit le
vieux Robertin en se tournant vers le cellier où dormaient
ses fils.
— Silence! dit le marquis, ce n'est pas tout... Ecoute-mol
bien et" tâche de me comprendre. Tu as vu ce jeune homme
qui est arrivé ce soir avec nous?
— Oui, ce beau blond qui est couché dans la chambre
de Rose ?
— Ce n'est pas celui-là... Tautre...
— Votre fils?... monsieur le marquis?
— Ce n'est pas mon fils.
— Rah ! fit Robertin.
Cette exclamation bruyante couvrit heureusement le cri
de joie échappé à Rose.
— Tu as peut-être entendu parler de la ressemblance
extraordinaire qui existe entre le comte et un certain Satur-
nin Fichet, le fils de mon intendant ?
— Oui... dà... monsieur le marquis; la petite cousine Ro-
bertin nous parlait de ça il n'y a pas trois heures.
— Eh bien! ce jeune homme que tu as vu ce soir, c'est ce
Saturnin Fichet.
— Vraiment? fit le vieux paysan. Alors, pourquoi donc
dites-vous que c'est monsieur le comte, votre fils!
— ■ Ceci serait une histoire beaucoup trop longue à te
raconter. Seulement, il faut que tu saches que ce misérable,
profitant de cette ressemblance extraordinaire, s'est fait pas-
ser pour mon fils auprès de quelques-uns des gentilshommes
76 LES AVENTURES
de la Bretagne. Il a pu, grâce à cette perfide adresse, péné-
trer dans le secret de notre conspiration.
— Vous le savez, et vous le souffrez dans votre compa-
gnie? dit le fermier.
— Mais ce n'est rien, répliqua le marquis, il a déjà dé-
noncé quelques-uns de ceux qu'il est parvenu à tromper;
ainsi tu as sans doute entendu parler de l'incendie du châ-
teau de la Rouarie. Eh bien! c'est lui qui y avait conduit
les républicains, ajoute le marquis en baissant la voix,
comme s'il eût été épouvanté lui-même du mensonge qu'il
faisait.
— Vous savez cela, et vous ne lui avez pas fait sauter la
tête? reprit François Robertin.
— Ce n'est pas tout, dit encore le marquis ; il était par-
venu à tromper M. de Paradèze et la Châtaigneraie que j'ai
rencontrés aujourd'hui même, nous étions à quelques pas
de Guéménée, et si j'avais fait semblant de reconnaître ce
Saturnin Fichet pour ce qu'il est, en une minute nous pou-
vions être entourés par la brigade du bourg, et nous étions
tous prisonniers. Tout au contraire, j'ai fait semblant d'être
sa dupe comme les autres, j'ai dit que je me rendais à ma
ferme où nous devions rencontrer beaucoup de gentilshom-
mes engagés dans notre conspiration; l'espoir de les recon-
naître, de pouvoir les dénoncer l'a empêché de deviner ma
ruse, tant ce misérable est avide du sang royaliste. Il nous a
suivis, il est ici.
— Eh bien? dit Robertin en baissant aussi la voix.
Le marquis de Perbruck parut hésiter à traduire en paro-
les les sinistres pensées qui le préoccupaient. Après un mo-
ment de silence, il reprit :
— Dans cinq minutes M. de Paradèze, la Châtaigneraie et
moi nous quitterons la ferme; ce Saturnin Fichet restera. Je
l'ai envoyé dans la chambre de ta nièce. Tu dois savoir ce
que tu auras à faire pour qu'il ne puisse plus dénoncer per-
sonne, ni te dénoncer toi-même.
— C'est dit, monsieur le marquis, dit François Robertin,
partez le plus tôt possible, car il me tarde de faire justice de
ce scélérat, et je comprends que vous n'aimiez pas à voir
loger une demi-douzaine de balles dans la tête d'un gueux
DE SATURNIN FICHET.
77
qui, après tout, a toute la ressemblance de votre fils. Je sais
qu'à moi ça me ferait mal.
~ Tu as raison, répliqua le marquis en se détournant, car
tout en Taccomplissant, il avait horreur de l'action qu'il ve-
nait de faire. Fais-nous préparer nos chevaux.
-— C'est mon affaire, reprit le vieillard.
Il entra dans les écuries pendant que M. de Perbruck ve-
nait dans la salle basse, où il avait laissé MM. de Paradèze
et la Châtaigneraie profondément endormis.
— Messieurs, dit le marquis en les réveillant doucement,
hàtons-nous, il faut partir, le vieux Robertin vient de me
prévenir qu'il avait entendu au loin du bruit qui lui annon-
çait que les gendarmes sont sortis de Guéménée; il est pos-
sible qu'ils dirigent leurs recherches de ce côté, et ce n'est
pas le moment de nous laisser surprendre, lorsque dans
quelques jours il faudra nous mettre à la tète de nos braves
paysans.
En quelques instants, MM. de Paradèze et la Châtaigne-
raie furent debout et habillés.
— Et ce malheureux qui est au-dessus de nous, dit la Châ-
taigneraie, pouvons nous l'abandonner ainsi?
— Ne vous a-t-il pas dit, repartit M. de Perbruck, quil
voulait se séparer de nous? Dans les dispositions où nous
l'avons laissé, il serait tout au moins imprudent de l'avertir
de nos projets de départ.
— Mais, dit la Châtaigneraie d'un ton soupçonneux, il est
dans sa chambre, vous en êtes sûr, monsieur de Perbruck ?
— Il ne tient qu'à vous d'y monter, dit M. de Perbruck.
— C'est ce que je vais faire, dit la Châtaigneraie.
Il sortit de la salle basse et gagna l'escalier extérieur, qui
conduisait à l'étage supérieur.
La Châtaigneraie monta, et dans l'obscurité de la nuit il
aperçut une porte entr'ouverte.
— Monsieur Saturnin Fichot?... dit-il à demi-voix.
— Qui est là? dit Saturnin Fiehet en se levant rapidement
sur son séant, pendant que la Châtaigneraie croyait voir
une ombre légère et rapide se glisser derrière un immense
bahut.
— Peste! fit la Châtaigneraie en souriant.
5.
78 LES AVENTURES
Mais il s'arrêta aussitôt et reprit :
— C'est moi, la châtaigneraie.
— Ah ! dit Saturnin. Eh bien ! qu'y a-t-il? en quoi puis-je
vous être utile?
— A rien désormais, dit la Châtaigneraie, puisque vous
avez résolu de quitter le rôle que vous avez si noblement joué
jusqu'à ce jour; mais ce n'est pas une raison pour que j'ou-
blie ce que vous avez fait pour moi et pour nous tous. Nous
partons. M. de Perbruck vient de nous apprendre qu'on en-
tend au loin des bruits de mauvais augure. Si c'est un danger
pour nous, cela peut en être un aussi pour vous, et il peut
vous convenir de chercher votre salut d'un côté pendant que
nous allons le tenter de l'autre.
— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repar-
tit Saturnin, je ne partirai pas de cette maison, j'y ai retrouvé
une jeune fille dont j'ai gardé un bon souvenir. Si j'en crois
le cri qu'elle a poussé en me reconnaissant et les larmes
qu'elle a versées en apprenant que le pauvre Saturnin Fichet
est mort, elle ne m'a pas non plus oublié; je ne la connais
guère, mais c'est un de ces cœurs ouverts au fond desquels
on voit tout de suite. Elle n'a rien ni moi non plus, eh bien !
si elle n'a pas peur de ma misère, j'accepterai la sienne, et
nous tâcherons de faire un bon ménage, tranquille au milieu
dô tous les orages qui vont agiter ce pays.
— Eh ! quoi, vous, jeune, brave, loyal comme vous l'êtes,
vous vous séparerez d'une cause à laquelle vous avez rendu
de véritables services ! voulez-vous donc vous ranger du côté
des répubUcains ?
— Non, monsieur le comte, non, répondit Saturnin, peut-
être si j'étais resté à Paris, je me serais laissé aller aux idées
généreuses qu'ils proclament, car ce sont celles que doivent
aimer les gens de ma race ; mais je les ai vus de près dans ce
pays-ci, et j'avoue que je ne veux pas d'une bonne cause
lorsqu'elle marche à son triomphe par l'espionnage, le meur-
tre et l'incendie. Je n'ai pas oublié le coup de pistolet de
Morillon après qu'il m'eut persuadé de jouer le rôle de Per-
bruck, rôle que, vous le savez mieux que personne, j'ai gardé
bien n^algré moi.
— Eh bien, puisque vous êtes décidé à ne pas servir les
républicains, pourquoi ne pas venir avec nous avec votre vrai
DE SATURNIN FIGHET. 79
nom de Saturnin Fichet. Le courage, la loyauté et l'esprit
sont bien reçus partout.
— Je vous remercie, monsieur de la Châtaigneraie, repar-
tit Saturnin, mais je ne suis pas des vôtres ; vous avez beau
faire, je ne suis pour vous qu'un vilain, et j'aurais beau faire,
vous serez toujours pour moi des aristocrates qui ne doivent
qu'au hasard de leur naissance le droit de se croire plus que
nous; vous ne m'accepteriez pas comme votre égal, et je ne
voudrais pas vous servir comme votre intérieur. Je me bat-
trais, et on vous donnerait les grades ; n'en parlons plus, je
suis bourgeois, je reste bourgeois et j'attendrai les événe-
ments.
— Comme il vous plaira, répliqua la Châtaigneraie ; ce-
pendant laissez-moi vous dire que vous vous trompez sur
nos intentions. Tons les hommes de cœur, quelle que soit
leur naissance, seront reçus avec honneur parmi nous.
— Oui, oui, tant que vous en aurez besoin, comme vous
avez fait pour moi, comme a fait le marquis de Perbruck qui
m'appelait son fils, parce que ça servait son ambition, et qui
maintenant me tourne le dos parce que je l'embarrasse. Je
crois. Dieu me damne! dit Saturnin en se recouchant brus-
quement, que s'il avait osé, il m'aurait traité comme Morillon
m'a traité, de façon que j'aurais eu dans la tète une balle
républicaine d'un côté et une balle royaliste de l'autre, pour
avoir rendu service aux deux partis. Adieu, monsieur de la
Châtaigneraie, adieu, et Dieu vous aide, car vous êtes un
brave jeune homme. Quant à moi, ajouta-t-il en s' accotant
dans ses couvertures, je dis comme la chanson :
« J'aime mieux ma mie, ô gué,
» J'aime mieux ma mie. »
— Eh bien! cria d'en bas la voix impatiente de M. de Per-
bruck, venez-vous, la Châtaigneraie?
— Me voilà, répondit celui-ci. Adieu, Saturnin, ajouta-t-
ii, et il s'éloigna aussitôt.
A peine eut-il franchi la porte et descendu l'escalier, que
Saturnin entendit fermer à double tour la serrure de sa
chambre, et presque aussitôt une voix de femme poussa un
cri d'effroi à côlé de lui.
SO LES AVENTURES
— Eh bien î qu'est-ce qu'il y a encore, dit Saturnin, qui
est-ce qui est là ?
— C'est moi, dit Rose d'une voix tremblante, moi qui
étais venue pour vous avertir des infâmes projets de ce
scélérat de marquis de Perbruck.
— Quoi ! c'est vous, ma petite Rose ? je vous remercie,
dit Fichet, qui, s'étant couché tout habillé, lut bientôt
debout. Mais que diable me parlez-vous de crime et de
marquis de Perbruck ?
A ce moment on entendit les chevaux s'éloigner, et Rose
s'écria d'une voix désolée :
— Ah ! mon Dieu ! C'est fmi ! vous êtes perdu î
— Comment î perdu ! dit Saturnin Fichet. Expliquez-
vous un peu plus clairement ! expliquez-moi ce qui ar-
rive !
Rose courait par toute la chambre en poussant des gé-
missements et des sanglots ; enfin Saturnin finit par l'ar-
rêter, et il lui dit :
— Le meilleur moyen d'être perdu, c'est de perdre la
tête ; je me suis trouvé dans des circonstances probable-
ment plus embarrassantes que celle oii je suis, et grâce au
ciel, je m'en suis tiré ; je ne vois pas pourquoi je ne m'en
tirerais pas encore.
— Eh bien ! reprit Rose toute haletante, écoutez-moi
donc. Ce soir, quand vous êtes entré, je vous ai reconnu
tout de suite, moi, et j'ai bien vu que vous me reconnais-
siez ; puis, quand on a dit que vous étiez mort, vous avez
vu comme j'ai pleuré.
— Oui, Rose, je l'ai vu, ça m'a fait bien plaisir, allez.
Tenez, j'en parlais tout à l'heure, là, à M. de la Châtaigne-
raie.
— Oh ! je vous ai bien entendu, reprit Rose, et ça m'a
fait plaisir aussi.
— Comment ! reprit Saturnin, vous étiez là ?
— Oui, j'étais venue pour vous prévenir à tous risques,
car moi, voyez-vous, je ne pouvais pas vous croire cou-
pable.
— Coupable de quoi ? repartit Saturnin ? Mais parlez
doncl parlez donc!
— Eh bien ! voilà ce qui est arrivé, reprit Rose ; j'étais
DE SATURNIN FICHET.
81
dans l'étable avec Marie-Jeanne, qui m'avait raconté vous
avoir vu chez elle avec ce gueux de Morillon.
-— Oui, oui, dit Saturnin, je me rappelle maintenant
le visage de cette folle, que je n'avais pas d'abord recon-
nue.
— Elle m'avait raconté comme quoi Morillon vous avait
proposé de devenir un grand seigneur ; alors vous com-
prenez, moi, en vous voyant paraître sous le nom de comte
de Perbruck, je ne savais que penser, que croire, lorsque
j'ai entendu tout à coup du bruit dans la cour, je me suis
glissée dans les haies, et j'ai entendu M. de Perbruck qui
disait à mon oncle Robertin que vous étiez un espion, que
vous aviez déjà trahis M. le marquis de la Rouarie, que
vous vouliez trahir tout le monde, et qu'il fallait se défaire
de vous.
— Comment ! s'écria Saturnin en bondissant avec fureur,
ce misérable a osé dire cela ?
— Mais je ne l'ai pas cru, moi, repartit Rose toute en
larmes, et j'étais venue dans votre chambre pour vous aver-
tir. C'est alors que M. de la Châtaigneraie est entré et que
je me suis cachée dans ce grand bahut.
— Et vous ne m'avez pas averti sur-le-champ, pendant
que la Châtaigneraie était encore là ?
— Je n'ai pas osé, dit Rose en sanglottant amèrement,
j'ai eu peur de dire que j'étais entrée la nuit, toute seule,
dans votre chambre; ce gentilhomme eût été capable de
ne pas croire que c'était pour autre chose que pour vous
sauver.
— Vous avez raison, Rose, dit Saturnin, et vous avez
bien fait, mais quelque danger que je puisse courir, il ne
faut pas que personne puisse vous calomnier; allez-vous-en
tout de suite, Rose, allez-vous-en ; je pourvoirai seul à mon
salut et à ma défense, car ils ont beau être nombreux, j'en
descendrai plus d'un avant qu'ils ne me touchent. Partez,
Rose, partez, je vous en prie.
— Mais voilà ce qu'il y a d'affreux, s'écria Rose avec le
désespoir le plus violent, ils ont fermé la porte à double
tour, et si vous êtes perdu, je suis perdue aussi. Ils vous
tueront, et Dieu sait ce qu'ils diront de moi en me trou-
vant ici.
82 LES AVENTURES
— Eh bien, Rose, dit Saturnin, il faut tâcher de nous
sauver ensemble, et je vous jure devant Dieu, ajouta-t-il
en la prenant- dans ses bras, je vous jure que vous serez
ma femme, et que personne ne dira jamais rien contre
vous.
— Je le sais bien, je le sais bien, dit Rose en pleurant
toujours, vous l'avez dit à M. de la Châtaigneraie, et j'é-
tais si contente au miheu de ma terreur que j'ai perdu
la tête et que je n'ai rien dit.
— A ce moment, ils entendirent monter.
— Ce sont les pas de mon oncle ! s'écria Rose.
-- Eh bien, cachez-vous là dans ce bahut, et n'en sortez
pas que je ne vous appelle.
— Que voulez-vous faire ?
— Je n'en sais rien, fit Saturnin... mais nous allons
voir.
IX
On s'étonnera peut-être que le vieux François Rober-
tin, qui avait compris si vite et accepté si facilement les
ordres du M. de Perbruck, fût si lent à les exécuter ; mais
durant cette nuit, il s'était passé dans le cellier de la ferme
une scène qu'il nous faut raconter et qui était la première
cause de ce relard.
Comme on le sait déjà, les fils de Robertin avaient été
forcés d'aller se coucher dans le cellier où l'on avait logé
l'oncle Louis avec la permission de se griser tout à son
aise. Les gars le trouvèrent accroupi sur la paille et tenan!
un pot de cidre à la main.
— Ah ! ah ! lui dit l'un d'eux, toujours le cidre à la main ;
c'est pas étonnant si, pendant que vous buvez comme ça
toute la journée, votre fille est devenue si délurée.
DE SATURNIN FICHET. 83
— Ma fille est une brave fille, répondit Louis, et vous
êtes six grands imbéciles qu'elle mènerait tous les six
par le bout du nez plus facilement que vous ne condui-
sez un attelage de trois paires de bœufs.
L'ivrogne se mit à rire de sa plaisanterie et ajouta :
— Le fait est que vous êtes plus bêtes que les bœufs
que vous menez à la charrue, car ils ne sont pas plus
soumis au joug qui pèse sur leurs têtes que vous ne l'êtes
au moindre regard et à la moindre parole de votre père.
Dites-moi donc, mes gars, continua Louis avec le rire hjé-
bété de l'ivresse, lui a-t-il pris quelque fois fantaisie de
vous appareiller deux à deux et de vous mener aux champs
avec une herse ou une charrue pendue après vous, et de
vous aiguillonner comme des bêtes de somme ?
Les six gars s'étaient assis en demi-cercle devant leur
oncle et l'examinaient avec une curiosité étonnée.
— Taisez- vous, mon oncle, lui dit l'un d'eux, vous êtes
ivre.
— Je le sais, repartit Louis, et je m'en vante, parce que
moi je suis un homme et que vous n'êtes rien. Il n'y en
a pas un de vous capable de boire d'un trait un pichet de
cidre.
— J'en ai bu un, dit avec orgueil l'aîné des six jeunes
gars, à la dernière foire de Guéménée,
— Et ton père ne t'a pas donné le fouet pour cela ? re-
prit Louis.
— Je ne le lui ai pas dit, répliqua le paysan.
L'ivrogne se prit à rire et s'écria en lui tendant le pot de
cidre qu'il tenait à la main :
— Je parie que tu ne recommencerais pas?
Le jeune gars hésita.
— Quel âge as- tu? lui dit Louis.
— J'ai vingt-six ans.
— Et tu te crois un homme ! reprit Louis, va donc mettre
des jupons et traire les vaches, tu n'es bon qu'à cela.
— Je le boirais bien si je voulais, repartit brusquement le
paysan.
— Bois-le donc ; tu n'oses, et je t'en défie.
Le paysan prit un parti désespéré et avala le pot de cidre
d'un seul (OUI».
84 LES AVENTURES
— Eh bien ! eli bien ! dit Louis en suivant les mouvements
du buveur, ça va ! ça va !
Puis quand il eut fmi, il ajouta :
— Comment trouves-tu cela, mon gars ?
— Ma foi, dit celui-ci, c'est bon ; ça m'a tout échauffé le
cœur.
Les cinq frères l'avaient regardé avec une profonde anxiété,
n'osant croire que leur aîné aurait le courage de boire un pot
de cidre sans la permission de son père.
— Il l'a bu, tout de même, se dirent-ils entre eux avec un
gros rire satisfait.
— Eh bien, dit le plus jeune, nous autres, est-ce que nous
n'aurons rien ?
— Ma foi, j'ai vidé le pot, dit l'aîné.
— Est-ce que le tonneau n'est pas là ? fit Louis en se le-
vant; attendez-moi, je vas vous servir.
Et il alla d'un pas chancelant remplir la dame-jeanne qui
était près de lui, et la rapporta au cercle ébahi des jeunes
paysans en leur disant :
— Avalez-moi ça, mes gars, avalez-moi cela. N'est-ce pas
que c'est bon ? Eh bien, maintenant que vous en avez tâté,
vous viendrez quelquefois le soir avec moi, et nous boirons
une goutte. Il n'y a rien d'ennuyeux comme de boire tout
seul.
Une fois le premier pas fait, il était facile en effet à Louis
Robertin d'entraîner ces jeunes gens, si sobres jusque là, à
des excès qui devaient leur faire perdre toute raison. Ils con-
tinuèrent à boire, poussés à la fois par l'exemple de leur oncle
et par la soif même que donne l'excès, si bien qu'au bout
d'une heure ils s'étaient tous couchés sur le sol et endormis
dans l'ivresse la plus profonde.
Revenons maintenant à notre récit.
Lorsque François Robertin leur père eut fermé derrière la
Châtaigneraie la chambre de Saturnin, il accompagna le mar-
quis de Perbruck et les deux autres gentilshommes jusqu'à
la porte de la cour extérieure. Il rentra tout aussitôt, et assura
cette porte au moyen de longs pieux disposés en arcs-bou-
tants. Il ferma aussi la porte de l'étable, où il croyait Rose
dormant à côté de Marie-Jeanne, et de là il se rendit au cel-
lier pour y réveiller ses fils.
DE SATURNIN FICHET. 85
— Eh ! les gars ! dit-il en entrant.
Rien ne lui répondit.
Cependant la voix de leur père les éveillait d'ordinaire au
milieu du sommeil le plus lourd, tant cette voix était redoutée
par eux.
— Eh! les gars! reprit François d'une voix plus haute.
Quelques grognements sourds répondirent seulement, et
tout rentra immédiatement dans le silence. Le père entra
dans le cellier, décrocha un long fouet pendu au mur, et se
mit à frapper à coups redoublés à l'endroit où il supposait
ses fils couchés, mais aucun d'eux n'avait eu la force de se
traîner jusqu'au lit qu'ils s'étaient préparé, et Robertin s'a-
perçut qu'il ne frappait que sur la paille. Alors il avança ra-
pidement dans le cellier et se heurta contre un corps étendu
à terre. Il le frappa rudement du pied. Celui à qui il s'adres-
sait d'une façon si paternelle se souleva sur son séant en
laissant échapper quelques mots inarticulés. Ce fut seulement
à ce moment que Robertin comprit dans quel état se trou-
vaient ses fils, et alors une terrible colère s'empara de lui.
Il se jeta au milieu deux frappant à tour de bras avec le
long fouet qu'il tenait à la main, et les arracha enfin à leur
sommeil. Mais dans le désordre de ce réveil subit la voix du
père ne fut pas entendue de tous, et l'ainé de ses fils, se
sentant frappé par un bras qu'il ne voyait pas, sauta à la
gorge de l'ennemi qui l'attaquait, et malgré la résistance du
vieillard, il l'eut bientôt renversé à terre, et Dieu sait ce qui
allait advenir de cette lutte terrible, si tout à coup un homme
n'eût paru à la porte qui conduisait dans l'intérieur de la
maison, tenant une chandelle à la main.
C'était Louis Robertin, qui, plus habitué que ses neveux à
supporter les fumées du cidre, avait été éveillé par le pre-
mier appel du François, et qui, voyant la tournure que pre-
naient les choses, s'était échappé et revenait pour voir le
spectacle du tumulte dont il entendait le bruit. A l'aspect de
leur père renversé par terre, tous les fils de Robertin se re-
culèrent avec épouvante, tandis que le vieillard se relevait.
Il s'approcha de celui qui l'avait ainsi maltraité, et le re-
garda longtemps en silence... Pendant quelques moments,
il est certain que cet homme discuta avec lui-même com-
ment il punirait le fils qui avait osé porter la main sur lui ;
li. 6
86 LES AVENTURES
mais à un pareil crime il n'y avait dans la pensée du vieillard
qu'un seul châtiment, c'était la mort.
Il recula devant cette extrémité, et ne pouvant pas punir
selon la faute, il préféra paraître l'ignorer, et il dit brusque-
ment au jeune gars, qui attendait en tremblant la première
parole de son père :
— Tu es un imbécile de t'être ainsi couché par terre : tu
m'as fait tomber et tu es aussi tombé sur moi.
Les idées du fils n'étaient pas bien lucides, celles de ses
frères non plus ; ils crurent ce que leur disait le vieux Rober-
tin, et il n'entra dans la tête d'aucun, pas même dans celle
du coupable, que l'un d'eux eût osé lever la main sur son
père.
Une grande faute restait encore à punir : c'était l'orgie à
laquelle s'étaient livrés les six jeunes gens; mais peut-être
le vieux Robertin n'était-il pas fâché de les trouver dans une
position douteuse, attendu ce qu'il avait à leur dire et à leur
demander. Le vieux Robertin pensa qu'il trouverait une
obéissance d'autant plus prompte et d'autant plus aveugle
que ses fils avaient une faute à faire oublier, et qu'ils étaient
incapables de comprendre la gravité de l'action qu'il allait
leur faire commettre.
— Suivez tous, leur dit-il.
Ils sortirent, ravis de ce que l'on ne s'était pas aperçu, à
ce qu'ils pensaient, de leur ivresse.
A ce moment le jour commençait à paraître.
Le père Robertin conduisit ses fils dans la grande salle
basse.
— Où sont vos fusils? leur dit-il.
Chacun d'eux alla chercher le sien dans la cachette parti-
culière où il le mettait d'ordinaire avec ses provisions de
cartouches.
— Chargez-les, leur dit François.
Ils obéirent avec assez de rapidité pour que leur père pût
juger que déjà ils se dégageaient de l'alourdissement hébété
oij l'orgie les avait plongés.
— Maintenant, mes gars , écoutez-moi. Vous avez vu
l'homme qui loge dans la chambre d'en-haut ?...
— Oui.
— Qu'est-ce que c'est que cet homme, selon vous ?
DE SATURNIN FICHET. 87
— Dame, on nous a dit que c'était le fils à notre sei-
gneur.
— Eh bien ! ce n'est pas vrai... Cet homme est un espion,
un scélérat!
— Ça doit être vrai, puisque vous le dites.
— Je vais monter chez lui...
— Bien...
— Mais comme il pourrait tenter de s'échapper, deux de
vous se tiendront à la porte du petit escalier, deux autres au
pied de la fenêtre, deux autres à la porte de la cour. S'il
s'échappait de la chambre, tirez dessus comme sur un chien
enragé.
— C'est bon, on le fera, dirent les jeunes gens.
Et sans autre observation chacun d'eux alla se mettre à
son poste, et le vieux François, son fusil sous le bras, monta
dans la chambre de Saturnin.
En entendant gravir l'escalier. Rose, comme nous l'avons
dit, s'était cachée dans le vaste bahut placé à l'angle le plus
obscur de la chambre. Saturnin avait couru jusqu'à la fenê-
tre et avait aperçu les factionnaires posés par le père Rober-
tin. Il reconnut sur-le-champ qu'il n'avait aucun espoir à
fonder sur une lutte, et qu'il fallait recourir à la ruse. Mais
quelle ruse employer contre ces esprits brutes qui avancent
dans une pensée qu'on leur a suggérée avec une confiance
aveugle, qui ne s'en laissent détourner, ni par les prières,
ni par le raisonnement ?
Malgré son assurance. Saturnin était fort embarrassé, et à
tout événement il avait visité exactement ses pistolets, re-
nouvelé les amorces, épingle les lumières, bien décidé à
faire sauter le crâne au vénérable François Robcrtin, si ce-
lui-ci voulait aller trop vite en besogne, ou bien à s'emparer
du vieillard, à le garder en otage et à parlementer ensuite
avec les fils.
Cependant il essaya de voir dans quelles dispositions
François moulait chez lui. Il regarda par une fente de la
porlo. Il le vit arriver au haut de l'escalier, puis s'arrêter
tout h coup; il remarqua le fusil dont le vieillard était armé,
et s'imagina que François Roberlin s'arrêtait parce qu'il hé-
sitait à commettre le crime dont il était chargé. Mais il dut
comprendre que tout au contraire le vieillard s'affermissait
88 LES AVENTURES
dans sa résolution. Il avait fait le signe de la croix et mur-
murait une prière d'une voix sourde et d'un air où il n'y avait
ni le moindre doute ni la moindre émotion. Sa prière finie,
Roberlin fit encore le signe de la croix.
~ Ah ! c'est comme ça ? dit Saturnin.
Il courut vers le bahut et dit tout bas à Rose :
— Faites attention à ce qui va se passer, et dites comme
moi.
Pendant ce temps Robertin prit son fusil, l'examina avec
autant de soin que Saturnin avait fait de ses pistolets, et ou-
vrit la porte qui se trouvait en face du lit que Saturnin venait
de quitter. Celui-ci se rangea derrière le évantail pour laisser
passer François Robertin afin de prendre son avantage pen-
dant que le paysan marcherait vers le Ut, où il devait croire
que son hôte était encore couché. Saturnin s'imaginait que
ie vieux Breton allait procéder ainsi, afin d'assassiner sans
danger et pendant son sommeil la victime qui lui avait été
désignée par M. de Perbruck.
Le jour commençait à luire, mais une demi-obscurité ré-
gnait encore dans cette chambre, qui n'était éclairée que par
une étroite croisée dont le vitrage en plomb laissait difficile-
ment pénétrer la lumière. •
Lorsqu'il fut arrivé à peu près au milieu de la chambre, le
vieillard posa la crosse de son fusil sur le plancher et cria
d'une voix forte :
— Eh ! debout, mon gars, nous avons à causer ensemble.
Saturnin, qui était resté derrière la porte dont le battant
l'avait caché en se développant sur lui, la referma vivement
et poussa l'énorme verrou qui la défendait dans l'intérieur;
François se retourna à ce bruit et fut très-étonné de se trou-
ver en face de Saturnin, qui lui dit du ton le plus dégagé :
— Eh bien, me voilà, mon vieux bonhomme, qu'avez-vous
donc à me dire ?
— Ne t'appelles-tu pas Saturnin Fichet? lui dit le vieillard.
— C'est mon nom, repartit celui-ci, et c'est le nom d'un
honnête homme de père en fils, car puisque vous êtes le fer-
mier de M. le marquis de Perbruck, vous devez avoir eu
quelquefois affaire avec mon père, qui est son intendant.
— Vous avez raison, c'est le nom d'un honnête homme
en ce qui concerne votre père, reprit le paysan ; mais vous
DE SATURxNIN FICHET. 89
avez fait mentir le proverbe qui dit que bon chien chasse
de race.
"— Qu'est-ce qui vous a dit cela ? reprit Saturnin,
— Ça ne vous regarde pas, repartit François ; il suffît que
vous sachiez que je le sais, et que vous m'ayez dit que vous
êtes Saturnin Fichet, car c'est bien votre nom.
— C'est du moins mon nom d'aujourd'hui, dit Saturnin,
car hier, vous avez pu le voir, on m'appelait le comte de
Perbruck.
— Ah ! vous l'avouez donc, reprit Robertin en soulevant
son fusil, comme si cet aveu le dispensait de chercher d'au-
tres preuves du crime de Saturnin.
— L'avouer, dit Fichet, et pourquoi diable voulez-vous
que je m'en cache ? est-ce que votre maître lui-même ne m'a
pas présenté ici sous ce nom?
— Il avait ses raisons pour cela, repartit Robertin d'un ton
sombre.
-- Le marquis de Perbruck a toujours de bonnes raisons
pour faire ce qu'il fait, dit Fichet, qui, à la sombre expres-
sion du visage de Robertin, jugea qu'il était temps de don-
ner une autre tournure à cette explication. Oui, continua-t-
il, hier M. le marquis de Perbruck me laissait porter ce nom
comme il me l'a laissé porler, et comme il me Fa donné lui-
même tant qu'il a eu besoin de moi.
— M. le marquis de Perbruck a eu besoin de vous? lui dit
Robertin d'un air d'étonnement et de dédain.
— Oui, reprit Saturnin, il a eu besoin de moi pour se tirer
de plus d'un mauvais pas, comme il a besoin de vous aujour-
d'hui pour vous faire commettre un crime.
Le vieillard recula à ce mot; mais il reprit aussitôt :
— Il n'y a pas de crime à tuer comme un chien un espion
et un traitre.
— Ah ! ah ! dit Saturnin, il vous a parlé comme ça, à cv,
qu'il parait. Mais vous ne me dites pas tout; vous ne me dites
pas qu'il a fait partir avant le jour messieurs de Paradèze et
la Châtaigneraie, qui l'auraient empêché de joindre ce crime
à tous ceux qu'il a déjà commis ?
— Comment! reprit le vieux Robertin, qui ne comprenait
pas qu'on osât parler avec une telle irrévérence de son sei-
gneur; comment! tu oses accuser ton maître, malheureux!
90 LES AVENTURES
—■ Ah çà, dites-moi donc, reprit Saturnin en élevant la
voix, comment vous appelez-vous, vous ?
— Je m'appelle François Robertin.
Ah ! reprit Saturnin, vous vous appelez Robertin, et vous
demandez quel crime a commis le marquis de Perbruck?
Vous vous appelez Robertin, et vous avez oublié qu'il y a
un homme de ce nom qui a été traîné sur la place du Bouf-
fay et qui a été marqué à l'épaule parce que sa sœur n'a
pas voulu se donner à son maître ? Vous devez bien savoir
cependant que Jérôme était innocent, ce qui n'a pas empê-
ché le marquis de jurer la main sur le Christ que Jérôme
avait levé le fusil contre lui.
— D'où savez-vous cela? reprit Robertin, troublé de ce
souvenir qui avait longtemps grondé au cœur de cette fa-
mille, qui avait fini par s'y endormir sous une longue habi-
tude d'obéissance et de respect aveugle, mais que Saturnin
venait de réveiller.
— Qui m'a dit cela ? reprit Saturnin, profitant du trouble
du vieillard. C'est la voix qui raconte tous les crimes, quel-
que cachés qu'ils soient; le marquis et Jérôme étaient seuls
dans le bois, comme nous sommes seuls dans cette cham-
bre, et cependant la vérité en est sortie comme elle sortirait
dici. Dieu a toujours à côté du crime un témoin caché qui
l'entend, qui le voit et qui le révèle.
Le vieillard baissa la tête et réfléchit pendant quelques
instants; mais c'était un travail bien fatigant pour cet
esprit plié à l'obéissance que de discuter avec lui-même la
valeur de l'action qu'il allait commettre. Il avait reçu un
ordre de son seigneur, cet ordre était pour le salut de la
cause de Dieu et du roi, et si le meurtre qui lui était ordonné
était un crime, c'était son maître qui en serait responsable
devant le roi et devant Dieu.
Robertin voulut se débarrasser tout de suite du doute qui
était entré dans son esprit et du murmure qui parlait dans sa
conscience.
— En voilà assez, dit-il brusquement à Saturnin; je sais
que ceux de ton espèce ont des paroles mielleuses pour
mentir et tromper les pauvres gens comme nous : c'est
comme ça que tuas trompé le marquis de la Rouarie et
que tu as fait brûler son château ; c'est comme ça que tu
DE SATURNIN FICIIET. «l
veux dénoncer M. le marquis de Perbruck et ses amis, et
le faire exterminer par les républicains. Allons, dépêche-
toi, fais ta prière, et surtout n'espère pas m'ensorceler par
tes paroles.
— Ce n'est pas à moi de prier, dit Saturnin, qui, au fond
de ces menaces, voyait le trouble du vieillard ; car si tu me
tues, Dieu me recevra dans son sein comme une victime,
tandis que toi tu seras damné comme un assassin.
— Moi! damné 1 dit Robertin.
— Oui , répéta dans l'ombre une voix qui n'était pas
celle de Saturnin; oui, tu seras damné comme un as-
sassin !
Rose avait compris enfin la recommandation de Fichet, et
celui-ci n'avait pas en vain compté sur ce moyen, emprunté
à quelque pièce alors fort en vogue à Paris.
En entendant cette voix, dont le vieillard ne put s'expli-
quer le mystère, son fusil s'échappa de ses mains, et il s'é-
cria tout tremblant :
— Qui est-ce qui a parlé ?
— C'est la voix de Dieu, dit Saturnin, qui observait avec
inquiétude les mouvements de Robertin. C'est la voix de
Dieu qui veut t'empêcher de commettre un crime, parce
qu'il a pitié de toi, parce qu'il sait que jusqu'à ce jour tu l'as
humblement et saintement adoré. Demande-lui pardon de
ta mauvaise pensée, et il te pardonnera.
Robertin croyait avoir été le jouet d'une illusion ; il se
demandait s'il était vrai qu'il eût entendu une autre voix que
celle de Fichet, et déjà il cherchait à surmonter l'indicible
effroi qu'il éprouvait, lorsque Rose lui cria du fond de sa
cachette :
— Demande pardon, et Dieu te pardonnera.
La tête du pauvre paysan breton ne résista point à celte
nouvelle preuve d'une admonestation surnaturelle; il tomba
à genoux et se frappa la poitrine en s'écriant :
— Pardon, mon Dieu ! pardon !
Malgré la gravité de sa situation, Saturnin fut sur le
point de rire du succès de sa ruse, et il se croyait sauvé lors-
qu'il entendit tout à coup un bruit de pas qui gravissaient
l'escalier.
A ce moment François se releva et dit aussitôt : *
92 LES AVENTURES
— Monsieur Saturnin Fichet, puisque Dieu vous protège,
vous n'avez besoin de l'assistance de personne. La porte de
la maison est ouverte, allez où vous voudrez. Je dirai à M. de
Perbruck ce qui en est arrivé.
Saturnin profita de la permission. Il rouvrit la porte, et
déjà il était au bout de l'escalier, lorsqu'il aperçut deux des
fils qui se tenaient au bas le fusil à la main. Au même in-
stant il vit près de lui un homme qui le regarda sous le nez
et lui secoua joyeusement la main. C'était le père Louis Ro-
bertin... le vieil ivrogne.
— Tiens ! c'est vous, monsieur Saturnin Fichet? dit-il en
le ramenant dans la chambre; nous ne nous sommes pas
vus depuis le jour oij vous avez soupe chez moi. Ah I dame,
je ne suis pas riche ; on m'a pillé, on m'a emprisonné ; votre
père ne penserait plus à vous marier avec ma fille. Tout est
bien changé, allez, si ce n'est la pauvre Rose, qui pense tou-
jours à vous et qui m'en parle toujours... Je venais précisé-
ment ici pour savoir... où elle est...
— Elle est enfermée dans l'étable avec Marie-Jeanne, dit
François.
— Elle n'y est pas, repartit Louis, j'en sors. J'ai trouvé la
porte fermée, c'est vrai, mais l'oiseau était déniché. Où dia-
ble s'est-elle cachée? Eh 1 Rose, Rose! se mit-il à crier de
toutes ses forces. Ah ça, ajouta-t-il en prenant Saturnin au
collet, vous n'avez pas été tourner autour d'elle, au moins;
c'est que je vous connais, vous autres gens de Paris, vous
êtes capables de tout.
Pendant ce temps François était sorti de la chambre et
avait crié du haut de l'escaher :
— Allez à votre ouvrage, mes gars, il n'y a plus rien à
faire à la maison. Allez, et dites à Marie-Jeanne de conduire
le bétail aux champs.
Les fils s'éloignèrent avec cette impassible obéissance qui
ne leur permettait pas de chercher le motif des ordres qu'ils
recevaient.
Saturnin, assuré des bonnes dispositions de François,
n'était plus inquiet que pour Rose, toujours cachée dans le
grand bahut.
Cependant Louis ne sortait pas de la pensée qui l'avait
amené dans la chambre de Saturnin, et s'écriait avec la per-
DE SATURNIN FICHET. 98
sistance que mettent les ivrognes à poursuivre l'idée qui les
préoccupe :
— Mais où diable est donc ma fille ?
Aussitôt il se mit à la recherche de Rose comme il se fût
mis à la recherche d'un objet perdu, et fureta dans tous les
coins de sa chambre, regarda sous les rideaux du lit, sou-
leva même les couvertures, en répétant sans cesse :
— Où diable est-elle donc?
Il arriva jusqu'au bahut, dont il ouvrit un des côtés, et
aperçut Rose blottie dans un coin, toute pâle et toute trem-
blante.
Louis arracha brusquement sa fille du fond du bahut et la
poussa violemment au milieu de la chambre en criant d'une
voix ^ menaçante :
— Qu'est-ce que tu faisais là, malheureuse?
Fichet aurait pu profiter de l'étonnement et du trouble de
Louis pour s'échapper, mais il vit que la pauvre fille, qui
. avait voulu le sauver, allait être en butte aux accusations
de son père et de son oncle et peut-être à leurs mauvais
traitements, et quelque danger qu'il y eût pour lui à rester
dans cette maison, il s'écria en se plaçant entre Rose et
son père :
— Votre fille était ici pour empêcher cet homme de m'as-
sassiner.
François Robertin se passa la main sur le front et s'écria
tout à coup avec un sourd rugissenicnl de colère :
— Ah ! c'est donc ça que tout à l'heure j'entendais une voix
qui me criait de pardonner à cet espion, à ce traître; ah!
c'est comme ça !
Et furieux d'avoir été pris pour dupe, il se baissa pour ra-
masser son fusil qu'il avait laissé sur le plancher, mais avant
qu'il eût eu le temps de l'atteindre, Saturnin, profitant du
moment où le paysan était baissé vers la terre, l'y renversn
tout à fait, et lui appuyant la gueule d'un de ses pistolets
sur la tête, il s'écria :
— M premier effort que tu fais, au premier cri que tu
pousses, je te fais sauter le crâne.
Mais Saturnin avait oublié l'ivrogne; Louis n'entendit pas
la menace de Fichet, qui eût peut-être arrêté un homme de
sang-froid, et il se précipita sur lui.
6.
94 LES AVENTURES
Cela donna le temps à François de se relever, et une lutte
terrible allait sans doute s'engager, lorsque des cris perçants
partis du milieu de la cour détournèrent l'attention de tout
le monde. Presque aussitôt on vit se précipiter dans la
chambre Marie- Jeanne, pâle, éperdue, tremblante.
A peine entrée dans la chambre, Marie-Jeanne se mit à
crier d'une voix mourante :
— Les voilà, les voilà ! Cachez-moi, cachez-moi f
Robertin courut à la fenêtre, et aperçut deux hommes à
cheval au milieu de la cour.
— Qui êtes- vous et que voulez-vous ? s'écria le fermier.
— N'êtes-vous pas le vieux François Robertin, répondit
une voix, et n'avez-vous pas dans votre ferme une fille qui
s'appelle Marie- Jeanne Lefort?
— Oui-dà, répondit Robertin, et elle est ici.
Rose s'était glissée jusqu'auprès de la croisée, car elle
avait cru reconnaître la voix qui parlait, et tout aussitôt elle
se retira avec terreur, en disant d'une voix épouvantée :
— C'est Morillon. Le voilà qui monte.
— Oh! dit Saturnin, c'est ce misérable. De par tous les
diables, il me paiera le coup de pistolet qu'il m'a tiré.
Aussitôt il se plaça derrière la porte.
— Peste, dit François en regardant Rose et Saturnin ,
vous connaissez cet homme, et toi aussi, à ce qu'il paraît,
Marie-Teanne?
Avant que celle-ci eût pu répondre, Morillon et Barthe pa-
rurent à la porte de la chambre. Le commissaire de^a Con-
vention s'arrêta sur le seuil et dit, après avoir parcouru la
chambre d'un regard rapide :
— Diable! je ne croyais pas rencontrer ici tant de gens de
DE SATURNIN FICHET. 95
connaissance. Ah! ah! c'est toi, vieux Robertin, dit-il à
Louis, c'est toi que j'ai nommé commandant du château de
Nantes et qui as si vivement déserté ton poste, et c'est vous
aussi, la belle Rose, qui changez si lestement en prison les
boudoirs où vous vous laissez conduire !
Louis était resté abasourdi, et Rose avait perdu toute sa
présence d'esprit.
— Vous m'oubliez, monsieur LaUigant Morillon, dit Sa-
turnin en frappant rudement sur l'épaule du commissaire.
Celui-ci se retourna avec colère, et à son tour il resta stu-
péfait en reconnaissant Saturnin :
Mais presque aussitôt il repartit :
— - Le comte de Perbruck
— Non pas, non pas! Je suis Saturnin Fichet; et tenez,
ajouta-t-il en frappant Morillon du bout de son pistolet, vous
m'avez marqué à la tête de façon à ce qu'on ne puisse plus
nous confondre l'un avec l'autre.
— Ah ça, dit Morillon, est-ce que nous voulons jouer avec
des balles?... A votre aise, mes braves, nous sommes en
mesure de vous répondre.
Aussitôt il s'arma à son tour d'une paire de pistolets, et
Barthe se rangea près de lui.
— Bas les armes! cria François d'une voix tonnante; bas
les armes! ou j'appelle des gars qui vous feront obéir. Et
d'abord, dit-il à Morillon, qui êtes-vous, et que voulez-vous ?
— C'est un scélérat, mon oncle! s'écria Rose; c'est lui
qui poursuit partout les royalistes, c'est lui qui a voulu per-
suader à Saturnin de se faire passer pour le comte de Per-
bruck... N'est-ce pas vrai, Marie-Jeanne?
— Je ne sais pas, dit celle-ci qui se tenait tremblante et
cachée dans un coin.
— Qui je suis? dit Morillon qui comprenait que sa posi-
tion pouvait devenir très-dangereuse s'il ne jetait l'attention
d'un autre côté, je suis délégué par la république pour pour-
suivre les crimes quels qu'ils soient, et je viens ici pour ar-
rêter Marie-Jeanne Lefort, accusée d'avoir assassiné son
frère.
Morillon avait espéré beaucoup de cette diversion, et il
avait eu raison.
96 LES AVENTURES
-- Assassiné son frère ! répétaient à la fois les deux Ro-
bertin, Saturnin et Rose.
— Ce n'est pas vrail s'écria Marie-Jeanne, ce n'est pas
vrai!
•— Quoi ! lui dit Morillon, oublies-tu que tu t'en es vantée
devant nous?
— Oublies-tu, dit Rarthe, que pendant que les frères Ro-
bertin s'égorgeaient entre eux, tu criais comme une force-
née : Allez, allez, il n'y a plus de frères ! Oublies-tu que tu
avais caché son cadavre dans l'écurie oii nos chevaux ne
voulaient pas entrer ?
Marie-Jeannne, accablée par ces paroles, la tête courbée
et le corps tremblant, répondit alors d'une voix sourde :
-— Eh bien donc, tuez-moi tout de suite, tuez-moi f
— François Robertin, dit Morillon, je vous somme de me
livrer cette femme !
— Prenez-la, dit Robertin, emmenez-la. Et toi, sois mau-
dite, Marie-Jeanne, sois maudite !
— Mon Dieu ! mon Dieu ! s'écria celle-ci en se tordant les
mains, il y a donc toujours quelqu'un qui veille pour punir
le crime !
— Nos hommes arrivent-ils? dit tout bas Morillon à Rar-
the qui jetait un regard furtif par la fenêtre.
— Les voilà ! dit de même Rarthe.
— Allons, dit Morillon à Marie-Jeanne, marche, malheu-
reuse !
Au même instant, un cri lointain se fit entendre.
— Gare aux gendarmes! disait ce cri.
Tout aussitôt les fils de Robertin, qui avaient aperçu de
loin les gendarmes que Morillon avait envoyé chercher par
Rarlhe, rentrèrent dans la cour et se jetèrent vivement dans
la haie qui lui servait d'enceinte.
A ce cri : Gare aux gendarmes ! le vieux François Rober-
tin oublie le crime de Marie, et se rappelle seulement qu'il a
juré que jamais les soldats de la république ne mettraient le
pied dans la ferme. Il ne doute plus que ce ne soit Saturnin
qui les y ait appelés, et veut à la fois tenir le serment qu'il a
fait à son maitre et celui qu'il s'est fait à lui-même; il arme
son fusil et crie d'une voix tonnante :
— Eh ! les gars, sus aux gendarmes 1... et vive le roi !
DE SATURNIN PICHET. 97
Aussitôt il ajuste Saturnin; mais celui-ci, rapide comme la
pensée, se jette de côté, le coup part et va blesser Marie-
Jeanne, qui tombe en s'écriant :
— Merci, mon Dieu ! merci.
— Bas les armes ! crie Morillon aussitôt en s'élançant sur
le vieux Robertin, pendant que Rose se précipite sur le corps
de la pauvre blessée et que l'ivrogne se secoue dans son
ivresse.
La scène menaçait de devenir aussi affreuse que celle qui
s'était passée chez Marie-Jeanne, et même elle était déjà
plus meurtrière. Au moment où le coup de fusil du père Ro-
bertin retentissait dans la chambre, six coups de fusil par-
taient dans la cour, et trois gendarmes tombaient. Ceux qui
étaient restés debout tiraient dans la direction d'oii étaient
partis les coups de feu, mais leurs balles s'égaraient dans les
buissons où s'étaient réfugiés les jeunes gars.
Cependant Morillon avait saisi Robertin ', une lutte terrible
s'engagea entre eux.
Barthe, voulant mettre les autres gendarmes à l'abri des
attaques des gars de la ferme, courut aussitôt vers la fenê-
tre et leur crie :
— Montez icil montez, l'escalier est à droite...
Mais à l'instant même Saturnin ferme la porte, y met le
verrou, et, s'élançant sur Barthe qui, penché à la croisée,
montrait aux gendarmes l'escalier qu'ils devaient prendre,
il le saisit par les jambes, le soulève et le lance par la fenê-
tre; puis se retournant vers Morillon, qui luttait toujours
avec le vieux François, il le renverse, et, lui appuyant un
pistolet sur la tête, il lui dit :
— Maintenant, parlementons.
L'aspect de la scène changeait à chaque instant.
Cependant les gendarmes, qui ne savaient pas ce qui se
passait dans l'intérieur de la chambre, avaient escaladé l'es-
calier et s'apprêtaient à briser la porte.
— Arrêtez... arrêtez... s'écria Morillon.
-- Vous autres, dit Saturnin à François et à Louis, tenez-
moi ce gaillard-là en respect et nous allons voir.
Les deux paysans lui obéirent. Saturnin s'approcha aussi-
tôt de la porte à laquelle on frappait avec violence.
— Ecoutez, dit-il aux gendarmes qui étaient de l'autre
98 LES AVENTURES
côté; nous tenons ici votre chef en notre pouvoir, le premier
coup que vous frapperez à cette porte sera le signal de sa
mort.
— Enfoncez la porte, enfoncez la porte, s'écria une voix
furieuse du bas de l'escalier.
C'était Barthe qui, relevé de la chute cruelle qu'il venait de
faire, gravissait, clopin dopant, jusqu'à la chambre où Mo-
rilon était enfermé avec ses ennemis.
Dès qu'il fut arrivé près de la porte, il la heurta avec fu-
reur, en excitant les gendarmes qui, obéissant à Barthe, se
mirent en devoir de la faire sauter. Saturnin prit un pistolet,
l'arma et le dirigea sur Morillon.
— Allons, dit-il, ce sera un scélérat de moins dans le
monde.
— Arrêtez, arrêtez t s'écria Morillon d'une voix de stentor;
gendarmes, arrêtez.
— Ne l'écoutez pas, dit Barthe de l'autre côté de la porte;
faites votre devoir!
— Mais, misérable, tu vas me faire tuer, cria Morillon, qui
trouvait que le zèle de Barthe l'emportait trop loin.
— Vive la république! répondit Barthe; et tout aussitôt,
frappant à la porte avec plus de fureur? il se mit à entonner
le refrain.
Mourir pour sa patrie,
Est le sort le plus beau, le plus digne d'envie.
•*
— Te tairas-tu, infernale canaille, dit Morillon avec un tel
éclat, qu'il couvrit le chant de Barthe ; gendarmes, saisissez
ce misérable, emparez-vous de lui.
Les gendarmes, reconnaissant enfm la voix de Morillon,
obéirent, et bientôt les coups cessèrent; Barthe jurait, hur-
lait, mais on s'était emparé de lui.
Morillon, échappé au danger que lui avait fait courir son.
digne acolyte, demanda alors à Saturnin ce qu'il exigeait.
— Vous êtes le maître de moi, lui dit-il; vous pouvez me
tuer ici, mais vous comprenez trop bien que vous y passerez
tous si vous forcez mes gendarmes à venger ma mort. De-
mandez-moi donc des choses que je puisse vous accorder.
I
DE SATURNIN FICHET.
99
car s'il en était autrement, s'il me fallait faire des concessions
injurieuses à mon honneur, je préférerais mourir ici.
— Et d'abord, dit Saturnin, monsieur l'homme d'honneur,
vous allez déclarer à ce brave homme que voilà que je ne
suis pas un agent des républicains.
Morillon haussa les épaules et repartit :
— Il me semble que vous ne nous traitez pas en amis.
Allons, ferme, dépêchons-nous, reprit-il avec fureur. Ne me
faites pas rappeler que sans vous j'aurais peut-être surpris
la Rouarie dans son château avec tous ceux qui s'y trou-
vaient réunis.
— Vous l'entendez ? dit Saturnin à François Robertin.
Celui-ci ne répondit pas, et Saturnin continua :
— Et maintenant vous allez me donner deux passe-ports.
Vous en avez de tout prêts dans vos poches, je le sais, et
vous avez aussi tout ce qu'il faut pour écrire. Je veux le
premier au nom de Louis Robertin et de sa fille, le second
en mon nom.
— Pour quelle destination les voulez-vous? dit Morillon
en tirant son portefeuille.
— Laissez la destination en blanc, reprit Fichet; je me
chargerai de l'écrire, moi, quand je serai assez loin pour
que vous ne sachiez pas de quel côté nous faire poursuivre.
— Soit, dit Morillon en remettant les passe-ports à Sa-
turnin.
— Et maintenant, ajouta ce dernier, veuillez ordonner
à vos gendarmes de descendre, de déposer leurs armes dans
la cour et de se tenir enfermés dans la salle basse pendant
que nous sortirons avec cette jeune fille et Louis Robertin.
— Et qui m'assurera, dit Morillon, qu'une fois mes gen-
darmes désarmés, les fils de cet homme ne les attaqueront
pas et moi aussi?, Voici tout ce que je peux accepter : mes
gendarmes se rangeront d'un côté de la cour et les gars de
la ferme de l'autre, nous descendrons tous ensemble, nous
sortirons de la maison tous ensemble, et alors chacun sera
libre de s'en aller de son côté.
— Eh bien l soit, dit Saturnin ; ordonnez à vos hommes
de descendre.
Morillon leur répéta l'ordre convenu ; cet ordre fut exé-
cuté, les gendarmes se portèrent d'un côté de la cour.
100 LES AVENTURES
— Faites venir vos gars, dit Saturnin à François.
Celui-ci, qui semblait rester étranger à tous ces arran-
gements, mais dont le regard annonçait quelque sinistre
projet, s'empressa de faire ce qu'on lui demandait ; il se
mit à la fenêtre, appela ses fils, et les six jeunes gens, ar-
més, se rangèrent de l'autre côté de la cour.
— Maintenant, dit Morillon, nous pouvons sortir.
•— Pas encore, dit Saturnin. Rose, et vous Louis, prenez
ce passe-port.
Il écrivit sur le passe-port le nom de Nantes et le pas-
sa à Rose.
— Ne vous inquiétez pas de moi, leur dit-il, demain je
vous aurai rejoints où vous serez ; ou bien, ou m'aura tué.
Puis il se tourna vers Morillon et lui dit :
— Nous allons commencer par laisser sortir ces deux-là.
Rose ne voulait point partir, mais Fichet l'en supplia
vivement et lui dit tout bas :
— Attendez-moi à Guéménée.
Rose et son père quittèrent la chambre, descendirent
dans la cour et la traversèrent entre les deux lignes ar-
mées des gars et des gendarmes, et s'éloignèrent rapide-
ment.
— A votre tour, maintenant, dit Saturnin en s'adressant
à François et à Morillon ; descendez tous deux, et que
chacun de vous aille se mettre du côté des siens.
— Et vous, dirent-ils à Saturnin, ne venez-vous pas ?
— Un moment, fit celui-ci, je prends ma vaUse et je
pars.
Le paysan et Morillon descendirent et allèrent se met-
tre chacun d'un côté de la cour.
Mais Saturnin avait compté sans la passion féroce du ré-
publicain et du royaliste. En effet, à peine Morillon fut-il
rangée près des siens, qu'il leur dit tout bas ;
— Gendarmes, quand ce misérable passera tout à l'heure,
tirez dessus, et sus aux paysans !
Et en même temps le vieux François disait de même à
ses fils :
~ Mes gars, quand l'espion se sauvera, tirez dessus, et
sus aux gendarmes.
Ils s'apprêtèrent ainsi de'fpart et d'autre, et Saturnin
DE SATURNIN FICHET. JOl
allait périr victime du fanatisme et de la férocité qui ani-
mait alors victimes et bourreaux, lorsque Marie-Jeanne,
qui s'était Irainée jusqu'au pied du lit, l'appela douce-
ment.
— N'allez pas là, lui dit-elle, ils vous tueront. Tenez,
levez cette trappe, là, dans le coin de la chambre ; il y a
une issue... vous descendrez, et vous trouverez une porte
qui ouvre sur les champs, derrière la ferme.
— Merci, ma fille, lui dit Saturnin, mais après le service
que vous venez de me rendre, faut-il donc que je vous
abandonne ?
— Laissez-moi, dit Marie-Jeanne, j'aime mieux mourir
ici que de vivre comme j'ai fait depuis que j'ai tué mon
frère; seulement, si vous voulez me récompenser du bon
avis que je vous donne, prêtez-moi, un de vos pistolets,
ça me sauvera la honte de mourir sur l'échafaud, car je le
sens, le vieux François ne m'a pas tuée.
— C'est donc vrai, lui dit Saturnin, vous avez tué votre
frère ?
— Je l'ai tué, dit Marie-Jeanne, et je vais m'en punir !
Saturnin se détourna et laissa tomber un pistolet près
de la pauvre fille ; il souleva la trappe, vit l'échelle et des-
cendit. A peine avait-il ouvert la porte, à peine l'avait-il
franchie, qu'il entendit de violentes interpellations.
— Eh bien ! descendrez-vous ? avait crié Morillon, im-
patient de ne pas voir Saturnin.
— Dépêchez-vous donc 1 avait crié François.
Un coup de feu leur répondit; c'était Marie- Jeanne qui
venait d'essayer de se frapper au cœur, mais dont la main
mourante n'avait ajouté qu'une blessure légère à celle que
lui avait faite Robertin.
— Il s'est tué! s'écria Morillon.
— Eh bien, alors, dit François, tirez, les gars.
Mais l'ordre de François n'était pas achevé que les gen-
darmes, irrités de la perte qu'ils venaient de faire, firent une
décharge générale. Trois des fils Robertin tombèrent; le
père et les trois autres se précipitèrent sur leurs ennemis, et
un combat corps à corps s'engagea entre les survivants. Mo-
rillon s'était précipité dans la chambre, où il ne trouva plus
102 LES AVENTURES
que Marie Jeanne, qui s'était levée pour en finir avec la vie
en essayant de se précipiter par la fenêtre.
— J'aurai du moins celle-là! s'cria Morillon.
Cependant les gendarmes se défendaient difficilement avec
leurs sabres contre des hommes armés de longues fourches.
Plusieurs étaient déjà blessés, et c'en était fait peut-être de
la troupe de Morillon et de lui-même, lorsqu'un nouveau ren-
fort parut tout à coup. Les paysans, surpris à l'improviste,
lurent frappés avant d'avoir pu faire face à ces nouveaux en-
nemis, et le père Robertin et ses six fils étaient gisants dans
la cour lorsque Delbenne, qui commandait cette troupe,
monta dans la chambre où était Morillon.
— Ah! c'est vous, lieutenant? lui dit Morillon. C'est bien !
— J'ai appris à Guéménée que vous étiez ici, dit Delbenne.
Je me suis hâté de venir, car je savais que M. de Perbruck,
son fils et d'autres nobles s'y étaient cachés. En avez-vous
arrêté quelques-uns ?
— Non, dit Morillon, nous n'avons arrêté que cette mal-
heureuse...
— Marie-Jeanne ! s'écria Delbenne.
— Accusée d'avoir assassiné son frère, et qui en a fait
l'aveu.
-- Marie-Jeanne ! répéta Delbenne.
Je vous charge de la conduire à Nantes, où elle doit être
jugée, reprit Morillon, qui avait enfin atteint la plus chère
de ses vengeances. Puis, comme il craignai t la désobéissance
de Delbenne, il ajouta :
— Barlhe vous accompagnera. Quant à moi, je retourne
à Paris.
— Seul?
— Je comptais augmenter mon cortège, dit Morillon avec
un accent d'affreuse vanité, mais il faut se contenter de ce
qu'on a. Je pars avec mes prisonniers.
— Ne seront-ils pas jugés à Rennes? fit Delbenne.
— Un tribunal de département, une guillotine de départe-
ment... fit Morillon avec un dédain féroce, c'est bon. pour des
criminels de l'espèce de Marie-Jeanne. Mais moi j'ai Thérèse
Moëllien, j'ai Fontevieux, j'ai Louise Desilles, j'ai Picot de
Limoëlan et bien d'autres. Je veux montrer les miens à
Paris. Je leur ferai voir la capitale, ajouta-t-il avec un rire
i
DE SATURNIN FICHET. 103
féroce. C'est là seulement qu'on fait bien les choses. Adieu,
lieutenant... Vous répondez de votre prisonnière sur votre
tête.
Une heure après, Morillon retournait à Rennes pour prépa-
rer son départ, et Delbenne, accompagné de Barthe, escor-
tait la charrette sur laquelle on avait jeté Marie-Jeanne.
XI
Après le récit que nous venons de faire et en considérant
ce qui nous reste encore à raconter à nos lecteurs, nous som-
mes saisi d'une crainte sur laquelle nous demandons la per-
mission de nous expliquer.
Lorsqu'un écrivain fait ce qu'on appelle un roman d'ima-
gination, il peut arriver qu'on l'accuse de pauvreté, mais on
l'accuse rarement d'invraisemblance. Ceci peut paraître un
paradoxe ; c'est cependant là qu'est la vérité. En effet, Tima-
ginalion la plus hardie se soustrait difficilement aux règles
de la logique vulgaire et n'admet comme présentables que
les faits que la commune raison lui démontre possibles. Par
une contraste bizarre, l'écrivain qui prétend encadrer des
faits historiques dans un récit ayant les allures d'un roman,
se trouve à chaque pas arrêté par l'extravagante invraisem-
blance de la vérité.
Ainsi (et sans que personne cependant nous en ait averti)
nous sommes certain que le massacre de la famille des Ro-
bertin a paru à beaucoup de nos lecteurs une invention san-
glante et impossible ; ainsi les scènes qui nous restent à ra-
conter sembleraient être les rêves d'un cerveau malade {œgri
somnia) si elles n'avaient pour elles l'authenticité de l'histoire.
Qu'on veuille donc bien continuer la lecture de ce livre avec
cette pensée, que partout cl toujours nous avons été au-des-
sous de la réalité; qu'on veuille bien se rappeler aussi l'épo-
104 LES AVENTURES
que dont nous racontons quelques épisodes, et peut-être
nous blèmera-t-on d'avoir choisi un pareil sujet, mais du
moins ne nous accusera-t-on pas d'invention extrava-
gante.
Revenons à notre récit.
Nous avons laissé Saturnin Fichet s'échappant de la ferme
de Robertin de Blain et bien résolu à ne plus se mêler en rien
des atï'aires des royalistes. Mais le pauvre garçon avait
compté surtout sans ses ennemis. Cependant on ne saurait
l'accuser d'imprévoyance , car assurément personne au
monde n'eût pu prévenir l'épouvantable scène à laquelle il
fut mêlé, et qui fit, pour lui, du jour où il croyait enfin arri-
ver au bonheur et au repos, un jour de deuil qui poussa
sa vie dans une voie toute contraire à celle qu'il voulait sui-
vre.
On était au 10 mars, il était huit heures du matin. Dans une
petite maison sise à Pont-Rousseau, on faisait les modestes
préparatifs d'une noce. Les deux futurs étaient assis l'un près
de l'autre dans une petite chambre toute blanche et toute
neuve.
— Eh bien, Rose, dit Saturnin Fichet, c'est donc aujour-
d'hui que vous devenez ma femme.
~ Qui sait? répondit Rose avec un profond soupir, qui
sait?...
— Eh ! qui diable voulez-vous qui vous en empêche ? dit
gaiement Fichet.
— Ne savez-vous donc pas, reprit Rose, qu'on s'est battu à
Bressuire ?
— Rose, s'écria Saturnin, je ne le sais pas et je ne veux
pas le savoir... Qu'on se batte, qu'on se tue, pourvu que ce
ne soit pas dans notre maison, peu m'importe. Je ne mettrais
pas le nez à la fenêtre pour voir ce qui se passe dans la rue,
quand on dirait qu'on s'y égorge au nom de la république
ou au nom du roi. J'en ai tâté et j'en ai assez. Donc, si vous
ne voulez pas troubler la joie de cette journée, ne me parlez
de rien.
— Vous savez bien pourquoi j'ai peur, dit Rose d'un ton
caressant; si je ne tenais pas tant à vous, je ne m'occuperais
guère de ce qui peut se passer et de tout ce qui trouble notre
mariage. Vous avez été dans tous ces complots royahstes.
DE SATURNIN FICHET. lOS
— C'est pour cela que je me suis procuré pour témoins des
patriotes qui répondent de moi.
— Etes-vous bien sûr de votre oncle Fichet ?
— N'ayez pas peur, Rose; ce n'est pas pour rien que main-
tenant que mom père est mort en me laissant une assez jolie
fortune, je lui ai promis, en ma qualité d'héritier, d'accepter
les comptes qu'il m'avait fait signer, il y a quelque temps,
comme mandataire de mon père.
— Mais pourquoi, reprit Rose, avoir choisi aussi pour té-
moin ce misérable Poiré ?
— Parce que je ne puis pas avoir de meilleur répondant
près de la municipalité de Nantes. Jugez de son crédit! Dé-
noncé par Morillon, il s'est fait réclamer par le club breton et
a été mis en liberté.
— Mais qu'a-t-il dit, quand vous avez été lui proposer
cela... à lui... qui voulait m'épouser ?...
-— Ah dame ! il est devenu vert. Mais mon oncle Fichet,
qui le déteste de toute la peur qu'il en a, m'a mis dans le
secret de certain commerce de blés dont j'ai les preuves.
Je les lui ai montrées, et alors il est devenu doux comme
un agneau.
— Il sera donc à la mairie? reprit Rose.
— Le maire ne vous l'a donc pas dit ?
— A quelle heure la cérémonie ?
■ — Elle dépend des deux autres témoins.
— Qui sont ?
— Le capitaine Delbenne : il a un service extraordi-
naire ce malin, et il doit me dire à quelle heure il sera
libre dans la journée. C'est un brave homme, quoique en-
ragé républicain. Il était avec moi à la ferme de Marie-
Jeanne, dans la nuit où les Robertin s'y sont égorgés, et
il sait mieux que personne comment Morillon m'a fait pren-
dre le rôle de comte de Perbruck... C'est lui qui m'a pro-
curé mon quatrième témoin, l'adjudant général Beysser,
celui qui commandait la garde nationale à la Rouarie, et
qui a vu le comte de Perbruck se précipiter par la fenêtre
et se tuer. J'ai bien pris mes précautions, etj'espère que
personne ne me jettera ma malencontreuse ligure au visage
pour dire que je suis un autre que moi. Mais voulez-vous
que votre père m'accompagne à la mairie ?
lÔe LES AVENTURES
Rose secoua tristement la tête.
— Hélas! rien n'y fait, répondit-elle : il est encore comme
tous les jours.
—- Eh bien, nous nous servirons du consentement dont
je me suis précautionné. A tout à l'heure, ma jolie fian-
cée, dit joyeusement Saturnin. Je cours et je reviens... Je
ne sais, mais tout me sourit aujourd'hui... Voyez comme
,e ciel est pur et le soleil brillant... Non... non... un jour
si joyeux là-haut ne peut être un jour de deuil ici-bas.
— Dieu le veuille! dit Rose avec un soupir. Allez, allez,
et souvenez-vous que je vous attends.
Suturnin partit aussitôt et suivit cette longue suites de
ponts qui forme un des faubourgs le plus bizarre qui existe.
Jusqu'aux environs de l'hôtel de ville, Saturnin ne vit rien
de particulier ; les rues étaient tranquilles et chacun allait
ou venait comme à l'ordinaire; mais dès qu'il s'approcha
du temple municipal, il remarqua une certaine animation.
Saturnin se rappela alors que le 10 mars était le jour mar-
qué pour le tirage des soldats de la levée de trois cent
mille hommes décrétés par la Convention.
» Ah 1 se dit-il mentalement, si quelqu'un que je sais
bien n'était point mort, c'eût un été bien grand jour que ce-
ci ; et pourtant, ajouta-t-il en regardant des groupes ani-
més répandus çà et là aux environs de l'hôtel, tous ces
gens-là ont l'air ravi d'aller à l'armée. La Rouarie se trom-
pait ! »
Saturnin traversa la vaste cour de l'hôtel au milieu d'une
foule immense, et arriva à la salle destinée a-ux mariages.
Un garçon de bureau s'y trouvait seul, ce fonctionnaire
regarda notre aventurier d'un air fort étonné et lui dit :
— Que diable venez-vous faire ici ?
— Eh parbleu I repondit Saturnin, vous devez bien le
savoir, c'est à vous que j'ai donné mes nom et prénoms,
ceux de ma future, ceux de mes témoins qui vont arriver,
enfin tous les papiers nécessaires à mon mariage, et par-
dessus le marché deux belles pièces de cinq francs pour
que l'acte fût tout prêt, et que le maire ou un de ses ad-
joints nous expédiât à l'heure qui devait être décidée par
le capitaine Delbenne lui-même; c'est cette heure que je
vous prie de me dire.
DE SATURNIN FICHET. 107
— Ah I ma foi, dit le garçon de bureau, il s'agit bien de
mariage aujourd' hui ; la municipalité a bien d'autres cho-
ses à faire que d'unir des amoureux. Cependant vous pou-
vez attendre là, il est possible que le capitaine en ait parlé
au maire, et nous le saurons tout à l'heure; les municipaux
sont en séance, et dès qu'ils auront fini, je tâcherai d'arrê-
ter quelqu'un de ces messieurs au passage, et il vous aura
bientôt expédiés.
—- Reste à savoir, dit Saturnin, si ça ne sera pas trop tard.
— Ça vous regarde, dit le garçon de bureau en lui tour-
nant le dos ; la patrie est en danger, et il s'agit de la sauver
avant tout.
Ces mots : la patrie est eu danger! étaient la formule pro--
posée par la Législative et décrétée plus tard par la Con-
vention, formule en vertu de laquelle les directoires et es
municipalités s'établissaient en permanence, et en vertu de
laquelle aussi tout citoyen prenait les armes et avait le droit
de pourvoir au salut public. C'était toujours un signal de
désordre.
A peine Saturnin avait-il fait cette réflexion, qu'un violent
tumulte éclata dans la cour de l'hôtel. Poussé par la curiosité
autant que par l'inquiétude, il courut vers la fenêtre qui don-
nait sur la cour et fut très-surpris en voyant entrer presqu'en
même temps Delbenne désarmé et entouré de gardes natio-
naux commandés par l'adjudant général Beysser.
A quelques pas marchait Guillaume Poiré en uniforme ; il
donnait le bras au vieux Mathurin Fichet. Enfin venait une
charrette sur laquelle se trouvaient deux femmes et un
homme, tous trois garrottés. Dans ces deux femmes. Satur-
nin reconnut tout d'abord Marie-Jeanne et'Marguerite, et
dans cet homme, enchaîné comme elles, l'homme chez le-
quel il avait vu M. de Perbruck, le terrible Marchand, le fa-
rouche Lcmaitre, en un mot le bourreau de Nantes. On l'ac-
cablait des plus indignes outrages, on lui jetait la boue au
visage, et sans l'intervention de la force armée, qui le pro-
tégeait, la tourbe populaire, ameutée autour de la charrette,
leùt dix fois mis en pièces. D'ignobles huées, parmi lesquel-
les s'élevaient de féroces vociférations, accompagnèrent l'en-
trée de ce cortège dans la cour de la maison commune. La
foule s'y rua avec lui, de façon que la charrette se trouva au
108 LES AVENTURES
milieu d'une enceinte armée, entourée de toutes parts par une
multitude en fureur.
Delbenne, Beysser, Mathurin Fichet et Guillaume Poiré
entrèrent immédiatement dans l'hôtel accompagnés de quel-
ques soldats, et suivis d'une trentaine de furieux qui par-
vinrent a forcer les portes et qui montèrent tumultueuse-
ment jusqu'au premier étage, oii se trouvaient à la fois la
salle des mariages et la grande salle où la municipalité était
en séance. Ces deux salles étaient contiguës, et il fallait tra-
verser celle où se trouvait Saturnin pour arriver à la se-
conde. Il vit donc passer devant lui ses quatre témoins, dont
l'un, le capitaine Delbenne, paraissait être prisonnier des
trois autres.
Avant que Saturnin fût revenu de sa surprise et eût pu en
aborder un seul, ces quatre personnages furent introduits
dans la salle des séances, et on allait fermer les portes de
communication, lorsque la foule, qui s'était ruée dans l'hôtel,
exigea impérieusement qu'elles restassent ouvertes. Bientôt,
quelques-uns des plus audacieux de cette foule irritée péné-
trèrent jusqu'à la salle des séances, malgré la résistance des
gardes nationaux. Ils y entraînèrent Saturnin, qui d'ailleurs
désirait savoir s'il n'allait pas perdre dans cette bagarre quel-
qu'un des témoins nécessaires à l'expédition de son bonheur.
Cependant le magistrat qui présidait la séance s'était cou-
vert et avait déclaré qu'il ne pouvait délibérer en présence
d'une multitude insurgée. Des vociférations nouvelles, des
menaces éclatèrent de toutes parts, et Guillaume Poiré, qui
paraissait commander ce mouvement, répondit insolemment
que la municipalité de Nantes pouvait bien faire ce que fai-
sait la Convention, qui admettait les sections de Paris du-
rant ses séances, et qui écoutait les députations qui venaient
lui apporter leurs réclamations.
Des applaudissements furieux accueillirent ces paroles de
Guillaume Poiré, et le magistrat qui présidait la séance, ne
se voyant pas soutenu par ses collègues, se décida à écouter
les accusations de la populace,
— Eh bien, dit-il à Guillaume Poiré, qu'avez-vous à de-
mander à la municipaUté, et pourquoi le capitaine Delbenne
est-il amené ici comme un prisonnier?
Guillaume Poiré fit un geste, et les murmures s'apaisèrent
DE SATURNIN FICHET. 109
comme par enchantement. C'était un pouvoir terrible qu'a-
vait ce misérable, et Saturnin eut un moment la pensée de
s'échapper. Mais au miheu de l'attention solennelle qu'avait
obtenue le farouche républicain, le moindre mouvement eût
été une imprudence. Saturnin se fit le plus petit qu'il put,
pendant que Guillaume Poiré répondait, avec une insolence
qui montrait combien] la commune était à la merci des pas-
sions populaires.
— Ce matin, dit Guillaume, on est venu m'apporter au
château l'ordre d'exécution de deux femmes condamnées à
mort il y a quelques jours; l'une était Marie-Jeanne Lefort,
l'autre, Marguerite Marchand. Les voici toutes deux. La
charrette est entrée, comme à l'ordinaire, dans la cour du
château, accompagnée par un piquet de gendarmerie com-
mandé par le capitaine Delbenne : comme d'ordinaire aussi,
quelques patriotes dévoués avaient été admis dans la cour,
car je veux que tous les actes de ma vie se passent au grand
jour, fit Guillaume Poiré d'un ton sententieux, afin que per-
sonne ne puisse les calomnier; comme d'ordinaire encore,
reprit-il après cette espèce de déclaration, l'exécuteur des
hautes œuvres et les aides étaient au pied de la charrette.
L'ordre était formel, et j'obéis comme tout bon patriote doit
le fairo. J'allai donc chercher moi-même les condamnées
dans leur cachot, je les amenai moi-même jusqu'au pied de
l'escalier de la tour; c'était là tout mon devoir et je l'ai rem-
pli. Mais vous devez penser quelle a dû être ma surprise en
enUMidanl aussitôt le capitaine Delbenne s'écrier à l'aspect
de l'une des deux coupables :
« Non, non, je n'assisterai pas à cette horrible exécu-
tion! >
A cette révélation de Poiré, la rumeur populaire gronda
sourdement.
-- Mais ce n'est pas tout, cria Poiré d'une voix retentis-
sante. Au moment où le capitaine Delbenne s'insurgeait
contre la loi et refusait d'accomplir son devoir, l'exécuteur
des hautes œuvres, imitant ce funeste exemple, cherchait
il s'échapper en s'écriant :
« Jamais! jamais! jamais! »
Vn mugissement profond des patriotes entassés dans les
salles de la maison commune vint glacer Saturnin , car
II. 7
110 LES AVENTURES
il savait, lui, d'où venaient le refus de Delbenne et celui de
Marchand.
Les magistrats se regardèrent entre eux, et le président
reprit, en s'adressant à Guillaume Poiré :
— Quelle mesure avez-vous prise pour remplacer le capi-
taine Delbenne et assurer l'exécution de la loi ?
Cette question avait pour but de rejeter sur Guillaume
Poiré la responsabilité de ce qui s'était passé. En effet, il
eût pu remettre les condamnées à un officier inférieur, et le
refus de Delbenne eût été ensuite porté devant l'autorité
chargée spécialement de juger ce manque d'obéissance;
mais Guillaume Poiré repartit avec insolence :
— Je n'ai pas de mesures à prendre au delà des pouvoirs
qui me sont conférés; j'ai représenté au capitaine Delbenne
que j'avais reçu l'ordre de lui remettre les deux condam-
nées, et;queje ne pouvais les remettre à nul autre... mais
il m'a répondu par un refus constant; il a même voulu
s'éloigner.
— Et vous l'avez arrêté ? dit le président.
— Il a été arrêté par les patriotes, dont j'ai eu beaucoup
de peine à maintenir l'indignation, répliqua dédaigneuse-
ment Poiré.
— Oui ! oui! crièrent quelques voix furieuses, c'est nous...
— C'est un acte illégal, dit le président en se levant; nu]
n'a le droit de faire justice en dehors des autorités consti-
tuées. Il vous fallait envoyer un message à la municipalité;
et, dans tous les cas, c'est une faute grave que d'avoir
laissé pénétrer dans la prison, dont le commandement vous
est confié, d'autres personnes que les agents de l'autorité.
— Quand le peuple est ici, repartit Poiré, je ne vois pas
pourquoi je serais si coupable de l'avoir laissé entrerllans le
château.
Des applaudissements éclatèrent en faveur de Poiré, parmi
lesquels on put entendre quelques cris contre la municipa-
lité. C'était en petit une de ces scènes de violence où les
tribunes de la Convention, envahissant quelquefois jusqu'aux
sièges des députés, dictaient les volontés de quelques féro-
ces démagogues à la souveraine puissance des représen-
tants de la nation. De même que la Convention subissait
quelquefois ces tyrannies, la municipalité de Nantes fut
DE SATURNIN FIGHET. 111
obligée d'y céder. Elle se tut devant les cris de la popu-
lace, et le président, continuant de s'adresser à Guillaume,
reprit :
— Dans tous les cas, votre présence était inutile ici, un
avis suffisait, et un autre officier eût été désigné par nous
pour remplacer le capitaine Delbenne.
— C'est ce qu'il est facile de dire , mais c'est ce qu'il
n'était pas facile de faire, reprit Guillaume; à l'instant
même où j'avais calmé la juste indignation du peuple, un
second refus d'obéir à la loi rallumait cette indignation;
l'exécuteur des hautes œuvres voulait aussi se soustraire à
l'accomplissement de son devoir. J'ai dû requérir immédia-
tement son arrestation, et c'est en ce moment que la révolte
a insolemment levé la télé. J'ai trouvé parmi les gendarmes
du capitaine Delbenne la plus coupable désobéissance; mes
ordres sont restés sans exécution, et plusieurs de ses soldats
m'ont répondu qu'ils n'avaient d'ordre à recevoir que de leur
capitaine. Citoyens, reprit Poiré, c'est aujourd'hui le 10 mars,
c'est aujourd'hui un jour immortel .. Permettrons-nous aux
traîtres d'en faire un jour de révolte et de trahison?
— Non ! non ! répondit-on de tous côtés.
— J'ai pensé comme vous, reprit Poiré, et c'est pour le
' salut de la patrie en danger que j'ai eu recours à la fois à
l'intervention magnanime des patriotes dévoués et à celle
de l'adjudant général Beysser, que j'ai fait requérir de me
prêter main-forte. C'est alors que la volonté du peuple s'est
fait entendre, et je lui ai obéi, comme nous devons tous lui
obéir.
Cette dernière phrase prononcée d'un ton menaçant fut
encore couverte par les applaudissements de la populace.
— L'exécuteur des hautes œuvres vous a donc accompa-
gné? reprit le président, qui, ne pouvant réprimer ces féroces
démonstrations, faisait semblant de ne pas les apercevoir.
— Oui, répondit un homme du peuple, qui d'une main
porlail au bout d'une longue perche une culotte déchirée,
tandis que de l'autre il brandissait un sabre nu. Oui, nous
l'avons amené, et avec lui les deux coupables.
— Pourquoi, reprit le président avec sévérité et en parlant
toujours à Guillaume Poiré, pourquoi n'ont-elles pas été
réintégrées dans la prison ?
112
LES A VENT TIRES
— Parce qu'on prépare une trahison ! s'écria ce même
homme, parce qu'on veut l'aire échapper les condamnées,
parce qu'on veut priver le peuple de sa vengeance ! Il faut
qu'elles marchent tout de suite à la guillotine, il i'aut que
Delbenne les accompagne et que le bourreau les exécute.
— A la guillotine! à la guillotine ! crièrent les furieux qui
avaient pénétré dans la salle.
Ce cri gagna de proche en proche, descendit l'escalier
que la Ibule avait envahi, et la cour retentit immédiate-
ment de hurlements prolongés disant : A la guillotine ! à la
guillotine !
A ce moment, Saturnin, qui était près de l'une des fe-
nêtres, se pencha pour regarder dans la cour, pendant que
les membres de la municipalité restaient immobiles et silen-
cieux. Le misérable bourreau était assis par terre, la tête
basse, mais sans pouvoir dérober aux regards avides qui
l'entouraient les larmes qui coulaient de ses yeux. Marie-
Jeanne, à genoux dans la charrette, cachait son visage dans
les phs de la robe de Marguerite, tandis que celle-ci, debout,
le front haut, le regard assuré, répondait aux vociférations
et aux menaces de la foule par une sourire de mépris.
— Mais on va les égorger ! s'écria imprudemment Sa- •
turnin.
Guillaume Poiré l'aperçut; et un sourire féroce glissa sur
ses lèvres.
— Qu'on fasse monter ici l'exécuteur des hautes œuvres,
reprit le président, et qu'on introduise aussi les condamnées
dans cette salle. Citoyens, ajouta-t-il en se levant, la muni-
cipalité connaît ses devoirs ; elle les remplira, soyez-en cer-
tains, et forcera à les remplir ceux qui voudraient se sous-
traire à la rigueur de leur mission. Adjudant-général Beysser,
faites évacuer la salle des séances, s'écria-t-il avec autorité,
et amenez ici les condamnées et l'exécuteur des hautes œu-
vres.
— Non î non ! répondirent quelques voix en tumulte.
Beysser tira son sabre, et, s'avançant vers les mutins, leur
dit d'une voix tonnante :
— Si vous voulez que les autres obéissent à la loi, com-
mencez par y obéir vous-mêmes !
Et sans attendre la réponse des mutins, il ordonna à ses
DE SATURNIN FIGHET. 118
soldats de les repousser hors do la salle des séances, et s'a-
vança le premier contre eux le sabre au poing.
— N'oubliez pas que le peuple attend ! crièrent quelques
hommes en se retirant.
Beysser repoussa la foule jusque dans la cour. Arrivé là,
il fit descendre les deux condamnées de la charrette, on déta-
cha Marchand, une compagnie prit position au travers des
portes de l'hôtel, et Beysser regagna la salle des audiences
avec les nouveaux personnages qu'il avait été chercher d'a-
près les ordres de la municipalité.
XII
Cependant Guillaume Poiré s'était approché de Saturnin
Fichet.
— Quand cette affaire sera finie, lui avait-il dit, nous ar-
rangerons la tienne.
L'air de Guillaume donna à réfléchir à Saturnin, mais il
n'était plus lonips de s'échapper : on avait fermé les portes de
la cour et on avait introduit dans la salle des séances les vic-
times que Beysser venait de soustraire à la fureur de la po-
pulace. Delbenne et Mathurin Fichet étaient restés aussi.
Marie-Jeanne se détourna en voyant Saturnin, et Marguerite
attacha sur lui un long regard comme pour contempler en-
core une fois la vivante image de celui qu'elle avait tant
aimé. Lemaitre semblait devenu idiot. Cependant le prési-
dent avait repris sa place.
— Eh bien ! citoyen Delbenne, dit-il en s'adressant enfin
au capitaine, je pense vous avoir montré combien nous sa-
vons apprécier les services que vous avez rendus à la cause
publique, en ne vous interrogeant pas devant des hommes
dont l'exaltation eût pu prêter à vos paroles un sens que vous
ne voudriez peut-être pas leur donner; mais maintenante
7.
114 LES AVENTURES
j'espère que vous nous direz d'où vient votre refus de rem-
plir les ordres de la commune ?
— Messieurs, repartit Delbenne d'une voix triste, mais
grave, si trois ans de ma vie passés à poursuivre les ennemis
de la république, si plus de vingt combats soutenus contre
les révoltés, si de nombreuses blessures reçues dans ces pé-
rilleuses expéditions m'ont valu, comme vous le dites, votre
estime, j'en demande une seule preuve ; et peut-être, ajouta-
t-il d'une voix amère, ai-je le droit de vous la demander, car
de moindres services et de moins longs que les miens ont
obtenu à d'autres un grade et des réconpenses qui m'étaient
dus.
— Si c'est pour moi que vous dites cela, capitaine Del-
benne, reprit Beysser, vous avez tort, attendu que je n'ai
rien demandé et que je n'ai empêché personne de préférer
vos services aux miens.
— Ce n'est pas pour vous que je le dis, reprit Delbenne,
mais pour ceux qui m'ont fait votre inférieur quand ce
serait à moi de vous donner des ordres.
— Nous savons qu'on a été injuste envers vous, dit le
président, et vous pouvez être sûr que cette injustice sera
réparée.
— Eh bien, dit Delbenne, l'accasion est toute venue, dis-
pensez-moi du service que je devais faire aujourd'hui, et
ne me demandez pas la raison de mon refus.
— C'est impossible, reprit le président, nous ne pouvons
vous dispenser de ce service, qu'autant que les raisons que
vous nous donnerez pourront être répétées au peuple et
satisfaire à ses justes exigences.
— S'il en est ainsi, dit Delbenne, faites-moi arrêter, faites-
moi juger, car je ne répondrai pas.
— Gomme il vous plaira, capitaine, répondit le président;
c'est vous qui l'aurez voulu. Et vous, ajoula-t-il en se tour-
nant du côté du bourreau, n'avez-vous pas refusé aussi de
faire votre devoir ?
— Oui, dit Marchand d'un ton sombre, je l'ai refusé, je
le refuse et je le refuserai toujours.
— Et comme le capitaine Delbenne, sans doule, vous pré-
tendez taire la cause de votre refus?
— Jamais vous ne la saurez, reprit Marchand.
DE SATURNIN FICHET. lU
— Ceci devient étrange, citoyens, dit l'un des membres
de la municipalité, et cela doit nous faire supposer que quel-
ques complots se trament dans l'ombre contre la liberté. Ce
sont deux traîtres î
— Envoyez-moi seul contre une armée d'insurgés , dit
Delbenne, et j'irai.
— Qu'on me livre trente têtes par jour, reprit Marchand
d'un air sinistre, et je les ferai tomber; mais pas celle-là,
ajoula-t-il en se détournant.
— Quelles sont donc ces condamnées, dit le président, et
quels rapports y a-t-il entre elles et ces deux hommes?
Nous allons les interroger, et peut-être obtiendrons-nous
d'elles une réponse catégorique à nos questions.
La première à laquelle il s'adressa était Marie- Jeanne.
— Connaissez-vous cet homme? dit le président en lui
montrant Marchand.
— Oui, répondit-elle : je le connais pour être le bourreau,
depuis qu'on la garrotté sur notre charrette pour avoir re-
fusé de nous exécuter.
— Mais, celui-ci, ajouta le président en lui montrant
Delbenne , ne le connaissez-vous pas ?
Marie-Jeanne regarda Delbenne, qui resta immobile et les
yeux baissés.
— Non, dit-elle alors avec dédain, non, je ne le connais
])ns.
— Tu te trompes, Marie-Jeanne, dit Guillaume Poiré, tu
le connais : il était avec Morillon le soir où tu as assassiné
ton frère ; il savait ton crime, et il t'a laissée libre, et lors-
que l'on t'a jugée pour ce crime, il n'est pas venu déposer
contre loi.
— Pourquoi avez-vous agi ainsi, capitaine? dit le prési-
dent.
— Parce qu'il était l'amant de la fratricide, repartit Guil-
laume Poiré avec emphase.
— Est-ce vrai? dit le président.
— Oui, c'est vrai, répondit Delbenne en s'arrachant à
son abattement: s'il y avait quelque justice au tribunal
révolutionnaire, cette malheureuse eût dû être acquittée,
car c'est en voulant ouvrir sa maison aux républicains
116 LES AVENTURES
qu'obligée de se défendre contre les brutalités de son frère,
elle l'a involontairement atteint d'un coup mortel.
— Ceci change la question, dit le président, et si le ci-
toyen Delbenne veut jurer...
Delbenne levait la main et s'apprêtait à parler quand
Marie-Jeanne l'arrêta tout à coup.
— ■ Merci, Delbenne, fit-elle avec hauteur, merci, il n'est
plus temps. Quand tu m'as trouvée mourante à la ferme de
François Robertin, et que je t'ai demandé une arme pour
m'achever, il fallait me la donner; si tu l'avais fait, je ne
monterais pas aujourd'hui sur l'échafaud, et toi tu ne crain-
drais pas de voir mourir celle que tu as livrée toi-même au
bourreau; tu ne te serais pas compromis en refusant de faire
ton métier de gardien de la guillotine, tu ne m'aurais pas
humiliée en prenant si tardivement et si inutilement ma dé-
fense, et tu n'aurais pas manqué au premier des devoirs
d'un homme d'honneur, comme tu viens de le faire, en
disant devant tout le monde que j'avais été ta maîtresse.
Delbenne baissa la tête sans répondre ; Marie-Jeanne se
tourna du côté des magistrats et s'écria avec une violente
exaltation :
— Soyez justes, citoyens, cet homme m'a déshonorée, et
cet homme, en me déshonorant, m'a poussée au crime pour
lequel j'ai été condamnée; n'est-il pas juste que celui qui
m'a valu ce malheur et cette infamie me mène mourir, et
alors même que ce ne serait pas son devoir, n'en ferez-vous
pas son châtiment ?
Les magistrats se regardaient étonnés de cette fière réso-
lution. Pendant ce temps, Marchand regardait aussi Mar-
guerite d'un air éperdu et suppliant. Il semblait lui deman-
der grâce; mais à peine la pauvre Marie-Jeanne eut-elle fini
de parler que Marguerite reprit :
— Elle a raison, citoyens, chacun aujourd'hui doit faire
son devoir. Celui des victimes est de bien mourir, et nous
sommes prêtes toutes deux; celui des vaillants soldats de la
république est de servir d'escorte à des prisonniers et de
garde d'honneur aux échafauds. Que le capitaine Delbenne
l'accomplisse. Quant au devoir des bourreaux, c'est de cou-
per des têtes... et j'attends que cet homme vienne remplir le
sien î ajouta-t-elle en désignant son père.
I
DE SATURNIN FICHET. 117
— Jamais! Marguerite! jamais! s'écria Marchand en se
traînant vers elle.
— Vous connaissez donc cette femme? dit le président.
Marchand se tut... Marguerite le mesura du regard avec
un sourire de mépris.
— Oh! oui, reprit-elle avec une farouche résolution, il me
connaît!... il me connaît, et il a été sans pitié lorsque je lui
demandais grâce pour celui que j'aimais; il a été sans pilié
tant qu'il a espéré que le désespoir me ferait courher la tête...
mais maintenant qu'il faut la faire tomber, il a peur et il re-
fuse; mais heureusement il n'est pas permis au bourreau de
choisir ses victimes.
— Non, s'écria Marchand, mais il est permis à un père de
préférer la mort à l'horreur d'être le bourreau de sa fille.
Cette déclaration jeta un nouvel étonnement et une terreur
glacée dans l'assemblée. Les magistrats n'osaient pas ordon-
ner un si épouvantable sacrifice. A ce moment, Guillaume
Poiré, qui se taisait depuis quelque temps, reprit la parole.
Ses yeux brillaient d'un éclat sanglant, une écume rougeà-
tre bordait ses lèvres minces.
— La patrie est en danger ! s'écria-t-il d'une voix stri-
dente, il faut que ces femmes soient exécutées. Oubliez-vous,
ajouta-t-il avec une rage croissante et en montrant Margue-
rite, oubliez-vous que celle-ci a épouvanté ses juges par
l'audace de ses aveux; elle s'est vantée d'avoir participé de
tout son pouvoir à la conspiration de la Rouarie... Le peu-
ple l'attend, le peuple la veut, et le peuple, en voyant les
délais apportés à sa mort, se demande si les autorités sont
les complices de cet infâme complot. Quant à celle-là, dit-il
en désignant Marie-Jeanne, il faut aussi qu'elle meure pour
l'honneur de la république : déjà les aristocrates disent de
toutes parts que la république protège l'assassinat quand il
est commis au profit de ses amis. Si vous épargnez la maî-
tresse de Delbenne, ces propos des aristocrates ne seront
plus une calomnie, mais une vérité. Il faut que ces femmes
meurent et à l'instant même, il faut que chacun fasse son
devoir... Nul sentiment ne doit passer avant celui de la pa-
trie, et Brutus, condamnant son fils à mort, doit servir
d'exemple à ceux dont l'àme trop faible s'abandonne aux lâ-
ches tendresses de l'amour et de la paternité.
118 LES AVENTURES
Les gardes nationaux applaudirent à cette violente apos-
trophe en style maratiste. La municipalité vit qu'il fallait
céder.
— - Eh bien ! dit le président, justice sera faite. Adjudant
Beysser, conduisez ces femmes à la place du Bouffay.
A peine le président avait-il prononcé ces paroles, qu'un
tumulte effroyable s'éleva dans la cour; les portes furent de
nouveau forcées et envahies aux cris de : A la guillotine 1 à
la guillotine! Presque aussitôt un homme fend la foule...
c'est Barthe; il s'élance au milieu de la salle, et, promenant
autour de lui des yeux fauves et élincelants, il s'écrie :
— Que viens-je d'apprendre, citoyens! Quoi! les compli-
ces de la Rouarie vivent encore, lorsque déjà la sainte guil-
lotine a effacé du nombre des vivants les brigands qui av aien
voulu désoler ce pays par la guerre civile !
— Grand Dieu! s'écrie malgré lui Saturnin, Thérèse
Moëllien...
— La fille Moëllien, reprit Barthe, Fontevieux, Laguyo-
marais, la fille Louise Desilles (c'était la noble Angélique,
dont ils ignoraient le nom), Limoëlan et vingt-huit autres,
tous ont payé ce crime de leur tête. Paris, en les frappant
avec la rapidité de la foudre, a voulu protéger vos départe-
ments que menaçaient leurs menées incendiaires;... et vous,
vous hésitez ! Faut-il donc que je retourne à Paris pour y dire
que le département de la Loire-Inférieure abandonne la
cause du peuple et fuit lâchement au moment du danger?
Car vous ne savez donc pas qu'à l'heure où vous êtes ici
paisiblement assemblés, les contre-révolutionnaires et les
aristocrates se lèvent de tous côtés! Vous ne savez donc pas
que pour arriver jusqu'ici il m"a fallu traverser des villages
où l'on a arboré le drapeau blanc !
A cette déclaration, tout le monde se lève. Alors Barthe,
parodiant. le mot célèbre de Mirabeau parlant de la banque-
route, s'écrie d'une voix de tonnerre :
— L'insurrection est debout, elle vous entoure, elle vous
presse, elle bat vos portas au cri de vive le roi, et vous dé-
libérez !
A celle apostrophe, le président s'écrie :
— ■ Faites votre devoir !
DE SATURNIN FIGHET. Il9
— A la guillotine l'aristocrate ! reprend la foule avec fu-
reur.
— Marche, capitaine Delbenne ! s'écrie Poiré.
Delbenne oublie Marie-Jeanne en apprenant que l'insur-
rection menace Nantes; il reprend son sabre des mains de
Beysser. Le malheureux Marchand, éperdu, reste seul incer-
tain et tremblant.
— Allons!... allons!... s'écrie Marguerite, hàtons-nous!
La Rouarie, Thérèse, Césaire et les autres m'attendent au
ciel... Hàtons-nous... pour que je leur apporte la nouvelle que
le règne des tyrans touche à son terme. Vive le roi et meure
la république! s'écrie-t-elle.
A ce cri répondent les plus féroces vociférations. Le peu-
ple veut s'emparer de Marguerite : mais elle se place d'elle-
même au milieu des soldats.
— L'échafaud m'attend et je le réclame ! s'écrie-t-elle.
Beysser et Delbenne, à la tète de soldats, font reculer la
foule qui cependant s'est emparée du malheureux Marchand
et qui le pousse avec brutalité du côté de l'extérieur en lui
disant :
— A ton ouvrage!... va...
On traversa ainsi la première salle et bientôt on atteignit
1 escalier. Alors commença un nouveau tumulte. Les hommes
(jui avaient suivi Barthe, apprenant qu'enfin les coupables
vont être exécutés, descendent avec rapidité et portent l'heu-
reuse nouvelle à la multitude demeurée dans la cour et dans
l(^s rues adjacentes. L'annonce d'une victoire sur les armées
coalisées eût été moins joyeusement reçue. Des cris, des
acclamations, des vivats éclatent de tous côtés, et lorsque
les deux malheureuses condamnées paraissent, un effroyable
tonnerre d'applaudissements les accueille.
Quelques voix demandent le bourreau, et l'on force Tin-
fortuné Marchand à monter sur l'odieuse charrette. Alors
la marche commence au milieu des chants de triomphe,
des transports de joie, des danses et des hurlements de la
populace.
Cependant Delbenne et Beysser s'étaient éloignés pour
reprendre le commandement de leurs soldats. Saturnin
comprit qu'il ne fallait pas compter sur ses témoins pour
ce jour-là, et quitta la municipalité. Mais, à vrai dire, ce
120 LES AVENTURES
n'était pas la pensée de son mariage qui l'occupait à ce
moment. La scène qui venait de se passer, celle qui allait
se dénouer à quelques pas, pesaient sur son esprit. Il mar-
chait au hasard comme un homme ivre, sans savoir où il
allait; il ne voyait point les femmes tremblantes et effarées
rentrer dans leurs maisons ; il ne voyait pas les hommes en
sortir tout armés. Il n'entendait pas la générale qui battait
au loin et qui passait près de lui promenant dans toute la
ville son appel triste et désolé. Il n'entendait pas le tocsin
qui sonnait incessamment dans les clochers. Tous ses re-
gards, toute son attention, toute sa vie, étaient fixés sur
l'image de ce père condamné à exécuter sa fille. Il croyait
avoir repris le chemin de sa maison, et il cherchait à s'arra-
cher à cette affreuse pensée, lorsque, entraîné par la foule,
il arriva ainsi jusqu'à la place du Bouffay, où l'avait précédé
la charrette emportant l'exécuteur et les deux victimes. Au
moment où Saturnin mit le pied sur le pavé de cette place
sanglante, un hurlement si féroce ébranlait les airs que le
malheureux s'arrêta et leva la tête. Il était en face de la
guillotine. La sanglante bascule se relevait, et Marguerite
était seule, debout sur l'échafaud. Un homme présentait au
peuple une tête coupée. C'était celle de Marie-Jeanne !
Saturnin chancela et tomba appuyé contre un mur; mais
ce charme épouvantable qui enchaîne le regard de l'homme
à ce qui le torture, cloua pour ainsi dire les yeux de Saturnin
sur l'infernale machine. Il regardait Marguerite , qui, le
visage calme, le sourire à la bouche et les yeux pleins d'en-
thousiasme, se présentait aux aides de l'exécuteur comme
une fiancée s'abandonne aux mains qui vont présider à sa
parure. Marchand était debout derrière elle, son visage était
pourpre, ses yeux sortis de leur orbite jetaient sur la foule
un regard immobile et sans raison. Cependant l'œuvre des
aides fut bientôt achevée. Marguerite était liée sur la plan-
che fumante encore du sang de Marie-Jeanne. La bascule
s'abaissa et présenta la tête au couteau. Aussitôt les aides
se reculèrent pour laisser à Marchand le soin de venir dé-
tacher le cordon qui soutenait en l'air le glaive pesant de
la guillotine. Ils l'avertirent qu'il était temps,'- mais il de-
meura immobile, et la populace se mit à l'appeler avec
d'enVovablos luuiomenls.
DE SATURNIN FICHET. 121
Comme si ces cris eussent éveillé le bourreau au milieu
de son désespoir, il releva la tète, fit un pas, tendit le bras
pour détacber le fatal cordon; mais tout à coup il chan-
cela, tourna sur lui-même, et tomba sur le plancher de
l'échafaud .
Marguerite, cependant, attendait le coup mortel.
— Le bourreau ! le bourreau ! cria-t-on de tous côtés.
— Il est mort, répondit un des aides du haut de l'écha-
faud.
Et tout aussitôt les sifflets et les huées d'éclater, car le
peuple avait été privé de la grande joie qu'il se promettait
en voyant un père exécuter sa fille. On se rua vers l'écha-
faud, la ligne de soldats qui l'entourait fut brisée, quelques
forcenés gravirent l'échelle, ils repoussèrent les aides, les
précipitèrent du haut de la guillotine et se mirent à en-
tonner la Carmagnole en dansant sur l'estrade.
Marguerite attendait toujours.
~ Achevez-la! achevez-la 1 crièrent quelques voix pi-
toyables.
Mais les monstres qui s'étaient emparés de la guillotine
trouvaient trop de joie à laisser ainsi languir leur victime,
et voulant montrer au peuple comment ils s'entendaient
à venger la république de ses ennemis, ils relevèrent la
bascule, de façon qu'on pût voir en face le visage de la
malheureuse Marguerite.
Elle était calme, et un fier sourire animait encore ses
lèvres. A cet instant, les gendarmes, refoulés par la po-
pulace, se précipitèrent à leur tour vers l'échafaud, et ils
eurent bientôt chassé les misérables qui l'occupaient, et
l'ordre parut se rétablir un moment. Des cris tumultueux,
dictés parla fureur d'une part, par la pitié de l'autre, de-
mandaient qu'on achevât l'exécution ; mais le bourreau
était mort, les aides exécuteurs avaient disparu, et aucun
de ceux qui portaient l'uniforme n'eût voulu salir sa main
au contact du cordon qui tenait la mort suspendue.
Marguerite attendait toujours !
Tout à coup les tambours, dont la populace n'avait pu
entendre le bruit qu'elle étouffait sous ses cris, pénétrèrent
de tous côtés sur la place du Bouffay en battant la géné-
rale. En même temps une compagnie de la garde nationale,
II. 8
122 LES AVENTURES
courant au poste qu'on venait de lui assigner, passe en
criant :
— Aux armes ! voilà les brigands !
Le bruit des tambours, les cris des soldats, l'aspect d'une
pièce de canon que les artilleurs amènent au pas de course,
tout cela produit sur la multitude une terreur si soudaine,
qu'elle s'échappe par toutes les issues en criant :
— Aux armes, aux armes ! voilà les brigands !
Cependant Saturnin était resté immobile à sa place ; le
flot des fuyards le heurte, le pousse ; il n'entend rien et ne
tente rien, tant est puissante la fascination qu'exerce sur
lui l'aspect de cette tète promise à la mort.
La place était déjà vide, quelques gendarmes seuls, de-
meurés au pied de l'échafaud , se demandaient ce qu'il
fallait faire, lorsque tout à coup, au-dessus des murmures
lointains des tambours et du peuple. Saturnin entend une
voix qui crie :
— Mon Dieu, mon Dieu ! n'aurez-vous pas pitié de moi !
C'était Marguerite qui attendait toujours !
A cette voix un vertige furieux s'empare de Saturnin ;
il court vers l'échafaud, y monte à son tour. Les gendar-
mes, le prenant pour un de ces forcenés qui, au besoin,
usurpent l'office du bourreau, le laissent passer, espérant
que la férocité de cet homme va les arracher à leur em-
barras ; mais Saturnin, à peine arrivé sur la plate-forme,
se sert de la force athlétique dont il était doué, brise les
courroies qui retenaient la victime, l'enlève sur ses épau-
les, et, chargé de ce précieux fardeau, il descend l'échelle
fatale.
Les gendarmes se précipitent à sa rencontre pour l'ar-
rêter; mais tout à coup Delbenne parait criant : En avant!
on attaque les faubourgs. Les soldats le suivent, satisfaits
de n'avoir pas à rendre à la guillotine la victime qui vient
de lui échapper. Saturnin passe donc, et gagne une rue
détournée. Le désordre lui permet de poursuivre sa marche,
car de tous côtés ce sont des hommes qui courent aux ar-
mes, des femmes emportant leurs enfants dans leurs bras,
si bien que personne ne fait attention à lui ; et il traverse
ainsi l'île Feydeau, gagne les ponts et court comme un
insensé du côté de sa demeure. 11 arrive enfin épuisé de
DE SATURNIN FICHET. 123
fatigue, haletant, la poitrine prête à se briser sous les pul-
sations violentes de son cœur. Des cris perçants et son
nom prononcé d'une voix déchirante l'appellent tout
à coup; il laisse échapper son précieux fardeau, il court,
et un spectable horrible s'offre à ses yeux : sa maison,
qu'il avait quittée quelques heures avant si calme et si
souriante, était en proie aux flammes.
Rose, sa jeune et belle fiancée, se montrait à l'une des
croisées ouvertes, et appelait vainement à son aide. Ce-
pendant les hommes ne manquaient pas, mais déjà ils
étaient sourds à tout sentiment d'humanité. En effet, c'é-
taient d'un côté les paysans des environs de Pont-Rous-
seau conduits par M. de Champagnolles, et de l'autre les
gardes nationaux de Nantes, commandés par Guillaume
Poiré, engageant les uns contre les autres une lutte dés-
espérée.
La maison de Saturnin se trouvait au centre de ces deux
groupes qui s'envoyaient réciproquement la mort. Saturnin
oublie qu'il lui faut passer entre les feux des royalistes et des
républicains pour arriver jusqu'à sa fiancée ; il s'élance,
mais à l'instant même un coup de feu parti des rangs des
gardes nationaux l'atteint et le blesse. La douleur l'arrête; il
se relève, il essaie encore d'avancer, mais à ce moment il
voit Rose porter la main à son front, il voit le sang inonder
son visage, elle chancelle, elle tombe, et de son dernier re-
gard, de son dernier geste, elle désigne à Saturnin celui qui
l'a frappée ; il se retourne ivre de douleur et de vengeance,
et reconnaît Guillaume Poiré. C'en était fait du misérable si
tout à coup les paysans, entraînés par M. de Ghampagnolles,
ne se fussent élancés vers Saturnin et ne l'eussent enlevé
pendant que les gardes nationaux reculaient devant cette
attaque imprévue.
— Rose, Roscl... criait Saturnin en se débattant parmi
ceux qui l'avaient arrêté, Rose, je te vengerai !
Mais bientôt la force lui manqua et il tomba évanoui.
Quand il revint à lui, il était assis sur le revers d'un fossé,
une foule de paysans l'entouraient, et devant lui se tenaient
Marguerite et M. de Ghampagnolles.
— Où suis-je, et que s'est-il passé ? murmura Saturnin.
•— CoiiiS' <!(' Pcrbruck, répond aussitôt M. de Champa-
124 LES AVENTURES
gnolles, votre père, le baron de Paradèze et le brave la
Châtaigneraie viennent d'être tués à l'attaque de Machecoul.
Leur sang crie vengeance !
— Et celui de Rose aussi, ajouta tout bas Marguerite.
— Mais que voulez-vous donc que je fasse ? dit Saturnin
l'œil éperdu.
— Nous voulons que vous soyez notre chef, lui crie-t-on
de tous côtés.
On lui tend des armes, et, pendant ce temps, Marguerite
s'approche de lui et lui dit tout bas :
— Venez ! il n'y a plus au monde que nous deux qui sa-
chions ce secret.
— Eh bien ! soit, dit Saturnin en se levant avec un élan
furieux, vive le roi, et meure la répubhque!
— Vive le comte de Perbruck ! répondent les paysans.
Ce fut ainsi qu'une fois encore Saturnin se trouva engagé
dans cette lutte qu'il avait toujours voulu éviter.
A la même heure, plus de huit cents communes arboraient
le drapeau blanc et commençaient cette guerre terrible qui
coûta tant de sang à la France.
XIII
Un an s'était écoulé depuis que Saturnin, arrivé à Nantes,
avait été mêlé malgré lui aux complots qui se tramaient en
silence pour le soulèvement des provinces de l'Ouest. Au 10
mars 1793, cette insurrection avait enfin éclaté, et les
hommes capables avaient surgi pour cette guerre, comme
ils avaient surgi quelques années auparavant pour les déli-
bérations de la Constituante et la réforme de la vieille mo-
narchie. Admirable pays que la France ! toujours prête à
tous les événements, et qui porte dans son sein tous les cou-
rages et toutes les intelUgences.
DE SATURNIN FICHET. 125
Lorsque Louis XVI, force par la pénurie du trésor à en
appeler au peuple, se résolut à convoquer les états généraux,
la noblesse, le clergé, la cour, se demandaient ce qu'on
pouvait espérer d'une réunion de bourgeois obscurs, plus
tard , lorsque les états furent assemblés , ces privilégiés
s'obstinèrent à ne voir dans cette illustre assemblée qu'un
ramassis de factieux qu'il fallait chasser à coups de crava-
che. Ce fut alors que la Constituante leur répondit par Mira-
beau, Barnave, Bailly et cent autres, et abattit d'un revers
de sa main les privilèges de la noblesse et du clergé. Elle
laissa la monarchie debout, mais tellement affaiblie, telle-
ment minée et sapée dans ses antiques bases, qu'il était
facile de prévoir sa chute.
Le pouvoir qui la remplaça eut à son tour ses heures
d'aveuglement. Ainsi, lorsqu'on lui signalait de tous côtés
les projets de la Vendée, il se demandait à son tour où étaient
les hommes qui pourraient tenter une pareille insurrection
contre la France entière. L'insurrection lui répondit par
Bonchamp, Stofflet, Lescure, Larochejaquelein, Delbée, et
cent autres dont les noms moins illustres peut-être apparte-
naient cependant à des hommes d'un courage, d'une per-
sévérance et d'un héroïsme qui les eussent mis au premier
rang dans une époque moins féconde en héros de tous
genres.
Un an s'était à peine écoulé, avons-nous dit, et cent com-
bats divers avaient déjà signalé l'insurrection des insurgés
de l'Ouest. A Bressuire, à Machecoul, à Thouars, à Fontenay,
à Saumur, à Nantes, à Villiers, dans vingt autres endroits,
les Vendéens avaient fait reculer les troupes de la république
et leur avaient vendu chèrement d'incertaines victoires. Les
généraux vaincus se succédaient rapidement. Weslcrmann,
Biron, Santerre, Beysser, tous ceux qui avaient promis la
soumission de la Vendée, avaient chacun à son tour reçu de
cruelles leçons. Enfin, la défaite de l'armée de^Mayence, qui
devait anéantir en| quelques jours cette misérable insur-
rection, avait donné la mesure de cette guerre à laquelle il
ne manqua ni le courage des chefs ni celui des soldats, ni la
science militaire, ni l'audace des attaques; mais à laquelle
il mantjua im homme qui résumât dans une volonté unique
la volonté de tous, un homme qui pût faire participer l'armée
126 LES AVENTUBES
entière aux succès de quelques-uns, et donner à ce vaste
mouvement une impulsion unique, persistante et toujours
présente.
Cet homme qui manqua aux Vendéens, la Convention le
trouva : ce fut le général Marceau.
Cependant lorsqu'il arriva dans les provinces insurgées,
ce n'était déjà plus la guerre telle qu'il avait pu la voir sur
les frontières françaises et telle qu'elle s'était faite dans le
pays même.
Il y avait encore des combats, il y avait encore des ba-
tailles ; mais il y avait surtout des massacres. Républicains
et royalistes ont vainement essayé de répudier les hommes
qui se rendirent coupables des cruautés inouïes dont les
provinces de l'Ouest furent le théâtre, les uns et les autres
ont beau faire, Bouchu appartenait au parti royaliste, comme
Carrier au parti républicain. C'est le sort des guerres civiles
de se déshonorer par leurs excès, et c'est une vérité qu'il
faut reconnaître avec douleur, c'est que les mêmes hommes
qui égorgent impitoyablement leurs concitoyens, armés ou
désarmés, reculeraient devant la pensée de commettre de
pareilles atrocités envers des ennemis étrangers.
Avant de reprendre ce récit, nous voudrions bien faire
comprendre à nos lecteurs quelle était la position de ces
malheureuses provinces : partout dans les villes la mort or-
ganisée par les tribunaux révolutionnaires, partout dans les
campagnes les paysans armés, et des deux côtés un esprit
de rage et de férocité qui semblait avoir oublié les mots de
victoire et de défaite, pour les remplacer par ceux de mas-
sacre et de martyre. Les nobles cris de ralliement qui me-
naient d'ordinaire les Français au combat avaient été rem-
placés des deux côtés par un seul et même mot :
Tue ! tue!
On ne faisait plus de prisonniers sur le champ de bataille
tant qu'on avait la force de les immoler ; et quand il fallait
absolument que la fatigue arrêtât les vainqueurs, la mort
des vaincus était seulement renvoyée au lendemain ; seule-
ment, le lendemain, le massacre suspendu la veille s'appelait
exécution.
Mais ce n'était pas tout, la cruauté avait fini par péné-
trer jusque dans les indifférents. Une partie de la popu-
DE SATURNIN FICHET. 127
(ation, également fatiguée des excès des républicains et
des royalistes qui vivaient à ses dépens, leur distribuait
une exacte et sanglante justice. Malheur aux vaincus, de
quelque parti qu'ils tussent, lorsqu'ils erraient fugitifs et
poursuivis dans les campagnes du Maine et de l'Anjou, les
paysans les tuaient sans pitié, comme des animaux mal-
faisanst qui la veille avaient dévasté leur grange et pillé leur
basse-cour.
En effet, depuis longtemps les royalistes eux-mêmas ne
trouvaient plus dans les campagnes le même empresse-
ment à les approvisionner, et il leur fallait, pour se procu-
rer des vivres, commettre les exactions qu'il avaient tant
reprochées aux républicains.
Voilà où en étaient les choses à la fin du mois de décem-
bre 1793.
A cette époque, la ferme du vieux François Robertin n'é-
tait déjà plus qu'une ruine. Après avoir exterminé le père
et les six enfants, les républicains avaient détruit la de-
meure par l'incendie. Cependant, dans la même salle basse
où nous avons vu M. de Perbruck, M. Paradèze et la Châ-
taigneraie se cachant après la mort de la Rouarie, gisait
dans un coin et sur un tas de paille pourrie une vieille
femme couverte de vêtements déchirés. Une partie du pla-
fond échappé à l'incendie couvrait en le menaçant de sa
chute, le misérable grabat où grelottait la misérable, tan-
dis que le vent, qui s'engouffrait dans la chambre, chassait
sur elle une pluie froide et glacée. Des cendres éteintes an-
nonçaient qu'il yavait eurécemmentdu feu dans cette de-
meure, mais la pauvre vieille femme n'avait pas eu la force
de l'entretenir.
Tout à coup elle se souleva sur sa misérable couche, et
parut écouter au loin. Alors on put voir son visage. Il avait
dû être d'une beauté remarquable, et, en l'examinant de
près, on eût deviné aussi que la douleur, bien plus que
l'âge, en avait altéré les traits et creusé les rides.
Elle écouta longtemps, et parut se convaincre qu'on ap-
prochait. Mais la force lui manqua, et elle retomba sur la
paille en murmurant quelques paroles.
Bientôt après, le long du même chemin que Barthe et
Morillon avaient suivi pour venir de la ferme de Marie-
128 LES AVENTURES
Jeanne à la ferme de François Roberlin, on vit s'avancer
une longue file de paysans armés, marchant sans ordre, les
pieds nus, les vêtements en lambeaux , et s'arrachant à
grand'peine à la boue épaisse dans laquelle ils plongeaient
jusqu'à mi-jambe.
De distance en distance, quelques hommes, qu'à leur con-
tenance, plus encore qu'à leurs habits, on reconnaissait
pour des chefs , excitaient les traînards, gourmandaient
ceux à qui la fatigue et le désespoir faisaient abandonner
leurs armes, les relevaient s'ils tombaient, les soutenaient
s'ils ne pouvaient avancer, les excitaient ou les mena-
çaient.
C'était à la fois le spectacle le plus bizarre et le plus dé-
solé.
Quelques-uns de ces hommes étaient vêtus de longues
robes noires pillées dans quelque présidial. D'autres étaient
coiffés de chapeaux de femmes, d'autres de turbans enlevés
au théâtre des petites villes qu'ils venaient de traverser,
un assez grand nombre avaient dépouillé les soldats répu-
blicains de leurs uniformes, et s'en étaient revêtus, après
les avoir tournés à l'envers. Il y en avait de drapés dans
des couvertures pour tout vêtement, plusieurs dans de sim-
ples rideaux de ht. Quelques chevaux sans cavahers venaient
ensuite, la plupart sans selle et sans bride ; puis, au miheu
de cette troupe en désordre, se trouvaient quatre pièces de
canon de médiocre calibre, traînées par des hommes at-
telés à des cordes de paille, et des draps roulés en guise de
traits; enfin, aux derniers rangs deux ou trois charrettes sur
lesquelles étaient le peu de munitions que possédait cette mi-
sérable troupe. Aucun blessé n'y avait trouvé place, et on en
voyait avec peine quelques-uns parmi ces malheureux : ceux
qui n'avaient pu suivre avaient été abandonnés, c'est-à-dire
livrés à la mort.
A la tête de cette troupe marchait un homme d'une noble
taille, d'une prestance fière, et qui, plongé dans de profon-
des réflexions, semblait ne pas s'apercevoir des obstacles de
la route. Il portait un habit bleu sur lequel, au côté gauche
de la poitrine, était brodée une croix surmontant un cœur;
il avait une ceinture de soie blanche soutenant une paire de
pistolets et à laquelle pendait un sabre pesant à lame recour-
DE SATURNIN FICHET. 129
bée, et une cocarde blanche ornait son chapeau. C'était Ma-
rigny.
De temps en temps il regardait en arrière pour examiner
cette troupe qui le suivait dans un silence désespéré. Ils arri-
vèrent ainsi jusqu'en face de la ferme. Le chef s'arrêta, la
mesura de l'œil, et fit signe à l'un des officiers qui mar-
chaient sur le flanc de la ligne. Celui-ci accourut.
— Cadi, lui dit-il, nous allons camper ici quelques heures.
Qu'on se pose et qu'on mange.
— Ils mangeront donc le peu de cartouches qui leur res-
tent, répondit Cadi. Pourquoi n'allons-nous pas jusqu'à
Blain?
— Henriot et Lyrot y sont avec plus de quatre mille hom-
mes, et doivent avoir épuisé le pays. Qu'on tue les chevaux
et qu'on les mange.
L'ordre donné par Marigny fut aussitôt exécuté par la co-
lonne ; on se réunit en masse au-devant de la ferme, pendant
que des vedettes étaient placées de loin en loin dans les ave-
nues du bois. On coupe des branches aux haies voisines et
on allume des feux de tous cotés. Déjà on avait distribué les
chevaux pour être tués et dépecés.
Pendant tout ce temps, Marigny était demeuré devant la
porte de la ferme donnant les ordres nécessaires, s'assurant
qu'on ferait tout ce qu'il était possible de faire. Une heure à
peu près se passa de cette façon. Alors il appela près de lui
le même officier auquel il avait déjà parlé et lui dit :
— Cadi, allez leur demander un peu de bois et un peu de
feu pour moi.
— N'avez-vous pas faim? lui dit l'officier.
— Nous verrons plus lard, lui repondit Marigny.
— Aussitôt il entra dans la salle basse par une brèche du
mur écroulé; mais il était tellement plongée dans ses réfle-
xions qu'il ne vit ni le grabat ni la femme couchée sur cette
misérable paille ; il s'assit sur un monceau de décombres, et
là, appuyant ses coudes sur ses genoux et sa tête dans ses
mains, il laissa échapper d'une voix désolée quelques paroles
sans suite. Bientôt quelques soldats entrèrent pour allumer
du feu; l'un d'eux ayant voulu s'emparer de vieux débris de
la charpente, aperçut enfln le grabat, et la femme, qui y était
8.
130, LES AVENTURES
étendue. A ce moment Cadi apportait à Marigny un morceau
de viande de cheval grillé.
— Qu'est-ce qui est là ? qu'est-ce? s'écria le soldat en aper-
cevant la pauvre femme couchée sur la paille.
Marigny se détourna et répondit :
— C'est quelque malheureuse morte de faim et de froid,
comme nous en avons tant rencontré depuis le Mans jusqu'à
Chàteaubriant, et depuis Châteaubriant jusqu'ici.
A ces mots la malade se souleva, et dit d'une voix mou-
rante :
— Vous venez du Mans, messieurs, avez-vous quelques
nouvelles de l'armée royaliste ?
Marigny tressaillit à cette question et repartit :
— Avant de vous répondre, ma bonne femme, laissez-moi
vous approcher un moment de ce feu, et vous donner à man-
ger ce peu de viande qui m'est inutile.
Marigny, aidé de Cadi et de ses soldats, apporta la malade
près du foyer, l'assit sur quelques poutres ramassées à la
hâte, et lorsque la chaleur l'eut ranimée, il la força à man-
ger ce que lui-même ne devait qu'à la générosité d'un de ses
officiers. Enfin la vieille paraissant un peu remise, il lui
dit :
— Comment se fait-il que vous ayez été abandonnée seule
dans cette maison ? quelque parti répubhcain aurait-il passé
de ce côté?
— Non, monsieur, répondit la femme, j'ai débarqué il y
a un mois au Croisic, où j'avais appris la marche triom-
phale de l'armée royahsle de l'autre côté de la Loire; cSr
j'arrive d'Angleterre; la marée m'avait horriblement fati-
guée, la marche que j'ai été obligée de faire pour atteindre
cette ferme qu'habitaient autrefois des serviteurs fidèles et
dévoués, et que j'ai trouvée en ruine, a épuisé mes forces :
je suis tombée malade. Un fidèle domestique qui m'a accom-
pagnée jusqu'ici ma prodigué ses soins pendant près de
quinze jours; mais enfin, n'apprenant aucunes nouvelles,
je l'ai envoyé il y a trois jours jusqu'à Chàteaubriant, pour
tacher d'apprendre quelque chose; mais il n'a pas encore
reparu, et, sans doute, il aura succombé dans quelque fâ-
cheuse rencontre.
— Pardon, madame, dit Marigny, mais quel motif si puis-
DE SATURNIN FICHET. 131
sant a pu vous faire quitter l'Angleterre où vous étiez en
sûreté, pour venir dans ce pays désolé par la guerre, et où
chaque pas est un danger?
— Peut-être pourrais-je vous le dire, dit la vieille, si je
savais à qui je parle. Votre costume me dit que vous êtes
un des généraux de l'armée royaliste ; mais les motifs de
mon arrivée en France sont si extraordinaires, que je n'ose-
rais les confier à tous, quoique je ne doute de la loyauté
d'aucun d'eux.
— Je m'appelle Marigny, madame, et je suis...
— Vous êtes Marigny, reprit la vieille femme avec éner-
gie, alors vous êtes un des plus braves et des plus nobles
défenseurs de la cause royale. Je vous connais, monsieur, je
sais que chez vous le courage est une vertu pleine d'huma-
nité; je sais que pour vous le malheur est un titre à votre
bienveillance, et la faiblesse un droit à votre protection.
— Je vous remercie, dit Marigny tristement, j'ai fait mon
devoir de gentilhomme comme les autres, j'ai fait mon de-
voir de chrétien comme beaucoup; mais si quelque chose
peut apporter un adoucissement aux terribles soulfrances
qui nous frappent aujourd'hui, c'est de voir qu'il y a au
moins quelque justice dans ce monde, pour ceux qui ont
loyalement fait leur devoir. Et, maintenant, madame, si
cette bienveillance, si cette protection dont vous parliez tout
à l'heure, peuvent vous être de quelque utilité, mettez-les
à l'épreuve.
— Eh bien, monsieur, ne vous ai-je pas demandé déjà
des nouvelles de l'armée royale?
Marigny secoua tristement la tête.
— L'armée royale n'existe plus, madame, ou du moins
il n'en reste quQ des débris dispersés, et qui, comme celui
que je commande, cherchent leur salut dans la fuite.
— Est-il possible? mon Dieul dit la vieille femme; par
quelle trahison cette armée victorieuse à Laval a-t-elle été
ainsi dispersée?
— Ce n'est point par une trahison, madame, quoiqu'on
puisse dire que nous nous sommes abandonnés nous-mêmes.
Oh< je le disais bien à mes collègues, et Larochejaquelein
leur disait comme moi : « La victoire n'est pas un garant
» de sécurité, le repos n'est jamais permis à ceux qui ont
132 LES AVENTURES
» mis les armes à la main. » Nous nous étions emparés du
Mans, madame. Malheureusement ce succès inspira à pres-
que tout le monde une confiance imprudente, on s'imagma
que ses remparts, ces fossés, ces redoutes enlevées, en quel-
ques heures, à la garnison de cette ville seraient inexpu-
gnables pour les ennemis que nous avions si facilement
battus. Les ordres les plus précis de Larochejaquelein ne pu-
rent empêcher les troupes royales d'abandonner leurs quar-
tiers, de se répandre dans la ville, de loger dans les maisons
des particuliers, de s'enivrer dans les cabarets. Le lende-
main nous étions investis par le général Marceau à la tête
de toutes les forces républicaines. Larochejaquelein, sorti de
la ville pour observer les mouvements de l'armée ennemie,
osa l'attaquer à la tête seulement de trois mille hommes, et
Westermann, surpris, recula devant le choc de nos braves
Vendéens. Mais Marceau accourait, il arrive, il rétablit le
combat et force Larochejaquelein à rentrer dans le Mans, aidé
du général Kléber qui amenait de nouvelles troupes. Jugez,
madame, du désespoir du noble Henri , lorsqu'au lieu de
retrouver dans la ville vingt-cinq mille soldats tout prêts à
combattre, il ne rencontra de tous côtés que des hommes
ivres, qui ont abandonné leurs armes, d'autres plongés dans
un sommeil auquel rien ne put les arracher, presque tous se
refusant à croire que l'ennemi soit aux portes de la ville,
et disant qu'après tant de jours de fatigue, on doit bien
leur permettre quelques heures de repos.
Cependant quelques-uns finirent par nous croire, car La-
rochejaquelein nous avait fait tous appeler, et nous secon-
dions de notre mieux ses héroïques efforts. Tout à coup la
charge sonne et la générale bat. Nous appelions encore nos
troupes aux armes, que le prince de Talmont était ren-
versé du haut d'une barricade qu'il avait élevée. C'en était
fait de nous dès ce moment sans son héroïque courage;
il se relève, rallie les siens et arrête Westermann. Cela
donne le temps à Larochejaquelein d'envoyer contre les ré-
publicains quelques canons que je commandais. Secours inu-
tiles ! car bientôt après Marceau accourt de son côté, et nous
sommes obligés de nous retirer, pour reformer nos rangs,
décimés par le feu de nos ennemis. Ils étaient à nous dans
ce moment, leur rage les avait emportés trop avant. Une
DE SATURNIN FICHET. 133
heure de cet enthousiasme qui animait autrefois les roya-
hstes, et Kléber ne serait arrivé devant le Mans que pour
recueillir les débris de l'armée républicaine. Mais Dieu
avait marqué cette journée pour qu'elle servit de châtiment
à ceux qui, au lieu de le remercier à genoux comme ils fai-
saient autrefois après leur victoire, se plongaient maintenant
dans les mêmes excès que nous avons tant reprochés à nos
ennemis.
Pendant que nos soldats dormaient, Kléber arrive à trois
heures du matin ; sans s'arrêter à prendre le repos que ré-
clamaient ses fatigues, il s'avance impétueusement dans la
ville. Alors, madame, ce n'a plus été un combat, mais un
massacre. Vainement quelques hommes intrépides ont es-
sayé de résister à ce torrent exterminateur, tout a été in-
utile. Aucun ordre ne pouvait se faire entendre dans cette
effroyable surprise, les royalistes eux-mêmes ne se con-
naissaient plus dans l'obscurité de la nuit et s'attaquaient
avec acharnement. Il n'y avait plus qu'un cri : Tue ! tue !
Que vous dirai-je, madame ? quand le soleil se leva, il
ne restait des vingt-cinq mille homme que commandait La-
rochejaquelein, que six à sept mille hommes, actuellement
désunis dans cette forêt, et auxquels nous allons bientôt
donner un chef, pour combattre et pour mourir, car l'es-
poir de la victoire nous est interdit à tout jamais, et auccun
salut ne nous attend même dans la fuite.
XIV
La vieille femme avait écouté le récit de Marigny avec
une angoisse profonde. Enfin, elle lui dit d'une voix trem-
blante :
— Parmi tous ceux qui ont péri dans cette fatale jour-
née, il se trouve sans doute des chefs illustres?
134 LES AVENTURES
r- Il s'en trouve moins que je ne le supposais, repartit
Marigny ; les républicains ont eu assez à faire à massacrer
les malheureux désarmés qui fuyaient devant eux et les
lâches qui leur demandaient grâce. Tous ceux qui ont eu
le courage de résister un moment à leur attaque ont pu
assurer leur retraite. Si les avis que j'ai reçus ne m'ont pas
trompé, Larochejaquelein, Stofflet, Talmont et beaucoup
d'autres sont en sûreté.
— Et vous, monsieur, vous? dit la pauvre fenime.
— Moi, madame, j'ai essayé d'attacher à ma poursuite
toutes les troupes républicaines, afin que les généraux de
notre armée pussent repasser la Loire et rentrer dans le pays
d'où ils n'eussent jamais dû sortir.
— Et sant^ doute ces troupes sont sur vos pas ? dit la vieille
dame.
— Elles nous avaient attendu, il y a quelques heures, à
Châteaubriant, et probablement c'en était fait des débris de
notre armée sj nous n'avions été sauvés par l'intervention
presque miraculeuse d'un homnie qui, depuis quelque temps,
paraît sur presque tous les champs de bataille, à la tête de
quelques centaines de soldats aguerris, sans que jamais per-
sonnes ait pu savoir son nom, sans que jamais personne ait
pu voir son visage, presque toujours caché par un masque
rouge.
-- C'est étrange, dit la femme; mais parmi tous les nobles
gentilshommes de ce pays, n'en connaissez-vous aucun que
des circonstances fatales aient forcé à prendre un pareil dé-
guisement ?
— La cause pour laquelle je combats, madame, reprit
Marigny, est tellement sacrée, que je n'ai jamais désiré con-
naître celui qui se cachait pour la servir.
La pauvre femme se tut à cette réponse et sembla hési-
ter.
Cependant elle reprit courage, et se tournant vers Mari-
gny, elle lui dit d'une voix profondément altérée :
— Monsieur, c'est une mère qui vous parle, une mère qui
vient savoir si son fils est mort ou vivant. Depuis qu'il a
quitté notre maison, les récits qu'on me fait de sa conduite
sont si étrangers et si contradictoires, que je ne sais ce que
j'en dois croire. Je vous supplie donc, monsieur, de me dire
DE SATURNIN FICHET. 135
la vérité, quelle qu'elle soit. Dites-moi s'il est vrai, comme
me l'ont dit les uns, qu'il se conduit en gentilhomme; dites-
moi s'il est vrai, comme d'autres me l'ont assuré, qu'il a lâ-
chement abandonné le champ de bataille au jour du danger ;
dites-moi enfm, si, comme la nouvelle m'en a été apportée en
Angleterre, il a péri peu de jours après l'incendie du château
de la Rouarie. *
— Voilà détranges questions, madame, dit Marigny, qui
douta de la raison de celle qui lui parlait.
— Je m'appelle la marquise de Perbruck, monsieur, et ce
nom doit vous expliquer toutes les questions que je vous
adresse.
— Quoi ! madame, s'écria Marigny, vous êtes la marquise
de Perbruck ?
— Oui, monsieur, j'ai subi déjà l'exil, la prison, et je n'ap-
pelais que la mort lorsqu'on m'a dit que mon fils, disparu
depuis près de six ans, avait été revu tout à coup à Nantes.
— Votre fils, dit Marigny en l'interrompant, oui, madame,
il est reparu un moment, et moi-même, je l'ai vu à côté de
la Rouarie le jour de la réunion générale des conjurés. Mais
par une bizarrerie inexplicable, un vieux serviteur de la
Rouarie m'a raconté l'avoir vu à la même heure se dévouant
avec la Châtaigneraie. Plus tard, le marquis de Perbruck a
annoncé sa mort, et cependant depuis la mort de votre mari.
Champagnolles l'a retrouvé vivant et a combattu u ses côtés
à la prise de Machecoul. Champagnolles est mort, sa troupe
s'est dispersée, et personne n'a plus entendu parler du comte
de Perbruck.
— Mon Dieu ! qu'est-ce que cela veut dire ! fit la marquise
avec douleur. N'est-ce pas bien étrange ?
— Mais ce qui l'est encore plus, madame, reprit Marigny,
c'est qu'il n'y a pas deux mois, à la lande de la Croix-Ba-
taille, Talmont, enveloppé par les hussards républicains, fut
tout à coup dégagé par un homme qui, à la tête de quelques
cavaliers, dispersa les ennemis qui l'enveloppaient, et Tal-
mont m'a affirmé avoir reconnu positivement auprès de cet
homme, un jeune garçon qui ne quittait jamais votre fils, et
que quelques-uns prétendaient être une femme. Enfin, ma-
dame, aujourd'hui même, à Chàteaubriant, quelques-uns de
nos soldats ont reconnu parmi les compagnons du chef à
136 LES AVENTURES
masque rouge ce jeune homme ou cette femme si dévouée à
votre fils. Serait-ce donc lui qui est le chef de cette troupe
déterminée qu'on rencontre partout à l'heure du danger?
— - Oh ! c'est lui ! je l'espère du moins, s'écria la marquise
avec exaltation. Oh ! dites-moi, monsieur, où je pourrais trou-
ver cet homme?
— Je vous ai dit que j'ignorais où il se retirait. Mais je le
prévois trop, madame, deux jours ne se passeront pas sans
que nous soyons attaqués de nouveau par les républicains,
et s'il en est ainsi, vous pourrez être sûre de rencontrer cet
inconnu, mais ce sera au milieu et au plus fort du combat.
-- N'importe, dit la marquise de Perbruck, j'irai jusqu'à
lui sous les balles de l'ennemi, car enfin il faut que je sache
la vérité.
— Eh bien, lui ditMarigny, suivez-nous, madame la mar-
quise. Je vais me réunir Fleuriot; Lyrot doit nous rejoindre
aussi... tous ceux enfin qui ne désespèrent pas du salut de
notre cause, et ceux qui en désespèrent assez pour ne pas
vouloir lui survivre, seront à Blain dans une heure.
— Mais vous, monsieur de Marigny, dit madame de Per-
bruck, pensez- vous donc qu'il n'y ait plus qu'à mourir?
— Madame, repartit Marigny, j'ai un devoir à accomplir
et je n'y manquerai pas ! si Dieu, pour qui nous combattons,
veut nous sauver, ce sera une grâce que nous lui devrons ;
quant à devoir notre salut aux forces humaines seulement,
il ne faut pas y penser.
Madame de Perbruck ne répondit pas, et Marigny s'éloi-
gna pour donner des ordres.
Un moment après, la troupe se mit en marche, et le soir
même elle était à Blain. Là un conseil des principaux chefs
se réunit, et leur choix s'arrêta sur Fleuriot. Marigny, en se
retirant et en proposant lui-même Fleuriot au choix de ses
collègues, voulut éloigner tout principe de dissentiment dans
le conseil, et tout prétexte de désertion dans les troupes. En
effet, du moment que Marigny acceptait le second rang, tout
le monde devait se trouver honoré d'y être comme lui. Ce
noble désintéressement ne put cependant faire taire toutes
les prétentions. Le prince de Talmont, qui avait rejoint les
royalistes à Blain, avec quelques cavaliers et un certain nom-
bre de femmes échappées au massacre du Mans, ne voulut
I
DE SATURNIN FICHET. 137
point accepter d'autre chef que lui-même; il quitta les roya-
listes qui allaient combattre et mourir, et se retira dans les
bois pour porter bientôt après sa tête sur l'échalaud.
Cependant on s'était barricadé à Blain ; l'on avait promis
quarante-huit heures de repos aux malheureuses troupes
royalistes, car la journée du lendemain paraissait devoir être
tranquille. En eflét, ce jour-là, Marigny, Fleuriot et quelques
autres chefs étaient rassemblés dans la maison d'un paysan.
Des femmes, parmi lesquelles était madame de Perbruck,
avaient été admises à partager le misérable feu qui brûlait
dans la cheminée. Un triste et douloureux silence régnait
dans cette assemblée, et cependant chacun éprouvait une
sorte de bonheur à se trouver pendant quelques heures assis
sous un toit hospitalier et près d'un feu où il pouvait sécher
ses vêtements. De temps en temps on annonçait l'arrivée de
quelques fugitifs; on les faisait entrer, et chacun apportait
son tribut de fatales histoires. La première qui arriva ainsi
était une pauvre fille qui avait fui du Mans avec vingt-sept
de ses compagnes. A quelque distance de la ville elle avait
été reconnue par un savetier, qui l'avait dénoncée à ses ca-
marades et ramenée dans la ville ; là elle avait été réclamée
par un soldat républicain du régiment d'Aunes, dont son
père avait été lieutenant; mais le brave soldat n'avait pu ob-
tenir la grâce de sa protégée qu'à la condition qu'elle assis-
terait à l'exécution de ses compagnes. Parmi celles-là s'élait
trouvée une pauvre femme portant sur son sein un enfant
de quatre ans, quelques voix avaient réclamé pour qu'on
arrachât cet enfant à la mort, mais les cris des tricoteuses
du Mans couvrirent les réclamations des soldats eux-mêmes.
L'officier, intimidé, ordonna le feu, et l'enfant tomba fusillé
avec les vingt-six compagnes de l'infortunée qui, en faisant
cet horrible récit, tomba à son tour épuisée d'épouvante et
delassitude.
Bientôt arriva Forestier qui, blessé de cinq coups de sa-
bre, était cependant descendu de son cheval pour y placer
madame de Lépinay et ses deux enfants. Dans la journée
encore, on annonça un convoi de plus de soixante femmes
qui s'étaient cachées dans l'auberge de l'Ecu-d'Or, située à
l'embranchement des deux routes de Laval et d'Alençon.
L'abbé Chayot les avait trouvées à genoux priant et chan-
138 LES AVENTURES
tant de saints cantiques, au moment où déjà les républi-
cains approchaient. A cet aspect, le prêtre avait arrêté les
fuyards qui encombraient la route; trente seulement avaient
obéi à sa voix, et, formés en peloton, avaient barré la route
et arrêté pendant deux heures la poursuite de deux cents ré-
publicains. Cette vaillante protection avait sauvé les soixante
femmes, mais les trente Vendéens avaient péri.
Ainsi, c'était à chaque instant de nouveaux récits d'épou-
vantables désastres, partout c'était le viol, l'incendie, l'exter-
mination, c'était enfin un tribunal mihtaire établi au milieu
de la grand'route. Là, tandis que les soldats répandus au loin
dans les campagnes rabattaient de ce côté les malheureux
Vendéens, comme on fait pour le gibier dans les chasses
royales; là ce tribunal accusait, condamnait et exécutait
immédiatement ses victimes.
Qu'on se figure les sentiments qui devaient agiter les
hommes qui écoutaient de pareils récits : à ceux dont la ré-
solution n'était pas bien arrêtée, il fallait une bien ferme
conscience du devoir qu'ils avaient juré de remplir, pour
ne pas fuir devant une pareille guerre; à ceux chez qui le
courage faisait préférer la mort à la fuite, il fallait toute la
prudence que leur commandait leur position pour ne pas
aller se jeter le sabre au poing à la rencontre de ces bêtes
féroces qui se gorgeaient de sang humain. Tout à coup,
et lorsque la nuit s'approchait déjà, un vieillard demanda a
voir madame de Perbruck. Sur l'ordre donné par Fleuriot,
on l'introduisit.
C'était un homme d'une taille élevée, dont les cheveux
blancs tombaient en boucles ondoyantes sur ses épaules; un
air de commandement et de dignité respirait dans tous ses
traits.
— Eh bien, Michel ! s'écria vivement madame de Per-
bruck, n'as-tu rien appris?
— Avant de vous répondre, madame, lui dit-il d'une voix
grave, permettez-moi de répéter à ces messieurs l'avis qu'on
m'a chargé de leur donner.
Fleuriot et Marigny s'approchèrent.
— Messieurs, leur dit le vieillard, vous ne devez point
compter sur le repos que vous vous êtes promis dans cette
position. Dans quelques heures l'armée répubUcaine sera
1
DE SATURNIN FICHET. 139
aux portes de ce village, et de même qu'au Mans, elle compte
sur la nuit pour achever l'œuvre de destruction qu'elle a
commencée dans cette ville.
— Mais, s'écria Fleuriot avec colère, ces hommes sont
donc faits de marbre et d'acier, ils ne dorment donc jamais?
— Vous devez le savoir, répondit Michel d'un ton sévère,
ils vous l'ont déjà appris plus d'une fois.
— Mais, reprit Marigny en s'approchant, êtes-vous bien
sûr de la véracité de celui qui vous a donné cet avis ?
— J'ai pensé comme vous, repartit le vieux serviteur,
que l'homme qui m'a donné cet avis pouvait se tromper ou
me tromper; j'ai donc voulu m'en assurer par moi-même;
je suis retourné sur mes pas, et j'ai rencontré les avant-
gardes républicaines, marchant rapidement et chassant de-
vant elles tout ce qui tentait de leur opposer la moindre ré-
sistance.
— Eh bien, Fleuriot? dit Marigny, en le regardant tris-
tement.
Fleuriot rattacha son sabre, prit son chapeau et répondit
en sortant,:
— Allons voir ce que nous pouvons encore faire.
Tout le monde les suivit. Le vieux serviteur et madame de
Perbruck restèrent seuls ensemble dans la cabane.
— Eh bien ! Michel, dit la marquise, qu'avez-vous dé-
couvert?
— Rien, lui répondit le vieillard, rien.
La marquise poussa un soupir désespéré, et Michel reprit :
— Et cependant, cet homme qui m'a donné l'avis que je
viens de rapporter au chef de l'armée, cet homme avait une
voix qui m'a singulièrement troublé.
— Quel est donc cet homme ? dit la marquise.
— J'étais arrivé à l'entrée de la forêt de Blain, dit Michel,
et j'allais m'engagor dans le sentier du Chêne-Royal pour
atteindre la ferme de Robertin,où je vous avais laissée, lors-
que je vis tout à coup sortir du bois deux hommes à cheval.
Le premier me parut d'une taille élevée, mais je ne pus voir
son visage, car il était masqué.
— Masqué 1 s'écria la marquise.
« —Où vas-tu? me dit-il.
» — Que vous importe? lui répondis-je.
140 LES AVENTURES
» '— Tu vas à la ferme'des Robertin? Celle que tu y as lais-
sée n'y est plus, elle est à Blain avec Marigny. Va ! hàte-toi,
et dis-lui, de la part du chef masqué, que dans quelques
heures, les républicains seront arrivés. »
Il avait à peine prononcé ces paroles qu'il s'éloigna au
galop de son cheval.
Madame de Perbruck baissa la tête avec tristesse. Michel
jeta autour de lui un regard l'urtif et reprit à voix basse :
— Amélie, Amélie, cette voix m'a frappé au cœur; cette
voix c'est celle de votre fils, Amélie!
— Sa voix! s'écria madame de Perbruck, mais vous savez,
ajouta-t-elle tristement, que tous deux avaient la même voix,
comme le même visage. Lequel des deux vit encore, mon
Dieu! si toutefois ils ne sont pas morts l'un et l'autre.
Ces paroles de la marquise ne parurent pas étonner celui
à qui elles s'adressaient. Gomment se faisait-il cependant
qu'elle ne séparât pas dans sa douleur le comte Césaire de
Saturnin Fiche t?
— Mais vous, reprit Michel, n'avez-vous rien appris?
La marquise lui répéta ce que lui avait dit Marigny et elle
achevait a peine son récit, qu'on entendit de tous côtés un
bruit confus, de longs et sourds murmures, et presque aussi-
tôt Fleuriot, Marigny et les principaux chefs de l'armée ren-
trèrent dans la cabane.
— Madame, dirent-ils à la marquise de Perbruck, la re-
traite vient d'être ordonnée, partez, il en est temps. Déjà un
convoi de charrettes a emmené la plupart des femmes qui
accompagnent notre armée; je vous ai fait réserver une
place sur une des voitures du second convoi. Elle vous
attend à la porte.
Madame de Perbruck remercia Marigny, et alla prendre
sa place sur cette misérable charrette.
Elle s'y trouva à côté de madame de Lescure, qui avait
miraculeusement échappé au massacre du Mans.
DE SATURNIN FlCHET. 141
XV
Cependant les chefs de l'armée étaient restés les der-
niers dans la maison qu'ils avaient occupée toute la jour-
née; ils s'aperçurent que le vieux serviteur de madame
de Perbruck ne s'était pas éloigné, et Marigny lui dit avec
douceur :
Vous pouvez aller rejoindre votre maîtresse.
— Je serai près d'elle quand il le faudra, dit le vieux Mi-
chel ; mais s'il m'est permis de vous donner un avis, croyez-
moi, ne tentez point une retraite impossible. Vous êtes pla-
és entre la Loire et la Vilaine, dont tous les ponts ont été
coupés, je le sais; vous êtes placés de l'autre côté entre
l'Océan et l'armée républicaine. Il vous est impossible de
franchir aucun de ces obstacles avec un nombre d'hommes
aussi considérable que celui que vous commandez; mais ce
que vous ne pouvez faire en masse sera peut-être possible à
chacun de vous. Licenciez l'armée, laissez à chacun le
soin de son salut, et ces sept mille soldats que vous allez sû-
rement condamner à la mort en les gardant autour de vous,
parviendront peut-être à s'échapper dans un pays si sem-
blable au leur ; la Bretagne leur est ouverte, et ils y trouve-
ront facilement des asiles. Mais ce qui peut les sauver cha-
cun en particulier est un obstacle pour tout corps nombreux.
Licenciez vos troupes ; demain, au point du jour, les répu-
blicains, ignorant de quelle façon vous avez évacué celte
petite ville, continueront leur route dans l'espoir de vous
atteindre, et s'acharneront à poursuivre uneoml)re. Laissez-
les alors s'engager dans les landes de la Bretagne, laissez-
les se disperser de toutes parts à la poursuite de quelques
fuyards, qu'ils atteindront peut-être, mais dont le plus grand
nombre leur échappera, et alors recommencez patiemment
la guerre par laquelle vous les uncz si souvciil vniiicus. Que
142 LES AVENTURES
chaque chemin devienne une embûche, chaque buisson un
retranchement ; abandonnez le système de bataille rangée,
où, malgré les avantages que vous avez remportés, la su-
périorité de la discipline donnera toujours en définitive la
victoire aux républicains. Combattez comme vous avez déjà
combattu, et toutes les armées de la république viendront
se perdre et se fondre pour ainsi dire dans nos landes. Il est
vrai que de cette façon aucun lieu ne pourra donner un nom
à nos victoires, mais aussi vous ne compromettrez jamais
par une défaite pareille à celle du Mans le salut de la cause
royale et la confiance des habitants de ce pays.
Quelques chefs avaient écouté avec attention les paroles
du vieux Michel ; plusieurs avaient même approuvé du geste
l'opinion qu'il venait d'émettre.
Parmi ceux-là était Marigny. Fleuriot lui-même était in-
certain, lorsqu'un homme qui venait de rentrer depuis quel,
ques minutes, et qui jusque là n'avait pas pris la parole,
s'écria d'un ton brusque :
— Licencier l'armée pour que les généraux écrivent de-
main à la Convention que la Vendée est anéantie, et que
cette nouvelle, répandue dans nos provinces, y porte le dé-
couragement. C'est une lâcheté ! Que dira Charette et que
pourrons-nous lui demander, lui que nous accusons de se
séparer de nous, s'il nous voit ainsi abandonnar notre pro-
pre cause ? Que deviendra Larochejacquelein et les quelques
fidèles demeurés autour de lui? Que pensera surtout la Bre-
tagne, qui vous attend et qui est prête à se lever tout en-
tière ?
— Oui! oui! s'écria-t-on de tous côtés, il faut combattre
jusqu'au dernier jour, combattre jusqu'au dernier homme!
— Tout autre conseil, dit celui qui était si violemment in-
tervenu, est d'un lâche ou d'un traître.
Le maintien de l'armée fut voté par acclamations.
Cependant le vieillard à -qui s'adressait l'insultante sup-
position de lâcheté ou de trahison s'approcha de celui
qui venait de parler ainsi, et le mesurant du regard, il
lui dit :
— Je comprends que vous osiez tenir un pareil langage,
vous ne portez point d'armes.
— Et quand j'en porterais, répondit celui-ci, je ne juge-
DE SATURNIN FICHET. 143
rais pas que ce fût contre un ennemi tel que vous que je
dusse les employer.
— Laissons cela, monsieur l'abbé, dit vivement Fleuriot;
et quant à vous, mon ami, reprit-il en s'adressant à Michel,
votre zèle vous a fait oublier que ce n'est pas ici votre
place.
— C'est juste, messieurs, reprit le vieillard ; mais si vous
repoussez le conseil que je viens de vous donner, si vous
vous obstinez à accepter encore le combat que vont vous
offrir les républicains, je me mettrai, je l'espère, à une place
où personne ne me trouvera sans doute de trop.
Il était décidé que l'armée resterait réunie. Le vieillard
s'éloigna et l'abbé Bernier, car c'était lui qui venait de par-
ler, dit aussitôt à Marigny :
— Quel est cet homme?
— Un vieux serviteur de la marquise de Perbruck.
— Un vieux serviteur de la marquise de Perbruck, avez-
vous dit?... c'est impossible... c'est...
L'abbé s'arrêta et reprit avec un air soucieux :
— Il faut vous assurer de cet homme, il faut que la mar-
quise de Perbruck s'explique. C'est peut-être un traître que
vous avez admis aujourd'hui parmi vous.
— La trahison n'est plus guère à craindre, dit dédaigneu-
sement Marigny. D'ailleurs quand on en est réduit à se bat-
tre pour mourir, qu'importe de quelle façon on arrive à la
défaite ou au martyre ?
— Désespérez-vous ainsi de la cause de Dieu ? reprit l'abbé
Bernier avec hauteur.
— Dieu protège ceux qui commencent par se proté-
ger eux-mêmes, repartit sèchement Marigny. Mon avis
était celui que vient de nous donner cet homme. Mais,
ajouta-t-il, il n'a pas prévalu. Il est inutile de revenir sur
une résolution prise seulement je pense que puisque
la retraite est décidée sur Savenay il faut nous hâter de
la commencer. Si les républicains continuent à nous pour-
suivre avec la même ardeur qu'ils viennent de déployer,
ils seront à Savenay presque en même temps que nous,
et il nous faudra au moins quelques heures pour prendre
les positions où nous puissions espérer de combattre avec
avantage.
Ï44 LES AVENTURÉS
— A la bonne heure, Marigny, dit l'abbé Dernier, ces pa-
roles annoncent que vous avez au fond du cœur plus d'es-
poir que vous ne vouliez en montrer.
— Monsieur l'abbé, répondit Marigny sévèrement, quand
on monte à l'échafaud, il faut tâcher d'y monter le front
calme et le pas assuré. Quand on marche à une défaite, il
faut au moins être vaincu en brave.
— Allons, allons, dit Fleuriot, si les Bretons tiennent la
parole qu'ils nous ont donnée, ce sera peut-être un jour de
victoire que celui qui se lèvera demain.
Aussitôt les chefs quittèrent la maison.' Le mouvement de
retraite était commencé.
-- Où est la marquise de Perbruck ? dit l'abbé.
— Sur la charrette oii se trouvent mesdames de Lépinay et
de Lescure.
— Il faut que je rejoigne la marquise, dit l'abbé, il faut
que je lui parle.
Aussitôt il s'avança d'un pas rapide dans le chemin boueux
que l'armée venait de prendre.
L'abbé Dernier était un homme de résolution, mais d'un
esprit obstiné, à vues courtes et persuadé de son immense
supériorité. Ce fut lui qui mit en avant le fameux évêque
d'Agra, intrigant subalterne, qui n'avaient aucun droit à ce
titre d'évêque, mais qui fut accepté les yeux fermés par les
chefs les plus éclairés de l'armée royale, parce qu'ils avaient
besoin de montrer aux paysans un dignitaire de l'Eglise
associé à leur entreprise. Ce fait suffit à montrer que l'abbé
Dernier n'était pas très-scrupuleux sur les moyens qu'il em-
ployait pour réussir.
Après une heure de marche rapide, l'abbé atteignit la
voiture où se trouvait madame de Perbruck. Il y demanda
une place pour faire part à cette dame de quelques nouvelles
qui pouvaient l'intéresser. Déjà on se pressait pour l'admettre
sur la charrette. Mais les paysans qui l'entouraient s'oppo-
sèrent à ce qu'il y montât.
— Mais c'est l'abbé Dernier, dit une de ces dames.
— Abbé ou général, repartit un des paysans, c'est un
homme comme nous et il a des jambes comme nous. Que les
femmes restent sur la voiture, c'est trop juste, et si la voi-
DE SATURNIN FICHET. 145
ture casse, nous les porterons sur nos épaules, mais il faut
que les hommes marchent.
Tel était à ce moment l'esprit d'insubordination des
paysans ; et ce qu'il y de remarquable dans cette guerre
étange, c'est que la tyrannie, le despotisme, l'insolence,
habitaient dans le camp des répubhcains en la personne des
représentants du peuple, qui commettaient les actes les plus
arbitraires au nom de la liberté et de l'égalité, tandis que
l'esprit d'égahté et de liberté dominait surtout dans le camp
des royalistes, où l'on se battait à vrai dire pour le rétablis-
sement du pouvoir absolu et les privilèges abolis par la ré-
volution.
L'abbé Bernier fut obligé de céder à une volonté que su-
bissaient les autres chefs de l'armée, car ceux-ci marchaient
à pied à côté des chevaux qu'ils avaient conservés ; quelques
restes de cavalerie seuls se servaient de leurs montures, et
le plus souvent encore les officiers qui la commandaient
mettaient-ils pied à terre pour donner l'exemple et se mettre
au niveau des plus misérables.
Cependant l'abbé avait dit à madame de Perbruck qu'il
lui apportait des nouvelles qui pouvaient l'intéresser; elle
se décida donc à descendre de la charrette où elle était, et se
mil à marcher dans la boue à côté de l'abbé.
— Quelles nouvelles avez-vous donc à me dire, monsieur
rabbé ?
— Madame la marquise, lui répondit celui-ci, je n'ai point
de nouvelles à vous apprendre, mais j'ai une question à
vous faire. C'est à vous à me répondre assez franchement
pour que je juge si je dois vous servir dans la recherche
que vous venez faire en France.
— Je vous écoute, monsieur l'abbé, dit la marquise d'une
voix tremblante.
— Eh bien ! madame, pouvez-vous me dire quel est
l'homme qui est venu vous trouver ce soir à Blain ?
— C'est un vieux serviteur de ma famille, dit madame de
Perbruck d'une voix si mal assurée, que l'abbé put aisément
comprendre qu'elle ne lui disait pas la vérité.
— Pardon, madame, dit l'abbé Bernier, je vous avais de-
mandé une réponse franche ; vous me la refusez, je n'ai plus
rien à vous dire.
146 LES AVENTURES
-— Mais, monsieur i'abbé, cet homme est ce que je vous
dis; que voulez-vous donc qu'il soit ?
— Je ne veux rien, madame ; mais, dans la cruelle extré-
mité où nous nous trouvons, toutes les précautions sont per-
mises et toutes les représailles aussi, si toutefois on peut
considérer comme une représaille la condamnation d'un es-
pion qui se serait introduit dans nos rangs sous votre pa-
tronage.
— Un espion, monsieur ! s'écria madame de Perbruck ;
un espion ! Mais qui vous le fait croire ? Et quel intérêt,
moi, veuve et mère de braves gentilshommes, aurais-je à
introduire un espion dans l'armée royale ?
— - Pardon, madame, reprit l'abbé Bernier, et comprenez-
moi bien : si vous avez un intérêt personnel à ce que cet
homme soit ici ; si vous pouvez expliquer, par des relations
qui ne regardent que vous et qui peuvent tout excuser, sa
présence dans le camp royaliste, je n'ai rien à dire. Autre-
ment, madame, cette présence parmi nous ne peut être
qu'une trahison.
— Mais cet homme dont vous semblez suspecter la bonne
foi, monsieur... qui croyez-vous donc que ce soit ? dit ma-
dame de Perbruck d'une voix tremblante.
— C'est à vous que je l'ai demandé, madame, c'est à vous
que je le demande encore. Si vous voulez me répondre fran-
chement, ce sera entre vous et moi un secret que je ne tra-
hirai pas. Si vous refusez de faire taire mes craintes en me
disant la vérité, il faudra que j'informe mes collègues de mes
soupçons. C'est alors à lui que nous nous adresserons, et ce
sera à lui de nous prouver qu'il est véritablement un ancien
serviteur de votre famille. Maintenant, réfléchissez, madame,
que s'il en était autrement, on pourrait aussi vous demander
compte à vous-même de l'apparition de cet homme.
La marquise de Perbruck garda quelque temps le silence,
puis après une assez longue hésitation elle reprit d'une voix
éteinte :
— Monsieur l'abbé, voulez-vous entendre ma confession ?
— C'est mon devoir, madame, lui repartit l'abbé, mais
souvenez-vous d'une chose, c'est que ce que vous confierez
au prêtre n'arrêtera pas le chef dans les mesures qu'il croira
devoir prendre pour le salut commun. Je vous avertis aussi.
DE SATURNIN FICHET. 147
madame, que si d'autres ont les mêmes soupçons que moi,
que si d'autres accusaient ce prétendu serviteur de votre la-
mille, je ne pourrais répéter aucune des paroles que vous
m'aurez dites dans la confession, alors même qu'elles m'eus-
sent donné la conviction de l'innocence de celui qu'on ac-
cuserait. Le cœur du prêtre, madame, est un tabernacle qui
ne doit rien laisser sortir de ce qui lui est confié ; ce n'est
que dans les prières qu'il adresse à Dieu qu'il peut avoir un
souvenir de ce qu'il a entendu au tribunal de la pénitence.
Vous êtes trop instruite des principes de votre religion, ma-
dame, pour ignorer la rigueur de nos devoirs à cet égard.
— Eh bien ! monsieur, dit la marquise de Perbruck avec
résolution, agissez comme vous croyez devoir le taire. Cet
homme se défendra devant le conseil si on l'accuse, et je
me défendrai de même s'il le faut.
Ceci est un trait tout particulier de l'esprit religieux et de
ses singulières subtilités. Ainsi la même femme refusait de
confier à l'honneur de l'homme ce qu'elle eût avoué aisé-
ment au prêtre.
-- Comme il vous plaira, madame, reprit l'abbé Dernier
en s'éloignant.
Cependant la marche continua, mais jamais peut-être il
ne fallut à des hommes plus de courage et de résignation
pour vaincre les difficultés d'une pareille route : les chemins
ordinaires étaient rompus par les pluies continuelles du mois
de décembre, et ce fut en marchant le plus souvent dans
l'eau jusqu'à la ceinture, que les débris de l'armée royale
parvinrent à s'avancer péniblement vers Savenay. C'était à
chaque pas des fondrières où les charrettes disparaissaient
jusqu'à l'essieu, et dont il fallait les arracher avec des efforts
et des peines inouïs. Cependant tous ces obstacles furent
vaincus par la patience et la résignation des Vendéens,
comme ils le furent quelques heures plus tard par l'audace
et l'enthousiasme des républicains.
En effet, le lendemain, Fleuriot et Marigny arrivèrent à
Savenay avec à peu près sept mille hommes. Il semblait,
d'une part, que quelques heures de repos dussent être ac-
cordées à cette armée épuisée par tant de fatigue, mais les
Vendéens avaient trop bien appris que c'était pour n'avoir
pas voulu veiller qu'ils avaient été surpris et massacrés au
148 LES AVENTURES
Mans, et à peine arrivés ils exécutèrent avec empressement
l'ordre donné par Marigny d'élever dos retranchements au-
tour de la petite ville de Savenay. On eût pu croire, d'une
autre part, qu'à ce suprême moment aucun autre soin que
celui du combat ne devait préoccuper les royalistes. Cepen-
dant, au moment où le conseil était assemblé, l'abbé Bernier
tint la parole qu'il avait donnée à madame de Perbruck, et
demanda sa comparution et celle de l'homme qui l'avait ac-
compagnée.
Une des causes de la perte des royalistes fut en effet cette
lutte perpétuelle des haines privées et des jalousies par-
ticulières qui les occupait à l'heure des plus pressants
dangers. Cette dénonciation de l'abbé Bernier, en est une
preuve.
— Pour des raisons qu'il est inutile que je révèle, dit-il au
conseil, je soupçonne que l'homme dont je vous parle est un
de nos plus ardents ennemis. S'il en est ainsi, que vient-il
faire dans notre camp, comment s'y trouve-t-il sous la sau-
vegarde de madame de Perbruck ?
Pendant que cela se passait d'un côté, la marquise avait
été rejoindre Marigny, qui n'avait pas un moment quitté le
terrain sur lequel il faisait élever des retranchements, et lui
avait rendu compte de l'entrevue qu'elle avait eue avec
l'abbé Bernier.
— Qu'espérez-vous de moi et en quoi puis-je vous servir
en pareille circonstance ? repartit Marigny. Si l'abbé Bernier
ne se trompe pas, si l'homme qui vous a rejointe hier n'est
pas, comme vous l'avez dit, un serviteur de votre famille, il
faudra qu'il explique sa présence dans le camp, et si vous re-
fusez d'en faire connaître les motifs, il n'y a plus que votre
parole qui puisse le défendre. Pour ma part, je veux y croire,
madame, mais je ne puis répondre de la conviction de mes
collègues.
— Eh bien, monsieur, lui dit madame de Perbruck, j'es-
père que lorsque je vous aurai dit la vérité, vous pourrez
faire passer cette conviction dans l'esprit des autres chefs de
l'armée, et que lorsque M. de Marigny affirmera sur l'hon-
neur qu'il n'y a pas et qu'il ne peut y avoir trahison ni de la
part de cet homme, ni de la mienne, personne n'hésitera à
le croire.
DE SATURNIN FICHET. 449
— Mais, reprit Marigny, ce secret vous l'avez refuse à
l'abbé Bernier.
— J'aurais pu le confier au prêtre à qui la religion com-
mande le silence, mais je ne voulais pas le dire au chef de
parti toujours prêt à user des révélations qui lui ont été faites
pour les mettre au service de son ambition; mais ce que j'ai
refusé à M. Bernier, je ne crains pas de le dire à M. Bernard
de Marigny.
— Ce secret, dit une voix qui parla près d'eux, la marquise
ne doit le dire à personne.
C'était le vieillard lui-même dont il était question qui avait
entendu les dernières paroles de madame de Perbruck et qui
venait s'opposer à cette confidence.
— On vient de me dire, ajouta-t-il, que je suis mandé au
conseil ainsi que vous, madame: laissez-moi le soin de ré-
pondre.
— Mais ne savez -vous pas de quoi l'on vous accuse ? dit
tout bas la marquise; ne savez-vous pas qu'on parle de tra-
hison, d'espionnage ?
— Eh bien ! madame, répondit le vieillard, à quoi cela me
mènera-t-il? A la mort, sans doute. Ma vie ne vaut pas ce que
vous lui sacrifierez de votre honneur pour la défendre. Lais-
sez-les faire, ce sera peut-être justice.
Marigny suivit l'étranger et madame de Perbruck jusqu'au
conseil et y entra avec eux. Les chefs étaient rangés autour
d'uiKî v;!s((' table et regardèrent celui qui entrait avec une
singulière curiosité.
Il parut à madame de Perbruck que l'abbé Bernier avait
non-seulement porté l'accusation, mais avait été phis loin,
en disant probablement le véritable nom du coupable. Fleu-
riot présidait en qualité de général en chef. Marigny prit
place à côté de ses collègues. Fleuriot s'adressa à madame de
Perbruck :
— Madame, lui dit-il, quelques circonstances nous font
craindre que votre confiance n'ait été surprise par l'homme
qui vous accompagne. Nous ne doutons pas de votre loyauté,
ainsi donc ne considérez pas comme pouvant vous devenir
personnel l'interrogatoire que nous croyons devoir faire subir
à cet étranger.
— Pardon, messieurs, dit madame de Perbruck, ma cause
9.
150 LES AVENTURES
est inséparable de celle de monsieur : en effet, c'est moi qui
lui ai écrit à Louans où il se trouvait il y a quinze jours pour
lui apprendre mon arrivée en France. Il est venu à mon
appel et m'a servi de guide dans les marches pénibles que
j'ai été obligée de faire pour gagner un asile. Arrivée à la
ferme du bois de Blain, je croyais y retrouver d'anciens ser-
viteurs qui m'auraient aidée dans les recherches que je ve-
nais faire en France. J'ai trouvé la ferme détruite et déserte.
La fatigue m'a forcée à m'y arrêter pour quelques heures,
mais la maladie m'a atteinte et m'y a retenue pendant près
de dix jours. Pendant tout ce temps cet homme est resté près
de moi; enfin, sur mes pressantes sollicitations, il s'est
avancé du côté de l'armée royaliste pour tâcher d'y décou-
vrir celui que je suis venue chercher en France. Si je n'avais
été rencontrée par M. de Marigny à la ferme de Blain, c'est
là qu'il m'eût sans doute apporté la réponse qu'il est venu me
dire au milieu de vous; mais j'avais suivi M. de Marigny, et
cet homme, fidèle à sa promesse, a dû me suivre. Tout son
crime sera donc d'avoir voulu secourir dans son abandon une
femme dont la famille et la fortune ont péri pour la cause que
vous Soutenez. Voilà la vériré indépendante de tout ce qu'on
a pu vous dire contre celui qu'accuse l'abbé Bernier.
— Je n'accuse pas cet homme, reprit celui-ci d'un ton
sombre, je demande seulement qu'il nous dise son nom.
— Quel est votre nom, en effet ? dit Fleuriot.
— Je m'appel le comte de X..., répondit fermement le
vieillard.
Qu'on nous pardonne de n'écrire que cette initiale, mais
co nom appartient à un famille qui depuis cette époque a
acquis trop de droits à la reconnaissance publique pour qu'il
nous soit permis de le faire connaître.
Mais telle était la funeste renommée de celui qui le por-
tait alors, qu'au moment où les chefs royahstes l'entendis
rent ils se levèrent d'un mouvement spontané, comme eus-
sent fait les apôtres do Dieu si Judas était venu au milieu
d'eux se vanter de son nom déshonoré.
— Et vous avez osé venir parmi nous? s'écria Fleuriot.
— Madame la marquise de Perbruck vous a raconté com-
ment j'y avais été amené, je n'ai pas autre chose à vous
répondre.
DE SATURNIN FICHET. 151
Les chefs se regardèrent entre eux ; ils éprouvaient un
vil' embarras. En elTet, ils avaient à leur merci l'un des
hommes qui ont le plus marqué dans les fastes révolu-
tionnaires par leurs excès et leurs crimes. Il avait été le
promoteur le plus ardent de la révolution du iO août, et on
prétendait l'avoir vu se mêler aux massacres des infâmes
journées de septembre. Ce n'était pas le sort de cet homme
qui embarrassait les juges, car il n'entrait dans l'esprit d'au-
cun d'eux le moindre doute sur la condamnation qu'ils
devaient pronononcer contre lui ; mais ce qui causait à la
fois leur surprise et leur embarras, c'est que cet homme
eût des relations avec madame de Perbruck et qu'elle osât
les avouer. L'abbé Bernier devina cette disposition des
esprits, et s'adressant à madame de Perbruck, il lui dit :
— Ainsi que vous l'a affirmé M. de Fleuriot, aucun de
nous, madame, n'a le moindre doute sur la loyauté de
vos intentions et de votre conduite ; mais nous sommes
tous responsables du salut de cette armée, et lorsque nous
découvrons un traître dans son sein , il doit nous être
permis de demander à celle qui l'y a introduit quel a été
le motif d'une pareille imprudence.
— Je croyais déjà vous avoir répondu à ce sujet en vous
disant que si M. le comte de X... m'avait apporté jusqu'à
Blain la réponse qu'il m'avait promise, c'est qu'il ne m'a-
vait pas trouvée à la ferme du Bois.
— - Cela peut répondre pour vous, madame, reprit l'abbé
Bernier, mais d'où vient alors que le comte de X... nous
a donné un avis que sa conduite antérieure doit nous faire
croire une trahison ?
— Assez, monsieur, reprit le comte de X... avec hau-
teur, je n*ai trahi personne, vous le savez. Arrivé au Mans
quelques jours après votre départ, j'ai vu les dispositions
prises par les généraux républicains, j'ai entendu les ser-
ments d'extermination qu'ils ont faits, et j'ai eu pitié des
malheureux qui étaient sous vos ordres. Cependant je m'é-
tais éloigné du Mans, j'avais été chercher à Laval les infor-
mations que je n'avais pu recueillir au Mans. En no retrou-
vant plus de ce côté aucune trace de votre armée, j'ai cru
qu'elle s'était prudemment dispersée, et je revenais à Blain,
lorsque J'ai été rencontré par l'homme masqué qui m'a appris
152 LES AVENTURES
à la fois votre retraite vers ce pays et la poursuite des répu-
blicains. Je vous ai donné cet avis par pitié pour vous, et
par pitié pour vous aussi je vous ai donné le conseil de li-
cencier votre armée. Oh î reprit-il alors avec un mouvement
de mépris, misérable sot que j'ai été à ce moment! en pré-
sence de vos malheurs, j'ai oublié les longs ressentiments
de ma vie; je me suis demandé si ma place n'était pas plutôt
au milieu de vous qu'au milieu de ceux à qui j'ai voué mes
services. Vous prenez soin de me détromper, messieurs.
C'est toujours chez vous les mêmes hommes imprévoyants
et orgueilleux poussés et égarés par des prêtres obstinés.
Pourquoi allez-vous combattre aujourd'hui? Est-ce pour la
victoire ? Vous savez qu'elle est impossible. C'est donc pour
l'orgueil de commander une dernière bataille ?
— C'est pour mourir avec honneur ! dit Fleuriot en se le-
vant. Voilà ce que vous ne pouvez comprendre, monsieur ;
et ce que vous ne comprendrez pas non plus ; sans doute,
c'est que nous ne voulons pas que les armes des royalistes
soient salies par le sang d'un homme tel que vous. Vous quit-
terez l'armée à l'instant même.
A cette proposition, une sourde rumeur éclata dans toute
l'assemblée. L'abbé Bernier se récria avec violence et de-
manda de quel droit Fleuriot se permettait de prononcer la
mise en liberté de l'accusé. Le tumulte était grand lorsque le
comte de X... reprit :
— C'est ma mort que vous voulez, n'est-ce pas, messieurs ?
Eh bien ! je n'ai pas besoin de votre jugement, je le prononce
moi-même, et j'exécuterai moi-même l'arrêt. Je ne vous de-
mande qu'une faveur : c'est une heure de répit pour confier
à madame de Perbruck un secret qui n'intéresse qu'elle seule
au monde. Quelque jugement que vous portiez de moi,
ajouta-t-il en élevant la voix, aucun de vous ne peut dire que
j'ai manqué à la parole que j'ai donnée. Je vous promets ma
mort, vous l'aurez.
La journée s'avançait cependant, et à l'époque de l'année où
on se trouvait, c'était au 23 décembre, la nuit venait si vite
que les travaux ordonnés par Marigny menaçaient d'être
bientôt interrompus. Quelques officiers inférieurs venaient
avertir le conseil que les paysans murmuraient de l'absence
des principaux chefs, et déjà l'on répétait de tous côtés qu'ils
DE SATURNIN FICHET. 153
se livraient au repos pendant qu'ils laissaient les pauvres sol-
dats s'exténuer dans des fatigues que tout le monde devait
partager.
— Allez dire aux soldats de l'armée catholique, dit Dernier
en se levant, que dans quelques instants nous serons près
d'eux; maintenant, ajouta-t-il en se tournant vers le conseil,
je demande qu'il soit définitivement décidé du sort de cet
homme. C'est un traître, vous ne pouvez en douter; aucun
de vous ne croit au conte qu'il a inventé pour vous tromper,
et si vous hésitez à le frapper, c'est que vous craignez d'en-
fermer dans la même condamnation la marquise de Per-
bruck, qui, pas plus que lui, n'explique son arrivée dans l'ar-
mée royale d'une façon satisfaisante. Messieurs, continua-l-ij
encore, dans la position désespérée où nous sommes, nous
devons à ceux qui sont morts, nous devons à ceux qui péri-
ront aujourd'hui, nous devons à ceux qui nous survivront de
ne pas laisser impunie la trahison qui a pénétré jusque dans le
sein de notre armée. Je demande donc la condamnation im-
médiate de cet homme, et je demande que la marquise de
Perbruck soit constituée prisonnière jusqu'à plus amples ren-
seignements. Je demande à ce que cette condamnation soit
publiée dans toute l'armée, afin qu'elle apprenne à nos sol-
dats que nous veillons à leur sûreté.
Immédiatement après ces paroles les chefs se consultèrent
à voix basse, et l'arrêt de mort fut décidé. Chacun reprit sa
place, et on ordonna au comte de X... de se préparer à mou-
rir.
— Soit, dit le comte; mais les soldats qui combattent, di-
sent-ils, pour Dieu et le roi, ne me refuseront pas un prêtre
à l'heure de ma mort, et M. l'abbé Dernier ne dédaignera pas
d'écouter la confession d'un coupable.
Le ton de raillerie hautaine dont cette demande fut faite
ne fit qu'irriter les chefs royahstes. A ce moment madame
de Perbruck se leva.
— Eh bien, messieurs, dit-elle, je ne vous laisserai pas
commettre un assassinat; il est innocent aujourd'hui comme
il l'était le jour où il fut condamné et dégradé de sa no-
blesse.
— Silence, madame, dit le comte de X... d'une voix émue,
je ne demande ni ne veux aucune justification. Proscrit et
154 LES AVENTURES
renié par ceux de ma caste, je me suis vengé autant que je
l'ai pu. Votre douleur, madame, m'avait attendri sur leurs
misères et j'avais pénétré jusqu'au milieu d'eux pour les sau-
ver de leur propre aveuglement. Ils répondent à ma pitié par
un arrêt de mort. Je l'accepte et j'en suis fier. Ecoutez, dit-il
en se tournant vers ses juges, je vous ai demandé une heure
d'entretien avec madame pour lui apprendre un secret qui
n'intéresse qu'elle, cette heure voulez-vous me l'accorder?
— Il est temps que justice soit faite, dit l'abbé Bernier.
— Eh bien ! ce secret, je le dirai tout haut ; écoutez-moi,
madame, reprit le vieillard. C'est l'abbé Bernier qui a reçu
la confession du marquis de Perbruck lorsqu'il fut laissé pour
mort à l'insurrection de Saint-Florent.
— C'est vrai, dit l'abbé.
Eh bien ! monsieur, reprit le comte de X... vous avez ap-
pris dans cette confession le secret de ma vie et de mon in-
nocence , et cependant c'est vous qui m'avez trainé de-
vant ceux à qui je pardonne de me croire coupable et de
disposer de ma vie comme de celle du dernier misérable.
— Vous êtes fou! dit l'abbé Bernier avec colère, et quel in-
térêt puis-je avoir à cela ?
— Vous avez reçu une mission de vengeance que vous vou-
lez remplir et que vous eussiez déjà remplie contre celui
qu'on vous a donné à poursuivre, si un avis secret ne l'eût
averti de vos sinistres projets.
— Assez d'injures ! s'écria l'abbé, dont la pâleur était li-
vide; il faut en finir avec ce traître I
— Monsieur l'abbé, lui dit le comte de X... en le forçant à
baisser les yeux sous l'éclair de son regard, je vous défie de
jurer sur le christ que vous me croyez coupable !
— Qu'êtes- vous donc venu faire ici ? dit l'abbé sans répon-
dre à cette solennelle question.
— Vous le savez bien, vous.
A ce moment un grand tumulte eut lieu au dehors. Un
messager arrivé en toute hâte vint avertir l'assemblée que
les républicains n'étaient plus qu'à une demi-lieue de Save-
nay.
— Eh bien ! dit Fleuriot, que décidez-vous du comte?
— C'est moi qui en ai décidé, repartit celui-ci.
Et avant que personne eût pu faire un mouvement pour
DE SATURNIN FICHET. 155
Tarrêter, le comle s'était appuyé un pistolet sur le cœur et
tombait sur le sol.
Des cris Aux armes ! poussés de tous côtés retentirent alors
au loin. Les chefs s'élancèrent hors de la maison.
— Venez, madame, dit Marigny, entraînant madame de
Perbruck, il faut fuir. Car quelle que fût la honte du comte
de X..., il avait raison lorsqu'il nous disait de hcencier cette
armée : on a voulu la garder comme une dernière espé-
rance Cette espérance sera anéantie dans quelques heu-
res.
— Monsieur de Marigny, dit madame de Perbruck, on
vient de pousser au suicide l'âme la plus généreuse qui ait
été, avant que la vengeance ne l'ait poussée au crime.
XVI
Nous ne prétendons pas écrire dans ce livre l'histoire des
batailles de la Vendée, mais quelques incidents du désastreux
combat de Savenay sont trop intimement Ués à ce récit pour
que nous ne soyons point obligé de le raconter. Peut-être de-
vrions-nous placer aussi à cet endroit les explications qui
pourraient apprendre à nos lecteurs quel était le comte
de X..., quels avaient été ses rapports avec madame de Per-
bruck et comment tout ceci se rattache à l'existence de notre
héros. Saturnin Fichet : mais ces explications trouveront leur
pince plus tard et au moment où madame de Perbruck elle-
même dut les donner à celui qu'elles intéressaient avant tout,
et que nous allons voir apparaître dans ce même combat.
Il était trois heures du soir, Lyrot se plaça à l'avant-
garde et s'apprêta à recevoir les républicains qui s'avan-
çaient par la principale route. Ceux-ci étaient commandés
par le bouillant Wcstermann, qui ne connaissait guère d'au-
tre tactique (lue do toujours crier : En avant! et qui avait
156 LES AVENTURES
dû à ce système d'éclatantes victoires et de terribles dé-
faites. Mais Kléber était avec lui, et au lieu de permettre à
Westermann de s'abandonner à son ardeur, il suspendit la
marche pendant que lui-même cachait une partie de son in-
fanterie dans les bois qui bordent la route.
Lyrot, qui n'était pas accoutumé à cette apparente incer-
titude de la part des républicains, s'imagine que Wester-
mann est arrivé seul avec sa cavalerie ; il fait avertir Ma-
rigny et Fleuriot, qui étaient encore dans Savenay, et leur
annonce qu'il a l'espoir d'écraser l'avant-garde républi-
caine. Il s'élance au pas de course et repousse la cavalerie
de Westermann; mais au moment où , emnorté par son
ardeur, il a dépassé les troupes cachées dans la forêt, celles-
ci se démasquent tout à coup et l'attaquent avec fureur.
Lyrot ne démentit pas en ce moment la réputation de cou-
rage qu'il avait acquise dans vingt combats. Il reforme ses
rangs un moment ébranlés par cette attaque imprévue, et
lutte à la fois contre Kléber et Westermann. Mais malgré la
résistance opiniâtre qu'il oppose, il eût peut-être succombé
si tout à coup il n'eût entendu une vive fusillade s'engager
dans le bois même d'où les républicains l'écrasaient de leur
mousqueterie. Ceux-ci se troublent à leur tour, et, forcés de
répondre à l'ennemi inconnu qui les attaque, ils se détour-
nent de la troupe de Lyrot. Le brave Vendéen, au lieu
d'opérer sa retraite, profite de cette diversion, attaque à son
tour et fait reculer à la fois la division de Kléber et la cava-
lerie de Westermann.
Peut-être ce premier avantage, poussé avec ce courage
désespéré qui animait les malheureux Vendéens, eût-il
changé complètement la face de cette bataille, car déjà
Fleuriot et Marigny étaient arrivés et la fusillade s'engageait
de tous côtés. Mais la nuit est survenue, un brouillard épais
vient ajouter à l'obscurité. Aucun des chefs royalistes ne
s'aperçoit qu'un bataillon républicain, attaqué par des enne-
mis inconnus, est en pleine déroute, et que la division de
Marceau qui vient d'arriver, ne reconnaissant pas ceux qui
se rabattent ainsi en désordre de son côté, les reçoit à coups
de fusil.
Des engagements partiels s'étabhssent sur une hgne éten-
due, et ce n'est plus que sous les balles républicaines que
DE SATURNIN FICHET. 175
tombent les républicains désorganisés. Une attaque furieuse,
désespérée, lancée à tout hasard au milieu de ce désordre,
eût peut-être dispersé cette armée épuisée de fatigue : mais
les généraux royalistes n'avaient plus cette confiance qui
commande à la victoire. Assez braves pour mourir, ils n'a-
vaient plus l'enthousiasme qui fait vaincre. Ils cherchent à
se reconnaître, reprennent les excellentes positions qu'ils
avaient abandonnées pour se porter en avant, et permettent
à Marceau et à Kléber de rétablir l'ordre dans leur armée.
Ce ne fut qu'en faisant cesser le feu sur toute la ligne, que
les républicains reconnurent qu'ils ne faisaient, depuis près
d'une heure, que se fusiller entre eux ; mais la cause même
de ce désordre le rendit moins grave, peu d'hommes avaient
été tués. Marceau reforma ses bataillons, et bientôt le silence
de la nuit ne fut interrompu que par quelques fusillades qui
éclataient tout à coup, tantôt d'un côté, tantôt d'un autre.
Cependant Lyrot, réuni à ses collègues, portait de l'un à l'au-
tre ses remerciments pour la diversion courageuse qui l'avait
sauvé de l'embûche où son ardeur l'avait entraîné; mais
chacun s'excusait de ne pas avoir eu cette pensée Et
bientôt on fut à se demander quel était l'ami inconnu qui
s'était si audacieusement et si heureusement mêlé au com-
bat.
— Ce doit être un des bataillons que le Morbihan o promis
de nous envoyer, dit l'abbé Bernier.
— Ne savez-vous pas, reprit Marigny, que les habitants
de Montluc se sont joints à l'armée républicaine? Ne comp-
tons que sur nous-mêmes, messieurs, et peut-être aussi sur
cette troupe de braves qui nous a dégagés à Chàtcaubriant.
— Sur l'homme au masque rouge? dit Lyrot. Vous avez
raison, ce doit être lui, car, parmi le fracas du combat, j'ai
entendu quelques-uns de ces longs cris lugubres avec les-
quels les soldats se transmettent les commandements sans
qu'on puisse en deviner le sens.
Cependant la nuit avançait. Les généraux royalistes
avaient donné à leurs soldais quatre heures de repos sur le
champ de bataille même. De cette façon, et durant cette
nuit do quinze heures, un tiers des troupes dormait tandis
«jnc lis deux autres tiers veillaient. Le jour n'était pas levé
(juc luiile l'urinée était debout. Mais, hélas! celle vigilance,
II. 10
J58 LES AVENTURES
qui eût peut-être sauvé l'armée du Mans, ne devait pas lui
servir à Savenay. Ce n'étaient plus d'ailleurs d'inhabiles et
timides généraux, comme ceux que la Convention avait
d'abord opposés à des ennemis qu'elle trouvait méprisables,
qui commandaient l'armée républicaine : c'étaient Marceau,
Kléber, Beaupuy, Canuel, et dans les rangs inférieurs Mé-
nars, Savary, tous destinés à laisser des noms célèbres dans
l'histoire.
A huit heures du matin, après une nuit passée sous une
pluie glaciale, qui, selon l'expression de Benaben, entrait
dans la moelle des os, les royalistes, espérant que l'armée
républicaine aura eu moins de constance qu'ils n'en ont eu,
s'avancent dans la pénombre de cette funeste matinée. Vain
espoir î déjà les positions étaient envahies par les républi-
cains. On croyait les surprendre, et tout à coup on entend
retentir de toutes parts l'ordre de l'attaque. Toutefois, les
royalistes ne veulent pas paraître avoir attendu qu'on vienne
les chercher, ils s'avancent à grands pas, et avec tant d'im-
pétuosité, qu'une fois encore l'avant-garde des républicains
plie et se débande. Mais Kléber accourt, il se jette au miheu
des bataillons qui hésitent.
— En avant ! crie-t-il de sa voix tonnante.
— Nous n'avons plus de cartouches, répond l'officier au-
quel il s'adressait.
— Servez-vous de la baïonnette !
— Beaucoup de soldats les ont perdues.
— Ecrasez-les à coups de crosses, crie Kléber en se jetant
en avant.
A ce moment, le combat s'engage avec fureur; mais déjà
la division de Tilly et celle de Kléber avaient profité de la
nuit pour filer au delà des lignes des Vendéens et se porter
dans les bois et sur les hauteurs qui commandaient le flanc
des royalistes. Pendant que Marceau, multipliant les atta-
ques, tient occupées à la fois les divisions de Fleuriot, de
Lyrot et de Marigny, Kléber rejoint sa division et ordonne à
Tilly de continuer sa route, afin de tourner complètement la
ville de Savenay, de façon à y pénétrer par le côté opposé à
celui qui est occupé par les royalistes. A peine Tilly s'est-il
mis en devoir d'exécuter cet ordre, que Kléber débouche de
ses forêts et attaque en flanc Fleuriot et Marigny, qui, déci-
DE SATURNIN FICHET. 159
dés à mourir, se tournent vers ce nouvel ennemi et laissent
ainsi Lyrot soutenir seul l'attaque de Marceau. |
Vainement Fleuriot et Marigny opposent la plus héroïque
résistance pour couvrir Savenay, ils voient les rangs entiers
des Vendéens tomber autour d'eux, et déjà les munitions
leur manquent. A ce moment, des femmes, la plupart à che-
val, sortaient de Savenay pour porter des secours aux bles-
sés; elles vont d'abord du côté de Lyrot, mais déjà il reculait
sous les attaques successives de Marceau. Parmi elles se
trouvaient madame de Lescure et madame de Perbruck.
Elles retournent du côté de Marigny.
— Rentrez à Savenay 1 leur crie-t-il, tout est perdu!
Madame de Lescure veut rester.
— Madame, s'écrie alors Marigny, souvenez-vous de ce
que je vous ai promis dans des jours heureux, c'est qu'ils
n'auraient ce drapeau qu'avec ma vie!
Il prend alors des mains du jeune Savoyry le drapeau que
madame de Lescure avait brodé de ses propres mains, et
dédaignant de répondre aux attaques de Kléber par le feu
inutile des Vendéens, il s'élance à leur tête et attaque à son
lour les républicains à la baïonnette.
Quatre fois il s'avance jusque sur leurs rangs, quatre fois
le feu impassible des républicains renverse les soldats qui
le suivent et l'épargne seul. Fleuriot imite cet exemple sur
un autre point, et, deux fois repoussé, il revient encore à la
charge. Il semblait que sa tentative dût être aussi inutile
que les précédentes, mais tout à coup la ligne des républi-
cains s'ébranle, s'entr'ouvre et laisse apparaître une troupe
nombreuse qui a fait dans leurs rangs une large trouée.
Un homme masqué commandait celte troupe; il la précipite
dans la brèche qu'il vient d'ouvrir, et semble l'élargir pour
le passage des Vendéens. Fleuriot s'y élance avec le reste de
sa division, et peut ainsi gagner le bois. Mais déjà les ré-
publicains se resserrent, et ceux qui viennent de délivrer
si audacieusement la division de Fleuriot sont ramenés à
rendroit même d'où ils venaient de dégager les Ven-
déens.
Marigny, témoin de cette héroïque intervention, reforme
les rangs pour tenter une nouvelle charge. Mais il n'était
plus temps, Lyrot avait été obligé de se retirer devant Mar-
160 LES AVENTURES
ceau, qui, marchant toujours en avant, allait pouvoir pren-
dre Marigny à revers.
— A Savenay î s'écrie celui-ci.
Toutes les troupes se précipitent de ce côté, culbutant les
premières compagnies de Marceau qui veulent se placer
entre elles et la ville. Mais tous ne réussissent pas. Près de
quinze cents hommes sont séparés de la colonnne de Ma-
rigny et se trouvent enveloppés par Kléber et Marceau.
Ceux-là, sommés de mettre bas les armes, obéissent en
criant : Vive la nation ! vive la république ! et ils sont faits
prisonniers, A la vérité ils étaient entre les mains de Kléber
et de Marceau, qui n'avaient pas appris comme tant d'autres
à salir la victoire par des massacres inutiles. Mais six cents
autres se trouvèrent cernés par Weslermann. Parmi ceux-
là se trouvaient un grand nombre de femmes, et au milieu
d'elles madame de Perbruck, qui avait été témoin de la dé--
livrance de Fleuriot. Au masque rouge qui couvrait le vi-
sage de l'intrépide chef qui commandait cette petite troupe,
elle avait reconnu cet homme étrange dont lui avait parlé le
comte de X.,,, et dont lui avait aussi parlé Marigny.
Celui-ci lui avait dit qu'elle le retrouverait au miheu des
balles, et elle avait répondu qu'elle irait l'y chercher ; et, en
effet, elle s'était approchée de lui pendant qu'il rassemblait
ses soldats et qu'il plaçait au centre du carré, qu'il avait fait
jjprmer, les femmes éperdues, qui couraient de tous côtés,
rencontrant de tous côtés aussi des ennemis furieux qui
tuaient sans pitié. Déjà cette petite troupe, toujours com-
battant et toujours marchant, se glissait entre la division de
Kléber et Savenay, et était prête d'atteindre un petit bois,
qui eût dérobé sa marche aux républicains, lorsque Wesler-
mann débouche tout à coup, et le chef inconnu, ses six cents
soldats, deux cents Vendéens qui se sont joints à lui, cent
femmes à peu près, qu'il avait réunies au centre de son ba-
taillon, se trouvent tout à coup enveloppés.
On leur crie de se rendre. Le chef masqué répond vaine-
ment qu'il faut mourir ou se faire jour à travers les républi-
cains. Les soldats épouvantés jettent bas leurs armes et
se jettent à genoux. Aussitôt l'implacable Weslermann or-
donne le feu, et plus des trois quarts de cette troupe tombe
assassinée.
DE SATURNIN FICHET. 161
Madame de Perbruck avait enfin pu s'approcher du chef
masqué, elle allait l'interroger, lorsqu'elle le voit s'abattre à
ses côtés; il l'entraîne dans sa chute, et elle reste étendue
sur la terre, quoiqu'elle n'eût pas été atteinte. Elle ne com-
prenait pas ce qui lui arrivait, lorsqu'elle entend crier :
— Que ceux qui ne sont pas morts se relèvent, il leur sera
pardonné.
Les malheureux Vendéens croient à cette promesse, faite
par un officier républicain, ils se relèvent. Madame de Per-
bruck allait faire comme eux, mais la main du chef masqué
la retient fortement et l'attache à la terre. Cet jhomme
connaissait bien les ennemis auxquels il avait affaire. En
effet, à peine les malheureux Vendéens échappés à la pre-
mière décharge se sont-ils relevés, que le feu éclate encore et
anéantit ce reste de victimes. Un cri féroce de Westermann
célèbre cette horrible victoire. Mais il voit encore s'agiter
sur le sol quelques malheureux que la mort n'a pas encore
tout à fait achevés, il lance sa cavalerie au galop sur ce tapis
de cadavres et les foule aux pieds des chevaux, puis il con-
tinue sa course vers Savenay, où Lyrot et Marigny venaient
de rentrer.
Là c'était peut-être un plus horrible massacre.
Comme nous l'avons dit, Tilly avait tourné la ville, et
pendant que les royalistes en désordre s'y réfugiaient d'un
côté, Tilly l'envahissait de l'autre. Il reçoit à la baïonnette
les restes des divisions de Lyrot et de Marigny, poursuivis
maintenant par Marceau, Kléber et Westermann réunis : ce
ne fut plus alors un combat, ce fut un carnage. Lyrot est
percé de vingt coups de baïonnette, les canonniers vendéens
sont tués sur leurs pièces.
— Grâce pour ceux qui se rendront, criait Savary, qui,
nouvellement arrivé, ne comprenait pas les épouvantables
furies de celte guerre.
— J'aime mieux les tuer aujourd'hui que de les fusiller
demain, lui répond un soldat...
Et le carnage continue.
Marigny, plus heureux que Lyrot, culbute quelques sol-
dats, qui déjà se répandaient dans la ville et gagne la route
de Guérandc, où il avait relégué toutes les femmes, (belles
qui avaient obéi à l'injonction qu'il leur avait faite de ne
162 LES AVENTURES
point quitter ce faubourg, furent sauvées. Il retourne les
deux canons qui devaient protéger cette route en cas d'at-
taque, se place entre eux et laisse pendant une demi-heure
passer les femmes, les enfants, les vieillards, qui fuient avec
épouvante. Tout à coup la fuite devient plus terrible, elle
entraîne avec elle les vingt canonniers qui devaient servir
les pièces sous les ordres de Marigny. Il reste seul avec un
paysan nommé Chollet. Tous deux, la mèche à la main, et
lorsque le dernier de ceux qui fuient esl passé, ils se trou-
vent en face d'un bataillon de républicains,
Marigny et Chollet lèvent la mèche pour mettre le feu aux
pièces, mais tout à coup un jeune officier s'élance devant les
républicains et les arrête.
— Ils ont peur, s'écrie Chollet.
Pour toute réponse le commandant fait ranger son batail-
lon à vingt pas des canons et lui fait mettre l'arme au bras.
Lui-même, se plaçant en tête de ses soldats, reste immobile
en face des canons pointés contre eux.
Marigny reste immobile de son côté. Plus d'un quart
d'heure se passa ainsi.
— Monsieur de Marigny, crie alors le jeune commandant,
pensez-vous que les femmes soient assez loin ?
Marigny regarde au loin et s'incline sans répondre.
Alors le commandant se retourne vers son bataillon, im-
mobile devant la gueule des canons.
— En avant ! s'écrie-t-il.
Chollet lève la mèche pour mettre le feu à sa pièce, mais
Marigny la lui arrache, jette la sienne, et tous deux se reti-
rent sans qu'un seul coup de fusil trouble leur retraite.
Le commandant de ce bataillon s'appelait Savary.
Mais déjà c'en était fait dans Savenay, tout avait été tué.
Comme le soldat l'avait dit à Savary, ceux qui tuèrent ce
jour-là eurent raison, car le lendemain, les quinze cents
hommes sauvés par Kléber et Marceau, et tous ceux qui d'un
autre côté avaient été faits prisonniers, furent fusillés. C'est
que les représentants du peuple arrivaient toujours à la suite
de la victoire.
Mais l'histoire a suffisamment consacré ces atrocités à
l'abomination de la postérité. Il faut que nous revenions aux
événements parlicuhers de ce récit.
DE SATURNIN FICHET. 163
Par la présence d'esprit du chef au masque rouge madame
de Perbruck avait échappé à la mort, et, par un hasard pro-
videntiel, les chevaux lancés par Westermann sur ces tas de
cadavres ne l'avaient pas atteinte.
Déjà le combat était loin, et madame de Perbruck essayait
de se relever, lorsque la main qui l'avait retenue une pre-
mière fois l'arrêta encore.
— De la patience, madame, lui dit la voix de l'inconnu;
ne savez-vous pas qu'un geste, un mouvement, peuvent
attirer sur nous quelques-uns de ces misérables pour qui un
assassinat est considéré comme une victoire?
— Ah! s'écria madame de Perbruck, qui tressaiUit malgré
elle à l'accent de cette voix, qui êtes-vous? vous qui me
parlez ainsi.
— Silence! lui répondit l'inconnu, n'entendez-vous pas
marcher à quelques pas de nous?
En effet, et presque aussitôt, parut un paysan qui avait
sans doute imité l'exemple de son chef et qui comme lui
avait échappé à la mort.
A l'instant où il s'approchait de madame de Perbruck et
de l'inconnu, un coup de feu partit de derrière un buisson
et le renversa sur eux. Mais, il faut le dire , ce n'était déjà
plus les républicains qui commettaient ces cruautés, c'é-
taient les habitants du pays qui venaient achever l'œuvre
des vainqueurs. Du reste, ce qu'ils faisaient contre des roya-
Ustes vaincus, ils l'eussent fait de même contre des répu-
bhcains. Cet avertissement fit taire madame de Perbruck.
Il lui fallut rester près de cet homme dont la voix l'avait
tellement troublée, immobile, muette, couchée dans la boue,
couverte de sang et inondée par la pluie glaciale qui ne
cessa de tomber pendant toute cette journée. Enfin la nuit
arriva, le bruit des fusillades s'éteignit dans Savenay, et
bientôt on entendit partir du bois qui longeait la prairie où
avait eu lieu celle sanglante exécution, un cri doux et pro-
longé.
A ce bruit le chef se souleva.
— Il est temps, dit-il à voix basse à madame de Perbruck ;
il est temps, répéta-t-il plus haut.
Aussitôt quelques gémissements répondirent à cet ordre,
et des six cents hommes qui avaient occupé cet étroit es-
164 LES AVENTURES DE SATURN CHINFIET.
pace, sept ou huit tout au plus se relevèrent, mais madame
de Perbruck resta immobile.
— Ah! murmura le chef, la pauvre femme est morte.]
— Non, lui répondit un de ceux qui venaient de se relever,
le froid et la terreur l'ont fait s'évanouir.
— Eh bien, reprit le chef, nous la sauverons.
Il la prit dans ses bras et l'emporta à travers ce champ
jonché de cadavres.
QUATRIÈME PARTIE
Durant cette même journée, où périssaient à Savenay les
restes de l'armée royale, une scène non moins sinistre se
passait dans un somptueux hôtel de Nantes. Dans la partie
la plus reculée de cet hôtel, trois hommes étaient assemblés.
L'un d'eux se promenait activement, les mains derrière le
dos. Il était d'une taille élevée et légèrement voûtée. Ses che-
veux noirs et huileux tombaient sur ses épaules, sa démar-
che était brusque, son teint basané; ses yeux petits et ha-
gards ajoutaient à l'expression farouche et commune de son
visage. Cet homme était Carrier.
— Nous ne sommes que des enfants, dit-il d'une voix brus-
que et rauque. Billaud-Varennes et Maillard ont tué douze
mille prisonniers à Paris en moins de cinq jours, et je n'en ai
pas encore deux mille.
— Cependant, répondit l'un des deux autres hommes, le
tribunal révolutionnaire va aussi vite que possible pour les
condamnations; les prisonniers ne font qu'entrer et sortir,
c'est à peine si on leur demande leur nom, ils sont immédia-
tement condamnés.
— Tais-toi, Lamberty, dit brusquement Carrier, j'ai beau
le presser, j'ai beau le menacer, je n'ai pas pu obtenir plus
de deux cents condamnations par jour. A ce compte il nous
10.
166 LES AVENTURES
rauclra''plus de trois mois pour débarrasser un peu les prisons
et faire place à de nouveaux brigands. Guillotin était un
imbécile, et son invention n'est bonne que pour les voleurs
et les assassins ; mais ce n'est pas ainsi qu'on peut arriver
à exterminer rapidement les ennemis de la république.
— N'êtes-vous pas le maitre de les faire fusiller ? dit le troi-
sième personnage.
— Ne sais-tu pas, Fouquet, répondit Carrier à celui qui
venait de lui parler, que les soldats hésitent, et que le plus
souvent ils refusent de recommencer pour ceux qui ne sont
pas tombés du premier coup. Non, non, pas de fusillade, il
nous faut autre chose.
Les deux affidés de Carrier se regardèrent tout épouvantés
eux-mêmes des desseins de leur maître.
— J'attends quelqu'un, reprit Carrier après un moment de
silence, et j'espère avoir découvert le moyen d'expédier la
besogne. Mais parlons d'autre chose. Avez-vous trouvé les
hommes que je vous ai demandés? ajouta-t-il en s'asseyant
près de la table où se tenait le terrible conseil.
•— Ils doivent venir ici dans une heure; vous les passe-
rez en revue et vous leur direz ce que vous attendez d'eux.
— C'est bien, dit Carrier; et quels sont ceux que tu as
choisis ?
— Je suis allé, répondit Lamberty, dans les cabarets de la
Basse-Fosse, où se réfugient les déserteurs de la marirte;
j'ai recruté là une douzaine d'hommes déterminés et que
rien n'épouvante.
— Ceux-là, dit Carrier, nous accompagneront dans l'ex-
pédition du projet que je médite; mais ce n'est pas là pré-
cisément les hommes qu'il me faut. Je veux des hommes qui
sachent Hre et écrire. Si j'ai besoin de bras qui exécutent,
il me faut aussi des inteUigences capables de me compren-
dre.
— Je crois avoir trouvé votre affaire mieux que Lam-
berty, reprit Fouquet avec une vanité féroce; je suis allé à
la prison pour dettes, j'ai rencontré là quelques-uns de ces
malheureux à qui la rigueur des aristocrates fait expier le
malheur d'avoir fait des affaires qui n'ont pas réussi; je les
ai avertis de vos projets et j'ai laissé les portes ouvertes.
Vingt se sont échappés et seront ce soir ici. Je ne suis pas
DE SATURNIN FICHET. 167
descendu dans les cabarets de la Basse-Fosse pour en re-
cruter d'autres, mais je suis allé dans la maison de jeu du
quartier Graslin. J'y ai trouvé quelques fils de famille ruinés
par nos bonnes amies , quelques bons vivants qui ont cou-
tume de répondre à leurs créanciers par des coups de bâton
et au besoin par des coups d'épée; vous en aurez au moins
trente ce soir, et s'il vous en faut davantage...
— Ce sera assez, dit Carrier, s'ils sont actifs : du reste,
tout le monde aura ses fonctions, vos hommes comme ceux
de Lamberty. Je leur taillerai de l'ouvrage à tous.
Une heure après on introduisit dans un vaste salon cin-
quante ou soixante misérables; c'était le rebut de la société,
non pas en ce sens que ces hommes appartinssent aux plus
basses classes du peuple, mais parce qu'il n'en était pas
un, qui dans les temps plus calmes, n'eût été condamné,
pour ses crimes, au bagne ou au gibet : c'étaient des es-
crocs, des banqueroutiers, des faussaires; c'étaient des cais-
siers qui avaient volé leur patron, c'était, enfin, cette écume
de la»société moyenne, bien plus infâme et bien plus cruelle
que l'écume même de la populace. Presque tous étaient
jeunes encore, mais tous paraissaient dégradés par la dé-
bauche.
Lorsque Carrier entra il se promena silencieusement au
milieu d'eux, comme un général dans les rangs de ses sol-
dats ; et de mémo que le général sourit en voyant la bonne
tenue de ses troupes, de même Carrier parut content à l'as-
pect de ces visages farouches, de ces regards abjects, de
cette dégradation anticipée imprimée sur le front de ces
misérables.
— C'est bien, dit-il en se retournant d'un air d'approba-
tion vers celui de ses deux infâmes lieutenants qui lui avait
amené cette troupe immonde.
Carrier se plaça bientôt au milieu du salon et fit faire le
cercle autour de lui.
— Soldats de la compagnie de Marat, leur dit-il, car c'est
là le nom pur et illustre que vous porterez désormais, vous
êtes appelés à sauver la patrie, à purger la Bretagne de tous
les tpaitres et do tous les brigands qui l'infestent; vous ar-
roserez de leur sang l'arbre de la liberté pour qu'il s'élève
grand, fort et impérissable.
168 LES AVENTURES
Un hurlement d'approbation répondit à ces premières
paroles.
' — Mais vous n'êtes pas seulement des soldats, ajouta Car-
rier, vous êtes encore des magistrats.
Ce nom honorable appliqué à cette bande de misérables
fît reculer quelques-uns d'entre eux.
— Voici , continua Carrier, les fonctions dont je vous in-
vestis : partout où vous soupçonnerez des coupables, partout
où vous croirez qu'il y a des suspects, des étrangers, des
malveillants ou des modérés, vous devez être présents. In-
terrogez-les, arrêtez-les. Si l'on vous ferme les portes, faites-
les ouvrir au nom de la loi; si vous n'êtes pas en force
suffisante, requérez la gendarmerie, les gardes nationaux,
la troupe elle-même. Je les place tous sous votre comman-
■ dément. Vous voyez quels sont vos pouvoirs. Si vous voulez
être fidèles à votre mandat, aucun des ennemis de la répu-
blique ne pourra vous échapper. Surtout, point de pitié!
N'écoutez ni les larmes ni les prières ! Ne vous laissez at-
tendrir ni par la vieillesse ni par l'enfance, et si quelqu'un
de vous ne pouvait résister aux attraits de la beauté, je fer-
merai les yeux durant quelques jours, pourvu que celle que
vous aurez distinguée soit restituée au bourreau lorsque
vous en serez las.
Si l'histoire n'avait juridiquement attesté ces épouvanta-
bles horreurs, nous hériterions à les détailler.
A ces paroles de Carrier répondirent des acclamations
furieures; on battait des mains, et chacun de ces forcenés
faisait au milieu des plus affreux jurements le serment d'être
implacable.
— Braves amis, reprit Carrier, toute peine mérite salaire,
les appointements de chacun de vous sont fixés à trois cents
francs par mois, et je laisse à votre probité de remettre à la
commune tout ce que vous saisirez dans la demeure ou sur
la personne de ceux que vous arrêterez.
Ce fut un nouvel enthousiasme et de nouveaux serments.
— Et maintenant, leur dit Carrier, allez, et dès ce soir
vous entrerez en fonctions. Une ceinture rouge et un plumet
rouge vous désigneront au respect du peuple et aux auto-
rités.
Après ces paroles, ces misérables se retirèrent conduits
DE SATURNIN FICHET. 169
par Lamberty. Fouquet se rendit à la commune pour y ap-
porter la nouvelle de cette exécrable institution.
Carrier était seul depuis quelques moments, lorsqu'à la
porte du cabinet où il s'était retiré se montra une femme
d'une rare beauté.
Celui qui écrit ces lignes était bien jeune la première fois
qu'il vit cette femme. Elle était à la fenêtre d'une maison
isolée : sa pâleur livide, son excessive maigreur, n'avaient
pas encore effacé cette beauté célèbre. De longs cheveux
noirs, des yeux bleus, des lèvres minces, un nez légèrement
courbé, lui donnaient un air de hauteur remarquable.
Ce fut un hasard bien rare qui permit à l'auteur de ce
Uvre de voir cette femme, car sa maison était constamment
fermée. Jamais les persiennes ne s'ouvraient, jamais une
personne étrangère ne venait frapper à cette porte, et il se
souvient encore que lorsqu'il passait devant cette maison
avec le domestique qui le conduisait à l'école, jamais celui-
ci ne manquait de l'entraîner du côté opposé de la rue, en
disant d'un ton épouvanté et comme s'il eût passé devant
une tombe ou un échafaud :
— Ne touchez pas à ces murs, c'est la maison de la maî-
tresse de Carrier.
Cependant près de vingt ans étaient écoulés depuis que
la tyrannie féroce de Carrier avait passé sur la ville de
Nantes. Mais le souvenir de ses crimes était encore si vivant
qu'il pesait comme un anathème sur la misérable femme
sortie encore plus sanglante que flétrie des embrassements
de ce monstre.
Mais à l'époque dont nous parlons elle n'était pas pros-
crite, elle régnait en souveraine sur le bourreau de Nantes.
Lorsqu'elle parut devant Carrier, celui-ci se retourna vers
elle et lui d'une voix brusque :
— Eh bien ! que veux- tu, Angélique?
— Tu nous avais promis une fête pour ce soir, répondit
cette femme, voici la soirée qui s'avance et je ne vois rien
de prêt.
■— Allons, allons, lui dit Carrier, ne soit pas si impa-
tiente; attends un peu, et si cette fois tu n'es pas contente,
je ne sais plus en vérité qu'inventer pour satisfaire tes ca-
prices.
170 LES AVENTURES
— Ne viens-tu pas à la comédie avec moi? reprit Angéli-
que ; et me laisseras-tu seule dans ma loge, comme tu fais de-
puis quelques jours ?
— Tu sais, répondit Carrier d'un ton sombre, que je hais
les réunions publiques, on vient m'y assiéger de tous côtés
de demandes que je ne veux pas entendre.
— T'a-t-on dit, reprit Angélique, que le président du tri-
bunal révolutionnaire s'est présenté trois ibis, et que les
membres de la commune sont venus aussi quatre fois dans
la journée ?
— Et que leur as-tu fais répondre? dit Carrier.
— Gomme à l'ordinaire, répondit Angélique, je leur ai fait
dire que tu étais malade, et que tu ne pouvais recevoir per-
sonne. Mais la commune et le tribunal étant remontés en-
semble dans l'hôtel, ils ont dit qu'ils reviendraient ce soir
encore.
— Que me veulent-ils ? qu'onl-ils à me dire? dit Carrier
avec colère, je leur transmets mes ordres, qu'ils les exécu-
tent. Je leur désigne les coupables, leur affaire c'est de les
condamner et de les mener au supplice. Je ne veux point les
voir.
— Il faut que je te prévienne aussi, dit Angélique d'un ton
railleur, que ces messieurs (et ce mot était une dénonciation
dans la bouche de celle qui le prononçait), je dois te préve-
nir que ces messieurs ont déclaré qu'ils ne quitteraient pas
l'hôtel sans t'avoir vu.
— Ah ! ils veulent me voir absolument, s'écria Carrier,
eh bien ! dis qu'on les laisse entrer, ils sauront ce que c'est
que de pénétrer dans l'antre du lion.
— Ah ! puisque c'est ainsi, dit Angélique en se jetant sur
un canapé, j'aime autant cela que d'aller au théâtre, je suis
curieuse de savoir comment tu vas les arranger.
— Non, dit Carrier, il faut que tu paraisses ce soir à la co-
médie. Si tu rencontres Francastel, invite-le à souper pour
ce soir ; rassemble aussi quelques-uns de nos fidèles ; n'ou-
blie pas d'amener celles de tes amies qui aiment le plaisir
et la joie. Je t'ai promis une fête, AngéUque, je veux quelle
soit digne de mon impératrice, ajouta-t-il avec un sourire
hideux. Va, et je te réponds que tu seras contente de moi.
Angéhque se retira, et bientôt après on vint annoncer à
DE SATURNIN PICHET. 171
Carrier qu'un homme se disant patron d'une barque hollan-
daise demandait à lui parler.
— Enfin! s'écria Carrier en se levant avec une joie sau-
vage.
Immédiatement entra un homme d'une taille colossale; son
visage aplati avait un air d'idiotisme et presque d'imbécil-
lité.
— Eh bien ! lui dit Carrier, est-ce prêt, Notron?
L'homme répondit par un signe de tête affirmatif.
— As-tu bien pris tes précautions ?
— Oui, répondit Notron d'une voix caverneuse.
— Les soupapes sont pratiquées ?
— J'ai fait l'ouvrage moi-même. Au signal qu'il vous
plaira de me donner, le bateau coulera avec toutes ses mar-
chandises.
Carrier ouvrit un secrétaire, y prit quelques rouleaux d'or,
et reprit :
— Le prix de ton bâtiment a été payé; voici pour ton si-
lence.
Il lui remit l'argent, que l'autre compta exactement. Il y
avait cinquante louis. C'était le prix de plus de huit cents
têtes ; la république ne les estimait pas très-haut.
— Mais ce n'est pas tout, dit Carrier; il faut que tu me
trouves d'autres navires, et que tu me les disposes de même.
Notron le regarda.
— Savcz-vous, lui dit-il en baissant la voix, que vous pou-
vez loger huit cents personnes dans ma barque?
— C'est bien peu, dit Carrier. Mais, ajouta-t-il en riant,
quand il y a place pour huit il y a place pour neuf, quand
il y a place pour neuf il y a place pour dix, ils y mettront de
la complaisance et se serreront un peu.
— El quel jour faites-vous votre expédition? reprit No-
tron.
— Attends-moi ce soir vers minuit au plus tard, mais
attends-moi.
Le patron se retira, et Carrier fut averti que les membres
de la commune et ceux du tribunal révolutionnaire l'atten-
daient dans le même salon où quelques heures auparavant
il avait reçu les misérables qu'il avait investis d'exorbitants
pouvoirs.
172 LES AVENTURES
Avant d'entrer, Carrier s'arrêta à la porte et entendit Lam-
berty qui disait insolemment :
— Les gens de la maison se sont trompés, le citoyen Car-
rier ne peut vous recevoir, il est malade.
— Il a cependant reçu, il y a peu de temps, une troupe
d'hommes.
— Qui te l'a dit? fit Lamberty en s'adressant à celui qui
qui avait pris la parole.
— Mais les gens même de la maison.
— Eh bien ! que]t'importe ? Carrier reçoit qui il veut.
— Mais, reprit un autre, il est impossible d'administrer
ainsi. Le citoyen représentant devient invisible; a-t-il peut"
de nous?
A ces mots Carrier entra violemment dans le salon.
— Qui dit que j'ai peur? s'écria-t-il en promenant sur
l'assemblée un regard farouche; qu'il parle, qu'il se montre,
et, ajouta-t-il en frappant sur la poignée de son sabre, je
lui apprendrai si j'ai peur.
Carrier, comme tous les scélérats, était un lâche, mais il
savait au besoin, jouer l'audace au point d'intimider les plus
résolus.
A son aspect le plus profond silence succéda aux mur-
mures qui éclataient un moment avant. Il reprit tout aussi-
tôt avec l'accent du plus profond mépris :
— Eh bien, vous vous taisez maintenant; c'est vous qui
avez peur. Parlez donc, que me voulez-vous ? Est-ce une
trahison que vous venez me proposer, que vous n'osez
parler?
— Citoyen représentant, répondit un des membres du co-
mité, le tribunal révolutionnaire demande qu'on lui laisse
quelque répit. Il désire porter plus d'ordre et de mesure dans
ses jugements; à peine s'il a le temps de constater l'identité
des coupables, et il a appris avec douleur que plusieurs in-
dividus avaient été condamnés sous des noms qui n'étaient
pas les leurs.
~ Les noms qu'ils avaient pris les ont-ils fait connaître
pour de bons patriotes? reprit brutalement Carrier. Non,
puisque vous les avez condamnés. Eh bien ! les noms qu'ils
vous cachaient vous les eussent montrés plus coupables en-
core. Frappez, frappez, vous dis-je, c'est votre devoir.
DE SATURNIN FICHET. 173
— Mais, citoyen, dit vivement un membre de la com-
mune, sommes-nous donc des instruments aveugles?
— Aveugles et stupides, repartit Carrier; car vous n'êtes
bons à rien, vous ne faites rien, mille complots se trament
dans l'ombre, les prisons regorgent et menacent, il me faut
d'autres bras pour agir.
— Est-ce donc dans l'intention de nous destituer que vous
avez établi cette compagnie de Marat, dont vous nous avez
fait signifier la création ?
— Non, messieurs les élus du peuple, non, dit Carrier en
ricanant ; c'est au contraire pour vous laisser dormir en
paix dans vos places. Ils feront la besogne que vous ne sa-
vez pas faire, ils donneront les ordres que vous ne savez
pas donner.
— Et, s'écria l'un des membres de la commune, il faudra
leur obéir ?
— Ne m'obéissez-vous pas ? s'écria Carrier. Sachez donc,
tièdes patriotes! misérables modérés que vous êtes! sachez
donc que chacun de ces hommes est un autre moi-même, et
que vous lui obéirez comme à moi. Qui donc a parlé de dés-
obéissance ici ? Lamberty, Fouquet, ajouta-t-il, en se tour-
nant vers ses deux heutenants, oii sont les traîtres qui mur-
muraient quand je suis arrivé? quel est celui qui veut voir
s'il vaut mieux être assis au banc des juges ou sur celui des
accusés? Ah ! je vous comprends ! Quelques-unes de vos créa-
tures se trouvent parmi les prisonniers, ce que vous appelez
des parents, des amis, et vous demandez du répit, et vous
éprouvez de la douleur des jugements que vous avez pronon-
cés. Ah l c'est ainsi ! eh bien ! eh bien ! ce sera votre tour.
Les clubs me sollicitent ; je résistais. Ils me demandent votre
tête, je la leur promets... Ah! c'est ainsi que vous tenez
compte de ma douceur et de mon humanité ?
Un ricanement échappa à l'un des membres de la com-
mune à ce mot prononcé par Carrier.
— Ahl tu ris? misérable aristocrate! fit le féroce pro-
consul ,
Et à l'instant même il frappa le malheureux d'un souf-
flet.
— C'est trop ! s'écria l'insulté en prenant une position me-
naçante.
174 LES AVENTURES
Carrier lira son sabre et reprit avec la rage d'une béte
fauve aux abois :
— Et vous venez tous ici pour m'assassiner sans doute ?
A moi, Lamberty ! Fouquet! à moi les patriotes!
Une douzaine de sans-culottes qui servaient de gardes du
corps à cet infâme parurent aussitôt le sabre et le pistolet au
poing.
— Eh bien î continua Carrier, est-là ce que vous voulez ?
à nous tous donc.
Et il s'avança le sabre levé contre les membres de la com-
mune et du tribunal révolutionnaire, qui se reculèrent avec
épouvante en s'écriant :
-- Nous obéirons, citoyen Carrier.
— Allez donc , indignes patriotes , froids amis de la
liberté, allez et tâchez de mériter le pardon que je .vous
accorde.
Tous se retirèrent alors sans qu'aucune voix osât pro-
tester contre cette exécrable tyrannie, sans qu'un sentiment
d'honneur s'élevât contre de si sanglants outrages.
Encore une fois il faut à de pareils actes le témoignage de
l'histoire, pour qu'on puisse y croire. Et cependant, alors
même qu'on est obligé de les admettre comme certains, ils
restent incompréhensibles. Si la commune et le tribunal ré-
volutionnaire eussent obéi aux ordres de Carrier avec la
passion et l'aveuglement d'hommes qui poursuivent avec la .
même fureur une même pensée, on comprendrait leur féro-
cité. Mais ces hommes avaient horreur des excès dont ils
étaient les instruments, ils s'arrêtaient malgré leur terreur
dans la voie sanglante où on les poussait, ils comprenaient
leurs crimes, et les prenaient en horreur. Alors ils croyaient
se sentir le courage de ralentir cette terrible extermination
dont ils étaient les agents; alors ils venaient frapper à coups
redoublés à la porte de Carrier pour lui faire entendre la
vérité; ils y venaient décidés à mourir ; mais une fois en sa
présence ils hésitaient, ils tremblaient ; les fureurs tragiques
du tigre les glaçaient d'effroi. Et cependant quel était leur
suprême danger ? La mort. La mort, ils l'avaient prévue, ce
n'était donc pas de cela qu'ils avaient peur.
De quoi donc avaient-ils peur ? d'un homme ; oui, d'un
homme, et surtout d'un mot.
DE SATURNIN FICHET. 175
Voilà ce qui semble inexplicable, et voilà cependant ce qui
est vrai : la terreur régnait... la terreur 1 quelque chose de
bas, de rampant, de glacé qui asservissait tous les cœurs,
dégradait tous les courages, brisait toutes les volontés.
L'elfroi que peut inspirer un monstre comme Carrier est
indicible : c'est le serpent vénéneux dont l'œil sanglant en-
lève au malheureux, qui le découvre près de lui, la force de
fuir et de se défendre. Et qu'on ne s'imagine pas que ce fût
là le sentiment de quelques-uns et de quelques instants;
toute la population nantaise frémissait. au nom de Carrier,
ce dieu sanglant de la terreur.
Ce nom, on n'osait le prononcer dans le secret des fa-
milles; il semblait que les murs allaient s'écrouler et s'a-
battre sur la tête de ceux qui eussent parlé du proconsul.
Quinze ans après le passage sanglant de Carrier à Nantes,
et lorsqu'il avait été puni de ses forfaits, ce souvenir était
encore si puissant dans l'esprit de ceux qui avaient sur-
vécu à cette effroyable tempête, que si un homme fût entré
dans un salon en criant : Voici Carrier ! tout le monde
eût pâli, et les femmes et les timides se fussent levés pour
s'enfuir.
II
Cependant les membres de la commune et du comité ré-
volutionnaire s'étaient retirés, et Carrier était resté seul
avec ses lieutenants Fouquet et Lamberty.
—Ah! s'écria-t-il, ils hésitent, eh bien! ils marcheront, ou
ils seront emportés par le torrent révolutionnaire que j'ai
enfin mis à mes ordres.
— La felouque de patron est-elle prête? dit Fouquet.
— Oui, répondit Carrier en s'asseyant devant une table
où il écrivit quelques mots. Mais aussitôt il se leva, déchira
176 LES AVENTURES
le papier, jeta les morceaux au feu et les suivit des yeux jus-
qu'à ce que le dernier lut entièrement brûlé.
Lamberty et Fouquet se regardèrent. Carrier, en elTet, s'é-
tait oublié. Jamais il n'avait voulu donner un écrit, jamais
il n'avait voulu laisser entre les mains de personne la trace
d'un de ses forfaits.
On a osé dire que Carrier fut un de ces fécoces aveugles
qui croyaient servir de bonne foi les projets de la Convention.
Ce n'était pas vrai : Carrier avait la conscience de ses cri-
mes; il savait aussi bien que personne qu'il dépassait les
plus farouches intentions de l'assemblée souveraine, et la
meilleure preuve qu'on puisse en donner, c'était le soin mi-
nutieux qu'il mettait à faire disparaître toutes traces de ses
ordres sanguinaires.
— Fouquet, dit-il, lorsque le dernier morceau de papier
fut consumé, tu iras à la prison du château, et tu diras que
l'on délivre mille à douze cents prisonniers.
-- Quel prétexte donnerai-je ?
/— Tu diras au commandant que je viens d'ordonner leur
translation à Paimbeuf pour prévenir un trop grand encom-
brement.
— Le navire est donc prêt ? dit encore Fouquet.
Carrier le regarda d'un air familier et caressant.
— As-tu envie de l'essayer ? lui dit-il.
Fouquet pâlit.
— Oià est-il ? reprit Lamberty.
— En face du vieil hôpital.
— Qui conduira les prisonniers?
— Eh parbleu! la garde nationale, les volontaires: le reste
nous regarde. Où sont vos hommes ?
— Au café de la Comédie, repartit Lamberty.
— Qu'ils soient tous ici à une heure du matin; je veux les
installer moi-même dans la plus agréable de leurs fonctions.
A propos, j'ai oublié de nommer un chef à ma compagnie de
Marat. Y as-tu pensé, Fouquet?
— J'ai fait espérer ce grade à un nommé Gabriel Chevelin,
qui a envoyé son père et sa mère à la guillotine parce que
c'étaient des aristocrates.
— Je le nomme, fit Carrier. Ah ! Lamberty, tu te laisses
battre par Fouquet.
DE SATURNIN FICHET. 177
— Tu te trompes, citoyen représentant, dit Lamberty
d'un air de vanité , car c'est moi qui l'ai désigné à Fou-
quet.
— A la bonne heure! à la bonne heure! dit Carrier Je vois
que vous me comprenez tous les deux. Et maintenant,
hâtez- vous, nous soupons à dix heures.
— Nous y serons, reprirent les deux Ueu tenants, et ils
s'éloignèrent.
Un moment après Angélique parut.
— Seule ? lui dit Carrier...
— Le grand salon est plein, répondit gracieusement An-
gélique; jamais je n'ai trouvé tant d'empressement; va,
Carrier, va ! tu triomphes, tu es véritablement le représen-
tant d'un grand peuple.
— Tu me flattes, Angélique, dit Carrier en s'asseyant
amoureusement près d'elle; est-ce que tu me trompes?
Angélique le regarda avec attention, et après un moment
de silence, elle lui dit :
~ Est-ce que tu me soupçonnes ?
A son tour Carrier l'examina et lui dît :
— Et si je te soupçonnais?
— Si tu me soupçonnais. Carrier, je ne serais déjà plus
ici; tu m'aurais déjà envoyée au tribunal révolutionnaire.
Tu n'attendrais pas pour cela d'èlre sûr que je te trompe.
— Tu me crois donc bien méchant?
— Non... mais je t'aime assez, moi, pour comprendre
toutes les vengeances, repartit amoureusement Angélique.
Oh ! si tu me trompais, toi, Carrier, je le tuerais... ou je le
dénoncerais !
Le tigre sourit avec vanité.
Ces deux amants, qui se promettaient la mort, étaient di-
gnes l'un de l'autre. Bientôt ils passèrent dans le salon. Une
agitation singulière y régnait.
— Qu'y a-t-il donc de nouveau? dit Carrier en se mettant
le dos à la cheminée.
— Quoi, dit l'un des assistants, n'as-tu pas appris que les
royalistes ont été écrasés aujourd'hui mémo à Savenay?
— A-t-on l'ail des prisonniers? dit Cnriicr.
— On a fusillé jusqu'à la nuit.
178 LES AVENTURES
-- Ah! dit Carrier avec amertume, Bourbotte et Priur sont
jaloux de moi.
— Cependant on dit que Marceau et Kléber ont promis
leur pardon à quelques milliers d'hommes qui ont mis bas
les armes.
— De quoi se mêlent-ils? s'écria Carrier avec fureur;
qu'ils se battent, c'est leur affaire. Ah! Bourbotte se laisse
intimider.
— Les prisonniers sont dirigés sur Nantes, répondit quel-
qu'un.
— Vraiment! s'écria Carrier avec joie; voilà une bonne
nouvelle. Ah ! on les envoie à Nantes ! les logements seront
faits. C'est bien... c'est bien, ajouta-t-il en se frottant les
mains ; la soirée commence bien, j'espère qu'elle finira de
même.
Alors Carrier se mit à papillonner.
C'était une société étrange et dont nous n'avons aucune
idée, que celle d'un pareil salon. Ce n'étaient pas seulement
des courtisanes éhontées qui se trouvaient là, il y avait aussi
quelques femmes appartenant à d'honorables familles et qui
n'avaient pas oublié toute retenue; mais elles venaient s'as-
socier aux joies de Carrier sous l'impulsion du même senti-
ment qui avait fait accepter aux membres de la commune
les menaces et les outrages de ce misérable.
Avant d'entrer dans cette maison, on avait versé bien des
larmes. En effet, Angélique, en arrivant au théâtre, avait
promené un regard impérieux sur toute la salle, et, dans un
instant, elle avait choisi ses favorisés et ses victimes. Quel-
ques furieux avaient été appelés dans sa loge par un sourire
gracieux; ils étaient accourus avec empressement et avaient
accepté l'invitation comme une faveur; d'autres avaient été
avertis par un regard si menaçant, qu'Angélique s'étonnait
de ce qu'ils n'étaient pas encore venus déposer leurs repects
aux pieds de la souveraine de Nantes. Il avait fallu céder, et,
à leur tour, ils avaient reçu des invitations pour eux et leurs
femmes.
Celles-ci, comme de coutume, s'étaient d'abord révoltées
contre la faiblesse de leurs maris. Ce n'étaient pas seulement
l'horreur qu'inspiraient à tout !e monde les crimes de Car-
rier qui les poussait à vouloir refuser, c'était encore l'impu-
h
DE SATURNIN FICHET. l79
reté des orgies auxquelles il fallait assister; mais après le
premier mouvement de révolte on avait dû réfléchir un re^
fus; c'était la mort, la mort pour soi, pour ses enfants si on
en avait, pour sa mère, pour son père s'ils vivaient encore.
Alors on cédait, on se rendait dans le salon de Carrier, et l'on
effaçait la trace de ses larmes; car cet homme avait plus
d'une fois dit au sérieux ce mot devenu plus tard si bouffon
dans une illustre parade : « Le premier qui ne s'amuse pas,
je lui fais couper la tête. »
Carrier, heureux d'une victoire qui lui promettait de nou-
velles victimes, s'était approché d'une femme qu'il ne con-
naissait pas. Cette femme était d'une éclatante beauté, et
Carrier l'avait remarquée tout d'abord.
— En vérité, citoyenne, je suis charmé que tu sois des
nôtres, lui dit-il galamment. Qui es-tu, dis-moi, pour que je
sache à qui je dois tant de reconnaissance?
— Je m'appelle Louise, lui répgndit gracieusement cette
femme.
— Est-ce là ton seul nom ?
— J'ai oublié l'autre.
— Comment cela ? tu ne sais pas le nom de ton père ?
~ Le nom de mon père était celui d'un aristocrate, je ne
veux plus le savoir.
Ah ! voilà qui est d'une brave et bonne patriote, la belle;
mais n'as-tu pas une famille, des frères, des sœurs que tu
veuilles protéger?
— Je suis orpheline.
— Et tu n'es pas mariée? !^^
Cette femme regarda Carrier d'un air de coquetterie :
— J'attends un mari qui me plaise.
— Ou un amant.
— Le nom n'y fait rien.
Pendant que Carrier causait ainsi dans un coin, Angélique
l'observait d'un air soupçonneux.
— Lamberty, dit-elle en appelant près d'elle ce lieutenant
de Carrier, quelle est celte femme qni est là au coin de la
cheminée?
— Je ne la connais pas.
— Qui l'a amenée?
180 LES AVENTURES
— Je vais le savoir, dit le lieutenant, et il se promena
dans les groupes.
— Allons, citoyen Carrier, disait cette femme, ne me par-
lez pas de si près ; voilà la belle Angélique qui tourne de
notre côté des regards menaçants.
— Laisse-la s'irriter, repartit Carrier, si elle veut faire la
jalouse d'une manière gênante, je saurai la faire taire.
— Toi, allons donc! tu n'oserais pas? Tu es déjà tout em-
barrassé de l'audace que tu as eue de m'approcher; je parie
que tu n'oserais rester avec moi jusqu'au souper.
— C'est ce que tu verras.
— Me mettras-tu à table à côté de toi?
— Certainement.
— Et si je te demande un moment d'entretien'particulier?
me l'accorderas-tu ?
— A l'instant, dit Carrier.
', — Plus tard, repartit Louise, je ne veux pas la faire mourir
de jalousie.
Cependant Lamberty s'était approché de la plupart des
invités et les avait questionnés sur la belle inconnue. Per-
sonne ne savait qui elle était, personne ne l'avait amenée.
Lamberty alla porter cette réponse à Angélique, qui se leva
et alla droit à l'étrangère.
— |Dis-moi, je te prie, citoyenne, lui dit-elle, quel est celui
de ces messieurs qui est ton amant, ton frère ou ton père,
pour que je puisse lui faire mon compliment?
— Je n'ai ni frère, ni mari, ni père, ni amant dans ce sa-
lon, repartit Louise, je suis venue seule.
—■ Et sur quelle invitation es-tu venue ?
— Sur l'invitation du citoyen Carrier, répondit cette femme
avec une rare résolution.
— Ah! vraiment! tu ne m'avais pas annoncé cette aima-
ble visite, citoyen Carrier, dit Angélique la pâleur sur le
front.
— Tu vois, dit Carrier, qu'elle s'annonce très-bien d'elle-
même.
Cette réponse fut accompagnée d'un regard si menaçant
qu'Angélique se retira.
Mais aussitôt elle prit Lamberty à part.
DE SATURNIN FICHET. I8l
— Il faut que celte femme ne sorte pas vivante de cet
hùlel, lui dit-elle.
— Mais... dit Lamberty en hésitant, si Carrier la pro-
tège.
— Tu as raison, dit Angélique; n'en parlons plus.
Puis elle reprit tout haut :
— L'heure se passe et le souper n'arrive pas. Je m'en
vais le presser.
Elle quitta aussitôt le salon, mais au Heu de s'occuper
du festin, elle courut dans sa chambre, ouvrit une cassette
cachée au fond d'un secrétaire à secret, y prit de l'or, des
diamants, quelques papiers, les mit dans ses poches et choi-
sit dans sa garde-robe un manteau dont elle s'enveloppa.
Mais presque ausitôt elle entendit un bruit de pas, et la
porte de sa chambre s'ouvrit. Elle jeta son manteau.
— Que fais-tu là? lui dit Carrier.
— J'élais venue ajouter quelques bijoux à ma parure,
répondit Angélique. Ahl Carrier, je ne suis plus assez
belle.
— Je ne veux pas de scènes de jalousie, entends-tu; je
suis venu pour t'en prévenir... Allons, rentre au salon, et
prends garde à la façon dont tu te conduiras. Du reste, je
te préviens que les portes de l'hôtel sont fermées.
— Elles le sont tous les jours.
— Oui, pour ceux qui entrent; maïs, ce soir, elles le
sont pour ceux qui veulent sortir.
— Ah? dit Angélique en riant, tu croyais donc que je
voulais partir? tu te trompes, Carrier. Ne sais-tu pas ce
que je t'ai dit : Si tu m'es jamais infidèle, je te tuerai.
— C'est bon, dit Carrier; en attendant, je t'avertis que
le souper nous attends.
— Je te suis, dit Angélique.
Et profitant d'un moment oîi Carrier gagnait la porte,
elle s'empara d'un couteau et le cacha dans Tune des
SCS poches.
Tous deux rentrèrent au salon. L'empressement de tous
les invités autour de la nouvelle venue dut prouver à An-
gélique que chacun pensait que son règne était près de
finir. Elle supporta le coup de bonne grâce et invita gaî-
ment les convives à passer dans la salle à manger.
Il u
Ï82 LES AVENTURES
Il se trouva là heureusement pour Angélique un homme
qui fut assez intrépide ou assez peu clairvoyant; pour lui
donner le bras; sans cela elle fût restée seule. Quant à Car-
rier, il offrit triomphalement la main à sa nouvelle adorée
en lui disant :
— Sais-tu que tu as été admirable de sang-froid, en ré-
pondant à Angélique que c'était moi qui t'avais invitée à
souper ?
-- N'inspires-tu pas le désir de te connaître, à tous ceux
qui ont un cœur véritablement républicain, à tous ceux qui
admirent et qui aiment le courage uni à la force ?
Carrier était ivre de sa nouvelle conquête. Angélique,
de son côté, voulant affecter l'indifférence et la sécurité,
redoubla de gaité et de joyeuses provocations envers ses
convives. Depuis une heure, les vins circulaient avec pro-
fusion, les paroles les plus licencieuses et les plus féroces
à la fois couraient d'un bout de la table à l'autre. Carrier,
poussé hors des limites de toute raison, tenait à la belle
Louise des propos que celle-ci accueillait en riant, mais
ien même temps de façon à faire croire au terrible pro-
consul qu'il avait trouvé une âme encore plus capable que
celle d'Angélique de comprendre ses féroces passions.
Cependant celle-ci avait profité du désordre du souper
pour en accélérer le service; Carrier ne s'occupait que
de sa voisine et semblait oublier tous ses autres convives.
Angélique, qu'une cruelle impatience semblait agiter, finit
par se lever et s'écria d'une voix éclatante :
— Au succès de la fête que Carrier nous a promise pour
cette nuit.
— Une fête! reprit celui-ci, troublé dans l'entretien qu'il
poursuivait avec ardeur, tu as raison en effet! J'ai promis
une fête à mon impératrice, et c'est à toi que je la dédie,
ôjouta-t-il tout bas en se penchant vers Louise.
— Et où doit se passer cette fête? reprit celle-ci.
— Sur la Loire, ma belle ! c'est une fête aux flambeaux!
Louise se détourria d'un air dépité, et Carrier lui dit
d'un ton sombre :
— Cela te déplaît-il? citoyenne.
—■ Je supposais, reprit celle-ci froidement, que tu pré-
férais rester avec moi.
»
DE SATURNIN FIGHET. 183
-- Allons, frères et amis, s'écria Carrier en se levant
de fable, l'heure est venue. Les barques sont prêtes, n'est-ce
pas Lamberty?
Celui-ci répondit affirmativement.
— Eh bien, partez! j'irai vous rejoindre bientôt. N'ou-
bliez pas que j'espère vous retrouver tous, ajouta-t-il avec
un de ces regards menaçants qui promettaient la mort à
celui qui osait désobéir à ses ordres.
, Puis pendant que tout le monde se levait, il s'approcha
àe Fouquet et lui dit tout bas :
— Dès qu'Angélique sera sortie de l'hôtel, tu l'arrêteras
et lu la conduiras au dépôt des prisonniers.
111
Angélique observait Carrier, et au regard qu'il jeta de
son côté, à la surprise qui parut sur le visage de Fouquet,
elle jugea que quelque ordre sinistre venait d'être donné
contre elle. Elle quitta le salon avec les autres convives,
mais avant que Fouquet eût pu l'atteindre, elle gagna ra-
pidement l'intérieur des appartements, et de chambre en
chambre elle revint jusqu'à la porte du salon où Carrier
et Louise étaient rentrés seuls.
Angélique tenait à la main le couteau qu'elle avait caché
dans la poche de sa robe. Certaine d'être vouée à la mort,
elle ne voulait pas mourir sans vengeance.
La porte qui conduisait du petit boudoir où elle avait
pénétré au salon où se trouvaient Louise et Carrier était
légèrement enlr'ouverte.
Au moment où ils se dirigeaient du salon vers le bou-
doir, Angélique se retira pour les laisser passer et frapper
à son aise. Louise et Carrier entrèrent. Louise était du côté
d'Anglique, de façon qu'il était difficile à celle-ci d'attein-
dre Carrier. Cependant Louise résistait.
184 LES AVENTURES
— Pourquoi tant de laçons? dit Carrier à Louise, n'es-tu
pas venue ici pour être à moi ?
La jeune fille se recula , et, profitant de l'obscurité pour
tirer de sa poche un poignard qu'elle y avait caché, elle
le leva sur Carrier en s'écriant :
— Je suis venue pour délivrer Nantes d'un monstre tel
que toi!
Mais au moment où Louise allait frapper, son bras fut
arrêté par la main d'Angélique. Louise se débattit, mais
presque aussitôt elle tomba frappée du couteau destiné à
Carrier.
Pendant que celui-ci , tremblant et épouvanté, se recu-
lait lâchement dans un coin de ce boudoir, Angélique s'ap-
prochait de lui et lui disait avec colère :
— Voilà donc celle que tu me préfères et pour qui tu
as voulu me faire guillotiner!
— Ce n'est pas vrai! ce n'est pas vrai! répondit Carrier,
lâche et tremblant qu'il était.
— Oh! tu peux le faire, maintenant que je t'ai sauvé!
dit Angélique ; tu n'as qu'à appeler Fouquet, je sais qu'il
m'attend en bas.
— Tais-toi! tais-toi! dit Carrier d'une voix rauque et
altérée! je sais qu'il n'y a que toi qui m'aimes. Oh! s'é-
cria-t-il en sortant du boudoir et en allant s'emparer d'un
flambeau, j'allais donc être assassiné! assassiné! assas-
siné! répéta-t-il plusieurs fois avec plus de terreur peut-
être qu'il n'en avait jamais inspiré aux autres. Mais quelle
est donc cette femme ? s'écria-t-il avec rage et en retour-
nant près de l'héroïque victime qui respirait encore. Ah!
elle n'est pas morte... eile n'est pas morte, ajouta-t-il en
tirant son sabre et en la poussant du pied.
— Ne l'achève pas! s'écria tout à coup Angéhque; et peut-
être apprendras-tu qui a tramé ce complot.
— Tu as raison, dit Carrier en souriant cruellement. Ah !
c'est ainsi que messieurs de la commune veillent à la sûreté
des représentants du peuple; cela leur coûtera cher. Mais
appelle quelqu'un pour qu'on prenne soin de cette femme ;
je l'interrogerai moi-même. Appelle Fouquet.
Angélique fit dire à Fouquet de monter. Celui-ci parut
bientôt, et Carrier, qui se promenait le sabre à la main au-
DE SATURNIN FICHET. 185
tour du corps immobile et sanglant de Louise, se mit à crier
dès que Fouquet parut :
— Tiens, regarde, on a voulu m'assassiner, et sans ma
bonne Angélique, que j'aime bien, tu le sais, toi ! sans elle
j'étais tué, massacré, poignardé... poignardé! répéta-t-il
avec horreur. Oh ! les buveurs de sang 1 les buveurs de sang!
ils veulent donc me tuer !
— Tu prendras soin de cette femme, dit Angélique à Fou-
quet, nous découvrirons qui elle est, et son crime servira à
découvrir bien des coupables.
Fouquet était resté immobile et silencieux pendant qu'An-
géhque et Carrier avaient parlé.
— Je ne suis pas de cet avis, dit-il alors : il ne faut pas
apprendre aux Nantais qu'il ne suffit que d'un cœur résolu
et d'un coup de couteau pour débarrasser les ennemis de la
république d'un homme comme toi.
A ces paroles, Carrier s'arrêta plus épouvanté, plus trem-
blant qu'il ne l'avait été jusque-là.
— Il a raison, reprit-il d'une voix sourde, il a raison ! Non,
non! il ne faut parler de ceci à personne. Mais qu'allons-
nous faire de ce cadavre ?
— Il me semble, dit Fouquet, que nous allons à une fête
oij il est facile de le faire disparaître.
— C'est bien, c'est bien! dit Carrier. Qu'on monte ma
chaise à porteurs, et nous y placerons cette iémme. Tu la
descendras avec Lamberty jusqu'à la porte de l'hôtel. Là,
tes hommes la prendront et la porteront jusqu'à la Fosse,
et une fois là nous la conduirons jusqu'à la gabarc de
Notron.
Fouquet descendit pour exécuter les ordres de Carrier,
et ce fut à ce moment seulement que celui-ci pensa à deman-
der à Angélique comment elle s'était trouvée à la porte du
boudoir.
— Oh! dit celle-ci avec une amertume admirablement
jouée, j'avais deviné cette femme, et j'ai eu un moment la
pensée de la laisser accomplir son crime pour me venger de
ton infidélité. Mais je me croyais plus forte que je ne le suis,
reprit-elle en sanglotant, et quand j'ai pensé que tu allais
mourir, je suis revenue pour te sauver.
— Pourquoi ne m'as-tu pas averti? lui dit Carrier.
11.
!t#C| LES AVENTURES
— Esl-ce que tu^ m'aurais cru? Car tu ne m'aimes plus,
reprit Angélique, lu ne m'aimes plus...
Carrier se mit à genoux devant elle, protesta de son
amour, implora sa grâce et finit par l'obtenir. Mais Angéli-
que savait que Carrier avait voulu l'envoyer à l'échalaud, et
celui-ci venait d'apprendre qu'Angélique ne craignait pas
de donner un coup de couteau à ceux dont elle voulait la
mort, et que sa main n'avait pas tremblé pour frapper Louise.
La haine et la terreur veillaient près d'eux.
— Va, lui dit Angélique, et n'oublie pas qu'on t'attend sur
le bord de la Loire.
— Tu vas venir, lui dit Carrier; je veux que tu sois la
reine de la fête. Ah ! ils veulent ra'assassiner, reprit-il avec
fureur; eh bien! eh bien ! nous verrons. Je veux que cette
ville n'ose plus élever la voix; je veux qu'on m'aborde en
tremblant et à genoux ; je veux qu'ils se mettent à plat ven-
tre lorsque je passerai dans la rue; je leur cracherai au vi-
sage, je leur marcherai sur le corps ! Viens, viens, Angéh-
que, tu vas voir passer la justice de Carrier.
Ils sortirent ensemble, pendant que quelques hommes de
la compagnie de Marat emportaient dans une chaise à por-
teurs exactement fermée la victime que Lamberty et Fou-
quet y avaient déposée. Une vingtaine de coupe-jarrets
marchaient en avant et en arrière de Carrier et de sa maî-
tresse.
Lorsqu'on a vu de nos jours des hommes murmurer hau-
tement, parce que quelques gardes du corps ou quelques
gendarmes écartent les passants de la marche rapide d'une
voiture royale, on peut se demander ce qu'était devenu le
peuple français lorsqu'il subissait les insultes sanglantes
des promenades de Carrier. En effet, les sicaires qui l'ac-
compagnaient lui faisaient comme à un roi la route facile,
et c'était l'insulte à la bouche, le sabre à la main, c'était en
frappant indistinctement hommes, femmes, vieillards, en-
fants, qu'ils écartaient les citoyens du passage de Carrier.
Lorsque ceux-ci ne pouvaient fuir assez vite, ou qu'ils ne
trouvaient pas de rues latérales pour échapper à la fureur
de ces cannibales, on les sabrait le long des murs, et le plus
souvent les malheureux tombaient en criant : Vive Carrier !
vive la république! espérant ainsi détourner le coup qui les
DE SATURNIN FICHET.
187
menaçait. Mais il Mail du sang à ces hommes dont Carrier
faisait ses gardes du corps; et tel était le degré de férocité
et d'abrutissement où ils étaient arrivés, qu'ils disaient naï-
vement n'avoir rien fait, lorsqu'une journée se passait sans
qu'ils eussent commis quelque assassinat.
Carrier gagna ainsi la Fosse et la parcourut dans presque
toute sa longueur. Ils atteignirent quelques groupes de pri-
sonniers escortés de gardes nationaux, et que de légers
canots conduisaient du rivage au navire de Notron, qui
était à quelque distance du bord.
— Nous arrivons à temps, dit Carrier à Angélique. Allons,
Lamberty, ajouta-t-il tout bas, va leur porter celte malheu-
reuse; tu leur diras qu'elle est malade.
Quelques hommes de la compagnie de Marat prirent
Louise et la déposèrent dans un canot. D'après les ordres
de Lamberty ils ramèrent vivement vers le navire de No-
tron.
Celui-ci était sur le bord de son bateau, du côté où on
embarquait les prisonniers.
— En voilà assez, s'écriait-il, en voilà assez; il n'y a plus
de place, le navire va couler.
Mais les malheureux prisonniers qu'on amenait, croyant
être sauvés en quittant une ville où régnait Carrier et où
les exécutions se succédaient si rapidement, se précipitèrent
en foule sur le navire. Tous ceux qui étaient dans le canot
où se trouvait Louise, purent y arriver, mais celle-ci était
encore évanouie, et les satellites de Carrier se préparaient à
la monter sur la gabare lorsque Notron repoussa vivement
la barque où ils étaient en disant :
— En voilà assez.
Le corps de Louise retomba au fond du canot, et les
hommes qui le montaient regagnèrent le bord en disant :
« Ce sera pour demain. »
— Je crois, dit l'un d'eux, que c'est bien inutile, car il me
semble que celle-là est morte.
Pendant ce temps, Carrier avait retrouvé ses compagnons
de débauche, et ils étaient montés tous dans des balelets
iK <îo"^ ''s s'étaient emparés. La fête allait commencer.
■^ Les gendarmes et les gardes nationaux, les troupes qui
mm avaient accompagné les prisonniers avaient reçu l'ordre de
■
188 LES AVENTURES
regagner leur caserne. A l'exception du bâtiment de Notron,
sur lequel étaient entassées plus de huit cents personnes, et
qui avait levé l'ancre au commandement de Carrier; à l'ex-
ception des coupe-jarrets qui lui servaient de gardes du
corps, et de quelques hommes de la compagnie de Marat,
personne ne veillait sur la Loire. Pas un l'eu n'était allumé
dans les quelques navires qui étaient amarrés le long des
quais. La Fosse était déserte; c'est qu'on avait vu passer
des soldats et des prisonniers, et que personne n'eût osé
sortir de sa maison à pareille heure et pour faire de telles
rencontres; aucune lumière même ne brillait à aucune fe-
nêtre. En effet, il pouvait déplaire à Carrier que quelqu'un
veillât si tard; la fenêtre pouvait être signalée, la maison
reconnue, et ceux qui l'habitaient punis d'avoir déplu au
proconsul ! et le proconsul n'avait qu'un châtiment pour
toutes les fautes... c'était la mort !
Déjà le navire de Notron descendait lentement le cours
de l'eau. Lamberty avait appelé à lui les hommes de la
compagnie de Marat pour suivre la marche de la gabare le
long du rivage; ceux qui avaient conduit le canot oii était
Louise avaient été des premiers à accourir, et ils avaient
laissé au fond de la barque la malheureuse qu'ils croyaient
morte.
Cependent les prisonniers sentaient la joie poindre à me-
sure qu'ils s'éloignaient de cette ville où régnait l'extermi-
nation. Ils s'imaginaient que partout où on pouvait les con-
duire ils seraient moins exposés que dans la ville de Nantes.
Toutefois ils s'étonnaient en voyant autour de leur navire
fourmiller cette foule de canots d'où s'élevaient des cris
joyeux et des rires étouffés. Ils supposèrent cependant que
c'étaient des soldats qui les suivaient pour s'opposer à toute
tentative d'évasion, et tel était le désordre de cette époque,
qu'ils ne furent point surpris d'entendre des voix de femmes
parler au milieu du sombre murmure qui les accompagnait.
Mais un nouvel étonnement, une cruelle inquiétude, arrê-
tèrent bientôt la joyeuse espérance des prisonniers lorsqu'ils
virent tout à coup Notron et les matelots, qui devaient diri-
ger le navire, remonter de la cale et descendre rapidement
dans une petite chaloupe amarrée à la suite de la gabare.
— Veut-on, dirent-ils entre eux, nous abandonner ainsi
DE SATURNIN FICHET. 189
au courant de la Loire jusqu'à ce que nous allions nous per-
dre dans l'Océan ?
— Fasse Dieu que cela soit, s'écria un jeune homme, le
navire est bon, facile à gouverner, et je me charge avec
quelques hommes de le mener dans un endroit où Carrier ni
aucun des siens ne pourra nous atteindre.
Cependant l'amarre avait été coupée, et la chaloupe de
Notron s'éloignait du navire et manœuvrait pour rejoindre
les canots où étaient Carrier, ses amis et ses sicaires. En
passant ils heurtèrent une barque qui filait seule au cours
de l'eau ; un des matelots voulut l'arrêter.
— Laisse-la se perdre, lui dit Notron, moins il y en aura,
plus on nous les paiera cher.
Et la barque continua à aller en dérive pendant que le
navire poursuivait sa marche qui se ralentissait à chaque
instant.
— La gabare n'obéit plus au gouvernail, s'écria tout à
coup une voix du haut du pont.
Puis on entendit un horrible tumulte de cris et de malé-
dictions.
A ce tumulte répondit un cri sinistre parti de l'un des ba-
telets qui accompagnaient le navire.
— Allumez les torches ! dit la voix rauque de Carrier.
A l'instant tous les canots s'illuminèrent, et l'on put voir
dans toute son horreur l'elTroyable spectacle de ce qui se
passait sur le navire de Notron.
Déjà la lourde machine était aux trois quarts enfoncée
dans l'eau ; tous les malheureux prisonniers, réunis sur le
pont, levaient les bras sPU ciel en poussant d'effroyables cris ;
les uns grimpaient sur les cordages, d'autres s'accrochaient
aux mâts, d'autres gravissaient les échelles de corde. Le
navire coulait toujours lentement, mais également. Enfin
l'eau arriva au ras du pont; ce fut alors un tumulte encore
plus horrible : des imprécations, des cris, des gémissements
auxquels se mêlaient des voix exaltées entonnant solennel-
lement l'hymne des morts, enlin quelques-uns de ces mal-
heureux, qui défendaient leur vie jusqu'à la dernière extré-
mité, se précipitèrent à la nage. Ce fut alors que commença
une horrible chasse.
Les canots illuminés de torches couraient vers les endroits
190 LES AVENTURES
OÙ on voyait s'agiter les têtes de ceux qui tentaient leur sa-
lut; à l'approche de ces barques, ils élevaient les mains
pour implorer du secours ; on leur répondait en les frappant
à coups redoublés et on les replongeait dans l'abime d'où
ils avaient espéré se tirer.
L'un de ces malheureux parvint à s'attacher d'une main
à la barque où était Carrier, Carrier abattit cette main d'un
coup de sabre, la main tomba dans la barque, le corps dis-
parut sous l'eau.
Mais déjà c'en était fait, le navire de Notron était com-
plètement enfoncé ; on ne voyait plus que le haut du corps
de tous ces condamnés entassés encore sur le pont; et
comme si l'espoir du salut ne pouvait quitter l'homme qu'à
son dernier souffle, des mères élevaient leurs enfants au-
dessus de leur tête pour prolonger leur existence de quel-
ques secondes. Mais on n'entendait plus ni cris ni gémisse-
ments : une voix sublime composée de mille voix adressait
cet holocauste au Seigneur : les chants de mort du chrétien,
oubhés depuis si longtemps, éclatèrent tout à coup et cou-
vrirent de leurs saintes harmonies les hurlements des bour-
reaux.
Enfm l'eau dépassa toutes ces mains tendues vers le ciel,
étouffa toutes ces voix qui priaient, et bientôt on ne vit plus
rien sur la surface unie de la Loire, que quelques corps qui
surnagèrent d'abord et que les sicaires de Carrier s'empres-
sèrent d'enfoncer dans l'abîme.
— Eh bien ! es-tu content. Carrier ? lui dit Angéhque.
— Comme ça... répondit Carrier brusquement ; c'est joli,
mais ça fait trop de bruit et ça coûte trop cher ! Je cherche-
rai autre chose.
Aussi, plus tard, ce ne fut pas toujours en coulant des
navires que Carrier exécuta ses épouvantables proscriptions.
Il essaya de précipiter par des trappes ouvertes ceux qu'il
avait condamnés à boire à la grande tasse, selon son expres-
sion, et il arriva que ni l'un ni l'autre de ces moyens ne ré-
pondant à son impatience, il fit massacrer sur un de ces na-
vires qui coulait trop lentement, plus de huit cents prison-
niers.
La première de ces horribles noyades venait d'être exé-
cutée, Carrier assembla autour de lui les amis qu'il avait
DE SATURNIN FICHET. iOl
invités à cette ftUe, et il leur dit en les congédiant dédai-
gneusement :
— Voilà un accident bien grave et que toute la prudence
humaine ne pouvait prévoir. Si on en parle demain dans la
ville de Nantes, je suppose que tous ceux qui en ont été
témoins reconnaîtront que le hasard seul a été juste cette
fois.
Chacun s'éloigna après avoir félicité Carrier, et le lende-
main les autorités demandaient encore si l'on n'avait pas
reçu des nouvelles du navire expédié à Paimbeuf. Ce ne fut
que le surlendemain que la commune apprit que ce navire,
trop chargé, avait malheureusement sombré en pleine ri-
vière.
Cependant la barque repoussée par Notron et abandonnée
au courant par les soldats de la compagnie de Marat, conti-
nuait à descendre paisiblement la Loire.
IV
A la môme heure, et à quelques lieues de là, un homme
portant une femme sur ses épaules entrait dans une petite
cabane perdue au milieu des hautes broussailles et des ma-
rais qui bordent la Loire aux environs de Dongcs. Cet
homme était suivi d'un jeune paysan auquel il avait remis
ses armes, qui consistaient en deux paires de pistolets, un
fusil de chasse et un long sabre. Ils pénétrèrent dans la ca-
bane et posèrent la pauvre femme évanouie sur un lit de
paille, et après avoir battu le briquet ils allumèrent du feu.
La femme qui venait d'être ainsi portée dans cette cabane
à travers plus de deux lieues de marécage était la marcjuise
de Perbruck. L'homme qui avait porté ce fardeau était le
chef au masque rouge qui s'était jeté si vaillamment dans
le combat de Savonay. Le jeune paysan qui l'accompagnait
i92 LES AVENTURES
était de ceux qui s'étaient relevés avec lui du champ d'hon-
neur où tant de victimes étaient restées couchées. Ce chef
était Saturnin Fichet, ce fidèle paysan c'était Marguerite.
Dès qu'elle eut allumé une chandelle, elle s'approcha de
la malheureuse femme pour lui donner les soins que néces-
sitait l'état désespéré où elle se trouvait.
Pendant que Marguerite détachait les habits de la mar-
quise, Fichet allumait du feu et Marguerite lui disait :
— Reposez-vous , Saturnin , je prendrai soin de cette
pauvre femme.
— Non, dit-il, je ne suis point fatigué. La vie que je me
suis imposée a eu des jours bien plus durs et bien plus
terribles que celui-ci. Oh! mon Dieu Seigneur! ajouta-t-il,
vous avez donné la victoire aux républicains! était-ce donc
justice ?
A voir l'homme qui parlait ainsi le visage hâve, les yeux
cernés, le corps amaigri, on n'eût pu reconnaître le joyeux
jeune homme qui moins d'un an avant cette époque se mê-
lait si indifféremment et si cavalièrement aux complots de
la Rouarie.
L'horreur des événements dont il avait été le témoin, ou
peut-être quelque profonde désillusion, avait passé, comme
un souffle brûlant, sur cette existence si légère, si facile, si
souriante, et semblait l'avoir flétrie pour toujours.
Marguerite avait enfin déshabillé madame de Perbruck et
l'avait couchée dans un des deux lits placés au centre de
cette misérable cabane.
— Quelle peut-être cette femme? dit-elle à Saturnin au
moment où celui-ci rentrait pour jeter encore dans le feu
quelques morceaux de bois qu'il avait été chercher sous un
hangar attenant à la maison.
— Qu'importe, dit Saturnin, que ce soit une duchesse ou
une mendiante ! fallait-il la laisser mourir quand je pouvais
la sauver ?
— A ses vêtements, dit Marguerite en apportant ceux de
la marquise pour les faire sécher , il est difficile de croire
que ce soit là autre chose qu'une pauvre paysanne.
— Mieux vaut être une pauvre paysanne qu'une duchesse
par le temps qui court, dit Saturnin, quoique les unes elles
autres puissent aller également sur les champs de bataille
DE SATURNIN FIGHET. 193
pour y chercher leurs enfants tués. Croyez-vous donc que
notre œuvre soit finie, Marguerite, et que nous ne pourrons
plus combattre les républicains?
— Silence, reprit celle-ci , il me semble que cette pauvre
lemme se plaint.
— Tâchez de lui faire boire un peu de vin, dit Saturnin
en en versant dans un verre et en s'approchant du Ht.
Il prit la chandelle pour éclairer Marguerite, et pour la
première fois il se trouva en face de la pauvre femme qu'il
avait sauvée. A son aspect, il poussa un cri et se prit à
trembler.
— • Elle ! murmura-t-il d'une voix effarée ; ce n'est pas
possible !
Il rapprocha la lumière du visage de la malade pour mieux
la considérer; il écarta ses cheveux blancs qui pendaient en
longues mèches sur son visage, et répéta d'une voix hale-
tante :
— C'est elle ! c'est elle !
— Mais qui donc? s'écria Marguerite qu'étonnait le trou-
ble de Saturnin.
— La marquise de Perbruck, ma...
Il s'arrêta et tomba à genoux au pied du lit, pendant que
Marguerite se reculait avec épouvante en disant :
— La marquise de Perbruck ! la mère de Césaire!
Madame de Perbruck ouvrit les yeux, et après avoir re-
gardé avec étonnement l'endroit où elle se trouvait, elle dit
d'une voix faible et mourante :
~ Ne m'a-t-on pas appelée?
Saturnin releva la tête et lui dit doucement :
— N'êtes vous pas la marquise de Perbruck, madame?
A cette voix et à l'aspect du visage de Saturnin, la mar-
quise se recula au fond du lit sur lequel elle était couchée.
— Et vous! et vous? s'écria-t-elle.
— On m'appelle Saturnin Fichet, répondit le jeune homme
d'une voix douce et émue.
— Ohl c'est lui, dit la marquise en lui tendant les bras.
Mais presque aussitôt elle s'arrêta en voyant Marguerite,
et elle dit à Saturnin :
— Quel est ce jeune homme ?
— Ce n'est point un jeune homme, madame, dit Saturnin,
11. 17
194 LES AVENTURES
c'est la femme qui a suivi fidèlement le comte Césaire de
Perbruck, votre fils, jusqu'à l'heure de la mort.
— Oh! reprit la marquise, comme si elle répondait à une
pensée qui la tourmentait depuis longtemps, c'est donc lui
qui est mort ?
—• C'est, continua Saturnin sans paraître avoir entendu
la marquise, c'est une femme qui a plus souffert que vous ne
pouvez vous l'imaginer, madame la marquise, et qui cepen-
dant a eu plus de courage que de douleur. C'est une pauvre
fille à qui aucun outrage n'a manqué, et qui a eu cependant
plus de dévouement qu'on n'a eu d'indifférence et d'injure
pour elle. Votre fils, à qui elle doit son malheur, lui doit
d'avoir une tombe ; et moi, à qui aucune affection ne reste
désormais dans ce monde, je lui dois d'avoir un ami.
Cette femme s'appelle Marguerite Marchand, n'est-ce pas?
dit la marquise de Perbruck.
— Vous savez mon nom I s'écria celle-ci avec désespoir.
— Je sais tout, répliqua la marquise en se soulevant péni-
blement. Approchez-vous, ma fille, et ne craignez pas de
rougir devant moi.
— Vous savez tout, madame, lui dit Marguerite, vous sa-
vfiz qui je suis, et vous ne me repoussez pas ?
— 0 ma fille ! ma fille ! reprit la marquise avec des larmes
amères, à quoi servirait donc le malheur s'il n'apprenait pas
à être juste ?
La marquise se tourna vers Saturnin, qu'elle regardait
avec une ardeur incroyable. Cette attention parut embar-
rasser le jeune homme, et il reprit aussitôt :
~ Mais qui donc vous a appris tous ces étranges secrets
que nous croyions à tout jamais ensevelis entre elle et moi ?
— Je les ai appris d'une femme qui ne fut ni moins dé-
vouée ni moins malheureuse que vous, peut-être 1 A l'époque
où vous poursuiviez ici les projets de révolte formés par la
Rouarie, je rentrais en France; mais, moins heureuse que
beaucoup de celles qui ont pu se mêler à cette révolte hé-
roïque, j'étais arrêtée à Paris, à l'instant même où l'infâme
Morillon y amenait triomphalement Thérèse Moëllien, Fon-
te vieux et les autres, qui, vous le savez, ont péri avec elle
sur l'échafaud. On ne me connaissait, dans la prison où
j'étais, que sous le nom de madame Bertrand; mais je ne
DE SATURNIN FICHET. 195
craignais pas de me dévoiler à mademoiselle de Moëllien,
je savais que mon mari, mon fils Gésaire, et vous aussi,
Saturnin, vous étiez dans ce pays, et j'espérais que made-
moiselle de Moëllien pourrait me donner de vos nouvelles à
tous.
Le voix de la marquise était tremblante.
— Vous avez daigné penser à moi, madame la marquise?
dit Saturnin, aux yeux duquel vinrent quelques larmes.
— Oui, lui répondit-elle, à vous... à vous peut-être plus
qu'à un autre, ajouta-t-elle à voix basse.
— Puis elle continua :
— Ce fut alors que mademoiselle de Moëllien pensa qu'il
n'était pas déiéndu de confier à une mère le secret qui lui
avait été révélé par vous, Marguerite. J'ai appris votre déses-
poir, votre courage, votre dévouement; j'ai appris la cause
de la disparition du comte,. la résignation et la noble manière
dont il voulait eiïacer la marque d'infamie que lui avait
infligée la vengeance de votre père; j'ai appris. Saturnin,
quel hasard vous a forcé à prendre son nom et de quelle
façon vous l'avez porté. Mais, ajouta la marquise, comment
se fait-il que vous ayez été sauvée, Marguerite? car vous
avez été faite prisonnière, m'a dit la Guyomarais, et les
républicains ne pardonnent point à leurs prisonniers. Quelle
inain a pu vous arracher à la prison?
— La main qui m'a sauvée, c'est celle de Saturnin, dit
Marguerite; mais ce n'est pas à la prison, c'est à l'échafaud
qu'il m'a arrachée.
— Et, dit la marquise en regardant attentivement lun et
l'autre de ces deux jeunes gens, vous faimez à présent,
Saturnin ?
— Oui, madame, reprit Marguerite en baissant les yeux,
c'^sl mon frère.
— C'est ma sœur, madame, dit Saturnin d'une voix grave;
mais, ajouta-t-il avec tristesse, les récits de mademoiselle
do Moëllien n'ont pu vous apprendre comment j'ai échappé
à la ferme de Blain à une tentative d'assassinat ordonnée
contre moi par un homme qui ne me devait peiil-élre que
de la reconnaissance.
— Le nom de cet homme ? reprit la marquise.
106 LES AVENTURES
— Il est mort, madame, et je ne veux flétrir la mémoire
de personne.
La marquise leva les yeux au ciel.
— Que Dieu lui pardonne ! dit-elle avec amertume. Con-
tinuez, reprit-elle d'une voix presque éteinte, mademoiselle
de Moëllien n'a pas pu tout m'apprendre, m'avez vous dit.
Continuez.
— Non, madame, reprit Saturnin tristement, elle n'a pas
pu vous dire que, demeuré seul après la mort de mon père,
do M. Fichet, veux-je dire, reprit Saturnin en se détournant;
lie sachant que devenir au milieu des troubles sanglants qui
s'agitaient autour de moi, j'avais résolu de cacher mon
existence dans les soins d'un humble ménage, dans la posi-
tion dun ouvrier. La femme qui m'avait aimé pour le peu
que je valais allait être unie à moi : c'est le jour même où
je croyais avoir trouvé le bonheur qu'elle a été assassinée
sous mes yeux. Ce fut ce jour-là môme que, par un de ces
tiasards qui ne se rencontrent qu'à des époques comme
colle-ci , je pus sauver Marguerite. Nous avions fui tous
deux, et tous deux nous ne savions encore s'il valait mieux
vivre ou mourir, lorsque la voix d'un des gentilshommes
à qui j'avais du être présenté comme le comte de Perbruck
m'appela sous ce nom, disait-il, à la vengeance de mon père
mort. J'acceptai cette mission et le nom qui pouvait m'aider
à la rempUr. Je me mêlai aux premières insurrections, mais
bientôt...
— Bientôt, dit la marquise avec anxiété...
Saturnin baissa les yeux et s'arrêta.
— Que voulez- vous que je vous dise? reprit Saturnin d'un
ton sombre; un scrupule bien concevable me détermina à
quitter ce nom, qui ne m'appartient pas, et que beaucoup
s'obstinaient cependant à me garder. Je me retirai avec
Marguerite dans cette demeure isolée ; quelques paysans de
cette contrée , qui avaient remarqué mon adresse à la
chasse, me proposèrent d'être leur chef. J'avais tous les
ressentiments dans le cœur, madame ; j'avais à venger
plus d'une mort : j'acceptai. Mais ne voulant pas que ma
singulière ressemblance avec le comte de Perbruck me mit
encore dans une position que je ne voulais plus accepter, je
me décidai à ne combattre que le visage couvert de ce mas-
DE SATURNIN FICHET, 197
que. Voilà toute mon histoire, madame, voilà toute celle de
Marguerite. Aujourd'hui j'y ai ajouté, sans m'en douter, uu
événement bien heureux, car je vous ai sauvé, madame, et
j'en suis fier, j'en suis...
Des larmes arrêtèrent la voix de Saturnin, qui paraissait
cruellement souffrir. La marquise de Perbruck lui tendit la
main et lui dit doucement :
— Je vous ai écouté. Saturnin, et je crois que vous ne
m'avez pas tout dit. Est-ce bien seulement par un scrupule
venu de vous-même que vous avez quitté le nom de comte
de Perbruck, ce nom auquel vous dites n'avoir aucun droit ?
— A supposer que j'aie eu d'autres raisons, madame,
répondit Saturnin d'un ton glacé, ce scrupule était plus
que suffisant. J'ai pu, dans un moment d'irréflexion, ac-
cepter ce nom, afin de pouvoir rendre des services plus
efficaces à la cause que j'avais embrassée ; mais du mo-
ment que j'ai été averti que cela pouvait être considéré
comme une usurpation, il était de mon honneur d'aban-
donner ce nom.
— Et par qui avez-vous été si sévèrement averti ? dit la
marquise.
— Par un homme à qui son caractère sacré donnait le
droit de m'éelairer.
— C'est l'abbé Bernier, n'est-ce pas ?
— D'où le savez-vous, madame ?
— J'en étais sûre, fit la marquise; mais, dites-moi.
Saturnin , l'abbé Bernier ne vous a-t-il pas fait d'aulres
confidences ?
Saturnin regarda la miirquise avec une expression pleine
de tristesse, il parut prêt à parler, mais presque aussit(M i!
secoua doucement la tête et répondit :
— S'il m'a fait d'autres confidences, je les ai oubliées.
— Que voulez- vous dire?
— Oh ! pardonnez-moi, reprit-il avec une sorte de dé-
sespoir; depuis ce temps, j'ai beaucoup souffert : les
privations, la misère, de nombreuses blessures, que sais-
je?... j'ai tant souffert, ma mémoire s'est affaiblie... j'ai
oublié... j'ai...
— L'abbé Bernier est incapable d'une calomnie. Saturnin,
498 LES AVENTURES
dit la marquise d'un ton solennel; mais l'abbé Beffiier a pu
être trompé.
— A votre tour, que voulez-vous dire, madatne ? s'écria
Saturnin avec un accent animé.
— J'ai appris aujourd'hui même que l'abbé Bernier avait
assisté aux derniers moments de M. de Perbruck.
— Eh bien ?
— Il a pu y assister comme prêtre, mais il a pu y assister
aussi comme confident. Eh bien , vous qui n'avez échappé
que par miracle à un assassinat ordonné contre vous par le
marquis de Perbruck, ne pensez- vous pas que les confidences
que mon mari a pu faire à l'abbé Bernier n'ont pas tous les
caractères de la vérité?
— Serait-ce possible? s'écria Saturnin avec éclat. Oh!
madame, si...
Un doute cruel sans doute arrêta encore une fois l'élan de
son cœur : il baissa encore les yeux, et il reprit après un
profond soupir:
— Oh ! madame, il m'a appris un nom qui ne peut pas
avoir été calomnié.
— Qui vous l'a dit? s'écria vivement la marqiiise.
— Ah ! madame, reprit tristement Saturnin, le jugement
a été public comme les actions. Et depuis ne s'est-il pas
chargé de justifier lui-même des juges que personne n'a
cependant osé blâmer?
La marquise sourit amèrement, et se tournant vers Mar-
guerite, elle lui dit :
— Ma fille, vous avez vu flétrir de la marque des scélérats
un homme que vous aimiez et qui s'est condamné lui-même
à la solitude : croyez-vous qu'il n'y ait pas deS jugeè qui
puissent faire ce qu'a a fait un bourreau?
— Je crois à tous les malheurs, madame, dit Marguerite,
mais je pense que je suis de trop ici ; je pense que mon
frère oserait tout vous dire si je n'étais pas là : permettez-
moi de me retirer.
— Ne sait-elle rien de ce secret, Saturnin? dit madame de
Perbruck.
— Oh ! madame, oubliez-vous qu'il n'est pas seulement le
mien, et qu'il touche à une personne que je veux... que je
dois respecter?
DE SATURNIN FICHET. 199
— Eh bien, dit la marquise, je veux le lui apprendre, moi.
Ecoutez-moi, Marguerite... écoutez-moi, Saturnin... puis,
quand j'aurai fini... vous ferez justice.
Marguerite se rapprocha du lit de la marquise, tandis que
Saturnin, les yeux baissés, le visage altéré, se tenait debout
au pied du Ht :
La marquise commença ainsi sa confidence :
« J'avais à peine quinze ans, dit la marquise de Perbruck
à Marguerite et à Saturnin, lorsqu'on présenta dans la mai-
son de mon père un ofiicier de marine que je désignerai
sous le nom de Maurice. Jeune encore, il avait acquis une
certaine célébrité. C'était un de ces esprits ardents, auda-
cieux, qui pensent qu'à chaque époque il faut de nouvelles
idées, de nouveaux efforts. Aussi raillait-il impitoyablement
les formes routinières des anciens officiers qui étaient ses
supérieurs.
On le haïssait parce qu'on le craignait; mais cette haine
n'avait jamais trouvé l'occasion de se satisfaire , parce
qu'une bravoure à toute épreuve, une conduite militaire
irréprochable, et, plus encore que tout cela, le succès de
toutes ses entreprises l'avaient mis à l'abri d'une accusation
ouverte.
Cependant la calomnie ne l'épargnait pas. Le succès, qui
le suivait partout, lui avait donné au jeu des chances si
extraordinaires qu'on osa dire, un soir, dans le salon de mon
père, qu'il aidait au hasard.
Maurice ignorait ces propos, qui avaient été tenus devant
moi. Un jour qu'il vint dans le salon de mon père, une partie
considérable était engagée. Maurice n'y prenait point part,
il causai» avec moi, il avait peut-être deviné que je ne par-
200 LES AVENTURES
tageais ni la haine ni les préventions dont il était l'objet.
Cependant, et à mon insu, on avait tenté de faire^ ce soir-là
même, une épreuve décisive.
— Ne jouez-vous point ce soir? lui dit un des jeunes offi-
ciers de Brest renommé par ses duels et son humeur querel-
leuse. Cet officier était, grâce à son rang et à son immense
fortune, le supérieur de Maurice, bien qu'il n'eût qu'un
médiocre mérite.
— Si vous n'avez pas besoin de moi, je vous prie de m'en
dispenser, répondit Maurice.
— La partie languit, il n'y a que vous capable de la rani-
mer, lui dit quelqu'un.
Il me salua en m'exprimant le regret de me quitter.
— Ils m'envient mon bonheur, me dit-il tout bas, et ils m'y
arrachent. Je ne peux leur en vouloir : si un autre était près
de vous, je ferais comme eux.
— J'étais si troublée de l'invitation qu'on venait de faire à
Maurice, que je ne compris pas ce qu'il venait de me dire, et
que malgré moi je le suivis jusqu'à la table de jeu à laquelle
il alla se placer. On jouait la bassette. Il prit les cartes, les
mêla avec une rapidité et une adresse qui attacha tous les
yeux sur ses mains : il jeta quelques pièces d'or sur la table,
il perdit le premier coup, le second; il perdit beaucoup.
— Il paraît que l'instant de votre chance n'est pas venu?
lui dit le jeune homme qui l'avait provoqué à jour.
Maurice avait la frivole vanité de son bonheur, et, confiant
dans le hasard qui l'avait servi en mille circonstances, il
répliqua en riant :
— Vous vous trompez, voilà mon tour qui arrive; et si
vous le voulez, je vous joue, sur le coup que je tiens dans
mes mains, non-seulement les deux cents louis que je viens
de perdre, mais deux cents autres encore.
— Soit, dit le jeune homme; on ne peut payer trop cher
une leçon.
Maurice tira les cartes et gagna.
Un murmure désapprobateur suivi d'un froid silence suc-
céda à ce coup. Le jeune homme qui avait perdu sourit amè-
rement; mais par respect pour la maison de mon père, il se
contint.
— Voulez-vous doubler le coup? dit-il à Maurice.
I
DE SATURNIN FICHET. 201
•— Non, je perdrais, j'en suis sûr, repartit celui-ci, et vous
ne voudriez pas que je vous rendisse votre argent comme si
je vous le donnais.
— Ma foi, dit le jeune homme, vous pourriez bien me le
rendre comme vous l'avez gagné.
Maurice le regarda, il regarda tous ceux qui entouraient
la table; il devint pâle et un éclair jaillit de ses yeux. Cepen-
dant il posa froidement les cartes à côté de lui, puis se
tournant gracieusement vers moi :
— Mademoiselle, me dit-il, seriez-vous assez bonne pour
me faire apporter des cartes neuves ?
J'en pris et je les lui remis d'une main tremblante.
— Soyez assez bonne pour déchirer l'enveloppe, me dit
Maurice.
Je lui obéis, sans me rendre compte de ce qu'il me de-
mandait.
— Veuillez mêler les caries, reprit-il.
Je le fis encore.
Maurice appela un enfant qui se trouvait dans le salon.
— Veux-tu couper ce jeu? lui dit-il.
L'enfant le coupa.
Alors Maurice se leva et dit au jeune homme :
— Monsieur, vous avez deux cent mille livres de rente et
j'en ai dix : je vous offre de jouer dix mille louis sur ce coup.
C'est toute ma fortune et ce n'est pas le dixième de la vôtre.
— Je ne ferai pas une pareille folie, dit le jeune homme.
— Quelqu'un ici acceple-t-il la partie ? reprit Maurice en
mesurant du regard tous ceux qui assistaient à cette scène.
Il faut bien que je m'adresse à un autre joueur que mon-
sieur, puisqu'il a peur.
— Eh bien! j'accepte, dit le jeune homme.
— Si j'avais une plus grande fortune, dit Maurice, je la
jouerais, car je suis sur de gagner, je vous en préviens.
— Tirez donc les cartes.
— Non, monsieur, dit Maurice avec dédain, ce sera ma-
demoiselle qui aura cette bonté. Approchez, ajouta-l-il en se
tournant vers moi, j'ai foi en vous.
Je tremblais et je n'y voyais plus; tous les yeux étaient
fixés sur moi.
— Ne craignez rien, me dit Maurice, monsieur est riche.
12.
202 LES AVENTURES
Je tirai les canes sans savoir ce que je faisais.
Maurice gagna.
Tout le monde se regarda avec stupéfaction. Lejèuftê
homme grinça des dents.
— Voulez- vous doubler le coup?ilui dit Maurice.
— Oui, répondit-il d'une voix étouffée.
Je tirai encore les cartes.
Maurice gagna encore.
— Je double encore, dit le jeune homme.
— Soit, répondit Maurice.
Je tirai les cartes.
Maurice gagna.
— Encore ! s'écria le jeune homme exaspéré.
— Non, lui dit Maurice, je perdrais, et cette fois ce fté se-
rait plus seulement votre argent, mais ma fortune que je
vous donnerais.
— A votre tour vous avez peur! lui dit le jeune homme.
— J'ai peur de la misère, je l'avoue, répondit froidement
Maurice ; mais, si vous le voulez, je retire mes dix mille
louis d'enjeu et je vous joue les soixanie-dix-mille que vous
me devez.
— Non, monsieur, tout ou rien.
— En ce cas, rien, dit Maurice d'une voix impassible.
— Acceptez ! disait-on de tous côtés à celui qui venait de
perdre en quelques minutes près du quart d'une immense
fortune.
— Il n'est plus temps, dit Maurice. Veuillez approcher,
mademoiselle, reprit-il en se tournant vers moi, et voulez-
vous tirer encore les cartes?. Je joue dix louis.
Quelqu'un les tint; je tirai les cartes, Maurice perdit.
Alors il me remercia en me saluant.
Je m'éloignai; mais je ne quittai pas la table des yeux.
Maurice y prit les cartes qu'il y avait déposées lorsqu'il
m'avait appelée, et avec lesquelles il avait joué d'abord.
— - Il faut, dit-il au jeune homme, que nous réglions nos af-
faires. Vous plait-il d'accepter le bon que je vais tirer sur vous?
— A votre aise, monsieur, dit le jeune homme.
Maurice prit une des cartes, y écrivit quelques mots au
crayon, et le passa au perdant.
DE SATURNIN FICHET.
20:
Celui-ci le prit et haussa les épaules, puis il lut tout haut :
« Bon pour soixante-dix mille louis que M. de P... paiera
aux hôpitaux de cette ville. »
On se récria.
— Pardon, dit Maurice, qui avait pris une seconde carte,
ce n'est pas tout... Voici encore un engagement auquel j'es-
i)ère que monsieur voudra bien faire honneur.
Le jeune homme prit la carte que lui passa Maurice; un
mouvement de colère le fit tressaillir; mais il se contint aus-
sitôt, déchira la carte et répondit dédaigneusement :
— Et si je n'accepte pas?
— Je m'y attendais, dit Maurice froidement; il prit une
autre carte, y écrivit encore quelques mots et la passa
comme une cocarde dans la ganse de son chapeau.
— Messieurs, dit-il, je garderai ceci jusqu'à ce que mon-
sieur vienne me le demander.
Il mit son chapeau sous son bras et parut vouloir se
retirer.
— Que signifie cela? dit quelqu'un.
— Demandez-le à ces cartes, repartit Maurice en dési-
gnant celles qu'il avait ramassées ; il doit y avoir quelque
chose d'écrit quelque part, car monsieur les regardait avec
trop d'attention lorsqu'elles étaient dans mes mains pour ne
pas espérer y découvrir quelque chose.
—■ En effet, dit le jeune homme, j'espérais y découvrir le
S(;crct de votre bonheur.
— Et vous avez vu qu'il n'était pas là... n'est-ce pas,
monsieur? fit Maurice toujours impassible. A moins que
vous ne soupçonniez mademoiselle comme vous m'avez
soupçonné.
Le jeune officier était plus pâle encore que Maurice.
— Que voulez-vous, reprit-il d'une voix altérée, je suis
têtu en diable, et l'épreuve que vous venez de faire ne m'a
pas convaincu. Je paierai les soixante-dix mille louis que
vous avez gagnés sur la main de mademoiselle, mais je re-
fuse de payer les deux cents louis que vous avez gagnés
avec ces premières cartes.
— Monsieur! s'écria mon père, en s'adressant à ce jeune
homme, c'est une insulte que je ne souffrirai pas.
— Et dont je rendrais raison à tout le monde, excepté à
204 LES AVENTURES
monsieur! reprit le jeune homme avec une rage indicible.
~ En ce cas, dit Maurice en mettant le reste de ses caries
dans sa poche, je n'ai plus qu'à me retirer.
Tout le monde, comme vous devez bien le penser, lut très-
surpris du brusque dénoûment d'une scène qui menaçait de
devenir sanglante.
Je ne dormis point de la nuit, et je fus poursuivie de rêves
terribles. Le lendemain, on parlait de cela dans toute la
ville. Durant plus de huit jours, Maurice ne parut à aucune
réunion. On croyait qu'il avait quitté la ville.
Pendant ce temps, il avait envoyé sa démission au mi-
nistre de la marine, qui l'avait acceptée. Déjà les hôpitaux
avaient reçu la somme énorme que leur avait donnée Mau-
rice. Le dimanche suivant, j'étais sur le cours avec mon
père; une singulière rumeur se fit tout à coup entendre.
C'est le comte... c'est Maurice, veux-je dire, répétait-on de
tous côtés. Bientôt je le vis s'approcher. Il n'y avait rien
d'étrange dans sa tenue, si ce n'est qu'au lieu de cocarde il
portait une carte à son chapeau. On pouvait voir qu'il y avait
quelques mots écrits sur cette carte. Maurice saluait gra-
cieusement en s'inclinant à droite et à gauche, mais il ne
tirait point son chapeau; on le regardait avec curiosité, avec
crainte, mais personne ne s'approchait assez de lui pour
pouvoir hre ce qui était écrit sur cette carte. Il nous aperçut
et nous salua. Mon père, indigné de la façon dont il avait
accepté l'insulte qu'on lui avait faite, se détourna.
Maurice vint alors à nous.
— Pardon, dit-il à mon père. C'est peut-être parce que je
ne vous ai pas ôté mon chapeau que vous vous détournez.
Je ne veux point vous paraitre incivil, et je crois devoir vous
prévenir que j'ai fait vœu de ne quitter ce chapeau que lors-
que j'aurais payé la dette que j'ai contractée chez vous.
Un enfant était près de nous.
— Eh ! s'écria-t-il, il y a quelque chose d'écrit sur votre
chapeau.
— Sais-tu lire, mon petit ami ? lui dit Maurice.
— Oui...
— Eh bien, ajouta-t-il en le prenant dans ses bras, tu
peux lire tout haut.
L'enfant chercha àjépeler lettre à lettre les mots suivants :
I
DE SATURNIN FICHET. 205
« Bon pour une paire de soufflets que je donnerai à M. de
P... (c'était le nom du jeune officier) quand il viendra me
les demander. »
Comme vous devez le penser, ceci courut rapidement, et
tous ceux qui se trouvaient à la promenade en furent bientôt
informés.
Il y avait comédie ce jour-là... J'y allai avec mon père.
Maurice était dans une loge fort apparente. On savait ce
qui s'était passé le matin à la promenade... on chuchotait, on
se regardait, on s'étonnait surtout de ne pas voir M. de P...,
que Maurice insultait si publiquement... Enfin la toile se
leva, quelques soldats placés sans doute à dessein dans le par-
terre, criaient :
— A bas le chapeau!
Maurice ne bougea pas; les cris continuèrent, et ce fut
bientôt un tumulte terrible. Maurice restait toujours immo-
bile. Tout à coup M. de P... parut de l'autre côté de la salle.
Maurice sinclina, et lui montrant du doigt la carte atta-
chée à son chapeau ;
— Venez-vous réclamer votre paiement ? lui dit-il tout haut.
— Arrêtez cet officier, dit M. de P... en le montrant à
quelques soldats qui se présentèrent dans la loge.
— Mes bons amis, leur dit Maurice, ne vous mêlez point
de ceci. Si vous vous permettez d'arrêter un gentilhomme
comme moi... je vous ferai pendre.
— Pardon, mon officier, lui dit un des soldats, mais il
nous faut obéir.
-- Vous me donnez un nom qui ne m'appartient plus, mes
amis, répliqua Maurice, je ne suis plus votre officier. Je ne
suis plus rien... plus rien, entendez- vous, s'écria-t-il en s'a-
dressant à M. de P..., je ne suis plus rien qu'un homme qui
garde son chapeau sur la tête.
— A bas le chapeau! cria-t-on de tous côtés.
— Pardon, messieurs, dit Maurice en se penchant vers le
parterre, vous devriez vous adresser ii M. de P... S'il veut
venir m'en prier, je suis prêt à ôter ce chapeau qui vous
offusque.
Les cris redoublèrent. Maurice s'adressa à un jeune
homme du parterre :
~ Eh ! monsieur, vous qui me regardez si fixement, avez-
206 LES AVENTURES
VOUS de bons yeux? Eh bien! veuillez lire tout haut ce qu'il
y a d'écrit sur cette carte, et vous penserez comme moi que
je ne puis ôter ce chapeau que sur l'invitation personnelle
de M. de P...
Celui à qui Maurice avait parlé, et qui était un jeune
homme fort décidé, crut y voir une provocation, il monta
dans la loge.
■— Lisez, monsieur, lui dit Maurice en lui montrant la
carte, lisez...
Le jeune homme lut d'abord tout bas, puis il réclama le
silence :
■— M. Maurice a raison, dit- il, et il fait bien de garder
son chapeau. Voici ce qu'il y a d'écrit. Et il répéta d'une
voix éclatante la terrible phrase :
« Bon pouF une paire de soufflets que je donnerai à
M. de P... quand il viendra les réclamer. »
— Maintenant, dit Maurice, veuillez permettre à la co-
médie de continuer.
Bientôt après, deux officiers de marine parurent dans la
loge de Maurice; ils venaient lui offrir une rencontre de la
part de M. de P...
— Non, leur répondit-il. J"ai du bonheur aux cartes, je
veux que M. de P... vienne me demander celle dont j'ai fait
une cocarde.
— Mais, monsieur, c'est un combat que vous voulez ?
— C'est autre chose, dit Maurice. Il faut que j'apprenne à
M. de P... ce que je sais faire de mes mains; je veux qu'il le
voie de près.
On porta cette réponse à M. de P..., qui répondit :
— Je paie, mais je ne me bats pas avec un fripon.
Maurice demeurait dans un hôtel situé sur la principale
place de la ville. Le lendemain la foule était arrêtée devant
une immense pancarte sur laquelle il y avait écrit en carac-
tères énormes :
« M. de P... ne paie pas et ne se bat pas. >
Nouvelles rumeurs, nouveaux cris. Enfin le gouverneur
crut devoir se mêler de l'affaire; il assembla chez lui plus de
vingt officiers ; mon père y fut appelé. Maurice s'y présenta
le chapeau à la main.
M. de P... se mit à ricaner.
DE SATURNIN FICHET. 207
— Que signifie, dit le gouverneur à Maurice, ce placard
insolent?
— Il signifie ce qu'il dit.
-- Monsieur, dit M. de P..., j'ai quittance des soixante-dix
mille louis payés par moi.
— Pour ceux-là, il fallait bien payer, dit Maurice, à moins
d'accuser mademoiselle de G... d'avoir les mains aussi
adroites que moi. Quant aux deux cents louis que vous avez
perdus contre moi, j'ai le droit de dire que vous ne payez
pas, vous le savez, et j'ai le droit de dire aussi que vous ne
vous battez pas.
— Ceux-là, dit M. de P..., m'ont été volés.
Maurice salua et remit son chapeau; la carte y était tou-
jours.
-- Ahî s'écria M. de P..., emporté par la colère, c'en est
trop. Il s'avança sur Maurice et fit un geste pour prendre
la carte. Maurice resta immobile et la laissa détacher du
chapeau.
— Exigez-vous le paiement? dit-il froidement.
— Je veux votre sang...
— Jamais je ne me battrai sans avoir payé mes dettes,
repartit Maurice. Je vous dois deux soufflets, les voulez-
vous ?
— Monsieur, lui dit M. de P..., vous êtes fou.
— Alors rendez-moi ma carte.
M. dé P... la déchira et la foula aux pieds.
— J'en ai d'autres, lui dit Maurice, et il tira de sa poche
le jeu de carlos dont *il s'était servi à la maison, y prit une
autre carte et la remit à son chapeau.
— Messieurs, dit le gouverneur, finissons-en... C'est une
affaire trop scandaleuse pour ne pas la faire cesser.
— Cela regarde monsieur, dit Maurice... Il me doit deux
cents louis, je lui dois deux soufflets... payons-nous récipro-
quement et nous verrons après.
— Tenez, monsieur 1 dit M. de P... en jetant une bourse.
— Prenez garde qu'en me payant, vous reconnaissez que
vous acquittez une créance loyale, fit Maurice.
— Eh bien ! comme il vous plaira, dit M. de P...
Maurice prit l'argent, et le compta.
— A demain ! dit-il à M. de P...
208 LES AVENTURES
Le lendemain ils se battirent... Les témoins de ce duel à
mort croyaient qu'il se passerait comme toutes ces sortes de
rencontres. Mais après quelques coups portés, Maurice, par
un mouvement rapide, fit sauter 1 epée de M. de P...., et
s'approchant de lui, il lui donna les deux soufflets qu'il lui
avait promis.
— Maintenant que nous sommes quittes, lui dit-il en se
remettant en garde, nous allons jouer un nouveau jeu.
M. de P... attaqua Maurice, en furieux... celui-ci le dés-
arma encore.
— Avez-vous fait votre testament? lui dit-il.
M. de P...., exaspéré, recommença le combat, et six fois
de suite il fut désarmé par son adversaire.
Les témoins voulurent faire cesser cette lutte oii M. de
P... s'était épuisé.
— Vous avez raison, leur dit Maurice, je conseille à mon-
sieur de prendre un peu de repos. Quant à moi, je vais faire
un tour de promenade, nous recommencerons quand il
voudra.
— A demain ! lui dit M. de P.
— A demain ! dit Maurice. Il prit son chapeau et y plaça
encore une carte.
— Qu'est-ce que cela veut dire? dit un des témoins.
— Gela veut dire ce qui est écrit, dit Maurice.
La carte portait :
« Bon pour une première leçon d'escrime que je donnerai
à M. de P... »
— Que vous dirai-je, ajouta la marquise de Perbruck, il
était resté dix cartes de ce jeu qu'avait emporté Maurice.
Une avait été employée au bon de 70,000 louis, une autre,
celle que M. de P. avait dédaigneusement rejetée et où Mau-
rice avait demandé à M. de P. de reconnaître qu'il avait
loyalement perdu; une troisième lui avait servi de cocarde;
celle-ci était la quatrième, il les épuisa ainsi jusqu'à neuf.
Sur l'une d'elles il écrivit :
« Bon pour une égratignure que je ferai sur la joue droite
de M. P... »
Il mit sur une autre :
« Bon pour un trou que je ferai à l'oreille de M. de P. >
Enfin vint la dernière, sur laquelle il écrivit :
DE SATURNIN FICHET. 209
« Bon pour un coup d'épée dans le cœur que je donnerai
à xM. de P. »
Cependant des ordres avaient été donnés d'arrêter les
deux adversaires. Maurice l'apprit et quitta la ville.
Il n'y avait plus moyen de dire que ce tut lâcheté. D'ail-
leurs, il avait écrit à M. de P.. . qu'il parlait pour l'Angle-
terre. M. de P. n'osa l'y suivre.
Vl
* Je vous ai longuement raconté cette histoire, continua
la marquise en s'adressant à Saturnin et à Marguerite, qui
l'écoutaient avec une singulière surprise , pour vous faire
comprendre le caractère implacable de l'homme qu'on à
cherché à flétrir comme un infâme.
Quelques affaires appelèrent mon père en Angleterre. Il
m'emmena et nous revîmes Maurice.
Mon père essaya de le calmer au sujet de M. de P.
— Cet homme, lui dit Maurice, a perdu ma vie...., la
sienne m'appartient.
Ce fut durant notre séjour à Londres, que j'appris à con-
naître Maurice, à l'admirer, à le plaindre, à l'aimer. Il m'ai-
mait aussi; il me le dit et me parla de mariage; mon père,
qui était veuf, et dont j'étais le seul enfant, n'eût jamais
consenti à se séparer de moi ni à me laisser en Angleterre.
Je le dis à Maurice, contre lequel existait en France une
lettre de cachet.
— Eh bien! me répondit-il, je rentrerai en France... Je
chargerai votre père de négocier mon retour près du roi.
Quant à l'affaire des cartes, je l'oublierai;.... et lorsque
j'aurai ma grâce... je m'adresserai à M. votre père, si vous
le permettez.
Tout fut convenu, Maurice fit sa soumission aux ordres de
210 LES AVENTURES
la cour; il fut rétabli dans son grade et obtint la permission
de rentrer en France, au retour d'une expédition aux Indes
dont il fut chargé.
Je lui promis de l'attendre.
Vaine promesse, mes enfants. Pendant mon séjour en An-
gleterre, je n'avais pas remarqué la tristesse de mon père.
Mais à peine étions-nous rentrés en France, qu'il m'apprit
qu'il était ruiné, déshonoré, si je n'acceptais les proposi-
tions de M. de Perbruck, car il est temps que vous sachiez
le nom de l'adversaire de Maurice.
— Je l'avais deviné, dit Saturnin. Mais ce Maurice, reprit-
il d'un ton plein d'anxiété, quel était son véritable nom?
-— Ne l'avez-vous pas deviné aussi ? dit la marquise. Du
reste, je n'ai pas besoin de vous apprendre que je dus sacri-
fier mon amour et mes serments au salut de l'honneur de
mon père. J'épousai M. de Perbruck. Ce fatal mariage se fit
en peu de temps. Un an s'était écoulé, et j'avais déjà donné
le jour à un fils ( c'était Césaire), lorsque le comte de X...
car il est temps aussi de le nommer, revint en France et
arriva à Brest, où j'étais.
— Le comte de X..., dit Marguerite en frémissant, pen-
dant que Saturnin baissait la tête.
— Mon mari était à Paris, reprit madame de Perbruck, et
mon père, à qui j'avais confié mon secret, me conduisit
immédiatement près de mon mari sans vouloir me dire la
raison de ce départ précipité. J'ignorais en effet l'arrivée du
comte de X... J'étais depuis quatre mois à Paris et j'avais
donné à mon mari l'espérance d'avoir un nouvel héritier,
lorsqu'un soir, à l'Opéra, j'aperçois le comte qui me regar-
dait fixement. Il était pâle, défait et semblait sortir d'une
longue maladie; il n'y avait point de colère dans ses yeux.
J'étais éperdue, je tremblais, je prévoyais d'affreuses ca-
tastrophes. Au sortir de l'Opéra où j'étais seule, le comte
s'approcha de moi et me dit d'une voix altérée :
— Je sais tout, et je vous excuse... Je vous plains... Dans
quelques jours, j'aurai quitté la France.
Le lendemain, une longue lettre m'expliquait ce peu de
paroles. Le comte avait appris en Angleterre la ruine de
mon père et avait compris mon dévoûment. Je cédai aux
prières d'un amour si résigné, et je permis au comte de ve-
DE SATURNIN FICHET. 211
nir me faire ses adieux secrètement. Je le reçus une fois...
plusieurs... mais, sur mon àme, jamais entretiens ne lurent
plus innocents. Nous pleurions ensemble.
Mon mari était à Versailles, et j'oubliais le peu de distance
qui me séparait de lui. Je ne pensais pas qu'il dût être in-
formé du retour du comte. Il l'était cependant, et depuis
quinze jours tous les pas de Maurice étaient espionnés. Un
soir (Maurice devait partir le lendemain, et je devais le voir
pour la dernière fois), un soir, dis-je, nous étions ensemble
depuis quelques instants, lorsque tout à coup la porte de ma
chambre s'ouvre, et mon mari paraît armé de pistolets.
Maurice s'apprêta à mourir; moi, je restai anéantie.
— De tous les malheurs, celui que je redoute le plus, dit
M. de Perbruck, c'est celui d'être ridicule. Je ne vous tuerai
pas ici... Nous ne nous battrons pas pour notre ancienne
querelle... nous ne nous battrons pas non plus pour votre
présence chez moi à cette heure. Il me faut autre chose.
— Qu'exigez-vous? lui dit Maurice.
— Donnez-moi votre parole d'honneur que, quoi qu'il
arrive, vous ne révélerez jamais la rencontre de cette nuit ;
et il vous sera facile de trouver un prétexte pour recommen-
cer un combat où vous êtes sûr d'être vainqueur.
■— Je vous la donne, .et j'atteste aussi que madame de
Perbruck...
— Épargnez-moi vos serments, dit le marquis en l'inter-
rompant; ceci sera une affaire entre madame et moi. Seule-
ment je lui jure que son honneur ne recevra aucune atteinte
de ma vengeance.
C'était me promettre une vie de supplices, je l'acceptai à
ce prix.
— Monsieur, reprit le marquis, ce portefeuille renferme
une lettre où sont écrites mes intentions au sujet de cette
rencontre; promelfez-moi aussi sur votre honneur de ne
l'ouvrir que demain.
Le marquis connaissait trop bien celui auquel il avait à
faire. Maurice promit et reçut le portefeuille.
— Et maintenant, ajouta mon mari, deux de mes gens
prétendent vous avoir vu entrer dans la maison. Je leur ai
dit qu'ils se trompaient, il ne faut pas qu'ils vous entendent
ou vous voient sortir; suivez-moi.
2f2 LES AVENTURES
Je craignais quelque guet-apens et je balbutiai quelques
paroles.
— Venez et ne craignez rien, madame, me dit amèrement
mon mari.
Je les suivis tous deux dans le cabinet du marquis.
•— Vous allez descendre par cette fenêtre, dit M. de Per-
bruck à Maurice; elle est peu élevée et ouvre sur la rue.
~ Oh ! m'écriai-je; il y a des assasins en bas.
— C'est ce que je vais savoir, dit Maurice en s' élançant.
Il descendit et je l'entendis s'éloigner.
— Maintenant, rentrez dans votre appartement, madame,
reprit M. de Perbruck; je vous ferai connaître mes inten-
tions.
J'étais innocente, mais les apparences m'accusaient, et la
conduite de M. de Perbruck était si extraordinaire, que je
me perdais à chercher à la comprendre. Cependant tout le
reste de la nuit j'entendis un grand bruit dans l'hôtel : on
allait, on venait. Je soupçonnai des préparatifs de départ.
Je sonnai fort tard. Ma chambrière entra; elle était tout
effarée.
— Que s'est-il donc passé ? lui dis-je.
— Bien des choses, madame; mais M. le marquis a dé-
fendu de vous éveiller, quoique tqut l'hôtel fût sens dessus
dessous.
— Mais que s'est-il donc passé? lui dis-je encore.
— Eh bien ! madame, des voleurs se sont introduits dans
l'hôtel et M. le marquis a été volé.
Je ne compris rien à ce conte.
— Volé! m'écriai-je. Où? comment? par qui?
— Voici ce que j'en sais^ me répondit cette femme. Ce
matin, M. le lieutenant général de police a été averti et a
reçu la dénonciation de M. le comte. Il parait qu'il est venu
lui-même. Germain, qui était près du cabinet, a entendu
M. le marquis dire à M. le lieutenant :
— « Si ce n'avait été qu'un vol accompli par quelque la-
quais, je ne vous aurais pas fait appeler; mais ceci dépasse
tout ce qu'on peut imaginer de plus inouï. Au moment où
j'entrais ici, la bougie était allumée. Je l'ai positivement re-
connu... Ma pensée première a été plus cruelle... j'ai cru...
mais j'en demanderais pardon à la marquise, si elle appre-
DE SATURNIN FICHET. 218
ttâit mes soupçons... Que vous dirais-je? il a profité de mon
étonnement et s'est enfui par celte fenêtre où se trouvait
cette échelle de corde. C'est pendant que je réfléchissais à
l'outrage que je croyais avoir reçu, que j'ai vu mon secré-
taire brisé. »
Ma chambrière parlait encore que je ne l'écoutais plus.
Je comprenais tout enfin... je me levai et je courus chez
M. de Perbruck. Je l'accablai de reproches : il me répondit
froidement :
— S'il est innocent, il se justifiera... il dira ce qu'il venait
Taire dans cet hôtel.
Ainsi M. de Perbruck l'avait placé entre son déshonneur
et le mien.
La marquise s'arrêta épuisée par la douleur de ces sou-
venirs.
— Est-ce vrai, mon Dieu ? s'écria Saturnin]; le comte était-
il dont innocent, et a-t-il accepté si courageusement l'infa-
mie pour vous sauver?
— Oui, reprit la marquise . mais mon mari ne borna pas
sa vengeance à cette indigne accusation. Le portefeuille
remis à Maurice fut trouvé chez lui : il renfermait d'énormes
valeurs appartenant à M. de Perbruck : ce fut une preuve
accablante contre le comte. Il ne nia rien. Il dédaigna de se
défendre. Maintenant, vous qui ne pouviez entendre pro-
noncer son nom sans frémir, le maudirez-vous encore parce
qu'il fut dégradé de sa noblesse et jeté dans les prisons où
pourrissent les plus abjects malfaiteurs ?
— 0 mon pauvre père ! s'écria Saturnin,
— Mais ce n'était pas ton père, dit la marquise.
— Quoi !
— Ne t'ai-je pas dit qu'avant de retrouver le comte j'avais
donné à M. de Perbruck l'espérance d'avoir un nouvel hé-
ritier.
— Eh bien?
— Eh bien, le marquis, s'écria madame de Perbruck,
condamna cet enfant qui était le sien pour assurer sa ven-
geance contre moi.
— Comment cela? fit Saturnin, haletant dcspérance et
d'anxiété,
— Oui. reprit la marquise, il me fiilliil accoucher en se-
214 LES AVENTURES
cret, il me fallut femeltre cet enfant à Fichet comme le fruit
de l'adultère; et le pauvre homme et sa femme, en l'élevant
comme leur fils, crurent toujours cacher la faute de leur
maîtresse. Le marquis m'a forcée à cette abominable action
en me menaçant d'un procès scandaleux.
— Vous justifierez peut-être votre amant, me disait-il,
mais vous vous perdrez; car cet enfant fût-il à moi , je le
renie.
Et comme il avait dans les mains les preuves de mon
accouchement clandestin , comme il était toujours le maître
de prouver que cet enfant n'appartenait point à Fichet, il
m'a fallu attendre, il m'a fallu souffrir jusqu'au jour où la
mort du marquis m'a enfin permis de venir chercher en
France mon pauvre enfant abandonné, qui m'a sauvé la
vie, en retour de l'oubli et de la misère où je l'ai laissé.
Saturnin tomba aux pieds de sa mère, qui le prit dans ses
bras, et qui, tout entière au souvenir de ses douleurs passées
et de ses ressentiments, ajouta :
■-- Et ton père a été si barbare pour moi, qu'après m'avoir
torturé toute sa vie, il m'a laissé après lui la calomnie qui
devait me perdre aux yeux de mes amis et peut-être à tes
yeux, mon fils !
— Oh! ma mère! ma mère! s'écria Saturnin, pendant
trop longtemps j'ai appris de ceux qui m'ont élevé à vous
respecter, pour que les paroles d'un prêtre égaré aient ôté
ce sentiment de mon cœur. Averti par l'abbé Bernier de ce
que j'étais, ou plutôt ce qu'il croyait que j'étais, si un sen-
timent de désespoir m'a dominé depuis cette époque, c'est
que je pensais à l'homme qu'on me disait être mon père.
— Et que tu croyais avoir mérité le châtiment honteux
dont on l'a flétri, dit la marquise.
— Ah! devait-il donc se venger par tant de crimes! dit
Marguerite.
— Ma fille! ma fille ! reprit madame de Perbruck, ne le
blâmez pas si légèrement; n'oubliez pas qu'il a supporté,
pendant plus de vingt ans, l'infamie, la prison, le mépris. Si
du moins, à l'époque de son malheur il eût trouvé un cœur
généreux pour le défendre, un ami pour protester de son
innocence, ne fût-ce que par un doute, peut-être eût-il gardé
cette justice, que n'ont pas toujours les heureux. Mais il
DE SATURNIN PICHET. 215
avait humilié trop de vanités ignorantes , par la hauteur de
ses idées ; il avait froissé, par trop de succès, des orgueils
impuissants, pour que personne voulût le défendre. On ac-
cueillit sa condamnation avec joie, on se fit une gloire de
l'avoir haï, on se vanta de l'avoir méprisé ; on s'attribua le
mérite d'avoir prédit ou prévu sa chute. On ajouta tout ce
qu'on put d'odieuses calomnies à son malheur Tout le
mal que notre caste lui a fait, il le lui a rendu : c'était jus-
tice, mon fils ! Mais de même qu'il n'a pas oubhé les haines
puissantes qui l'ont frappé, il s'est souvenu des affections
qui n'ont pu le proléger, mais qui ont pleuré sur lui. Ce fut
lui qui m'arracha aux prisons de Paris et qui protégea ma
fuite en Angleterre ; c'est encore lui qui m'est venu en aide,
lorsqu'à peine débarquée, il y a un mois de cela, j'ai été
arrêtée de nouveau dans le Morbihan. Savez-vous ce qu'il
m'a dit alors ?
— Tant que vous aurez l'espoir de découvrir cet enfant
abandonné par vous, je vous accompagnerai jusqu'à ce que
vous l'ayez retrouvé ou que vous soyez assurée qu'il n'est
plus. Alors, lui et vous, ou vous seule, si ce malheureux est
mort, je vous sauverai.
Voilà ce que m'a dit le comte de X... à moi, qui pouvais
le justifier et qui n'ai pas osé ; à moi, qui ai préféré mon
honneur au sien.
— Que Dieu lui pardonne de s'être si cruellement A^en-
gé, dit Saturnin, puisque je lui dois de vous avoir retrouvée.
Cela lui a coûté la vie, dit la marquise.
Alors elle raconta à Saturnin la scène qui s'était passée
à Savenay avant le combat. A son tour. Saturnin apprit à
lii marquise comment il s'était mêlé aux premiers combats
des royalistes sous le nom de comte de Perbruck, comme un
jour l'abbé Bernier le fit appeler, lui dit avoir peçu les confi-
dences de M. de Perbruck, confidences qui représentaient la
marquise et le comte de X... comme coupables; comment
alors il se relira, lui. Saturnin, dans ces marais impratica-
bles où il avait si miraculeusement retrouvé sa mère.
Toute la nuit se passa dans ces récits mutuels ; Margue-
rite avait pris sa place dans ces tristes confidences, car le
malheur est un niveau qui courbe les têtes les plus orgueil-
leuses, et la marquise de Perbruck acceptait les soins de la
216 LES AVENTURES
fille du bourreau de Nantes, comme elle eût accepté ceux
de l'un de ses enfants. A son tour il lui fallut raconter à
madame de Perbruck son amour pour Gésaire, son dévoû-
ment et ses malheurs, et la marquise l'écoutait avec un in-
térêt douloureux, lorsqu'un grand bruit se fit entendre à
l'extérieur : on appelait Saturnin.
VII
Le jour commençait à paraître ; le ciel, chargé de nuages,
était d'un gris sombre ; une pluie fine et abondante enve-
loppait tous les objets lointains, d'un brouillard qui permet-
tait à peine de distinguer leur forme.
Saturnin trouva sur le rivage quelques paysans rassem-
blés qui écoutaient le récit d'un pêcheur.
— Venez, venez apprendre ce qui se passe, cria-t-on à
Saturnin dès qu'on l'aperçut.
— Qu'est-ce donc? fit Saturnin en s'adressant au nouveau
venu... et quels contes faites-vous à ces pauvres gens pour
les épouvanter ?
— Quel est celui-là ? dit brusquement le pêcheur.
— C'est le chef rouge, lui répondit-on.
C'était le nom que les paysans eux-mêmes avaient donné
à Saturnin. Le pêcheur ôta son bonnet et salua Saturnin
d'un air de crainte et de défiance.
— Non, monsieur, non, dit-il d'une voix presque éteinte,
ce n'est pas un conte que je fais à ces braves gens, vous le
verrez bientôt peut-être. Ecoutez. Ce matin je suis parti
d'Indret pour descendre la Loire jusqu'à Paimbœuf, où
m'appelait mon pauvre commerce; j'ai voulu faire en sorte
que ma journée ne fût pas tout à fait perdue, et, lorsque je
fus en pleine rivière, j'ai jeté mon filet à l'eau ; j'ai senti
bientôt qu'il s'alourdissait, ma barque ne marchait plus; je
DE SATURNIN FICHET. 217
1 ai relevé, et... savez-vous ce que j'ai ramené? Un cada-
vre !... un cadavre de femme !
— Quelque bateau aura péri dans cet endroit sans doute,
dit Saturnin.
— Ce serait donc pendant la nuit, car la pauvre noyée
n'était pas encore changée.
— Je comprends que cela vous ait fait une impression
fâcheuse, reprit Saturnin, mais ce n'est pas une chose si
extraordinaire.
— Oui, pour un, et ce n'est pas la première fois que j'en
trouve; aussi je l'ai gardé dans mon bateau pour le 'faire
mettre en terre chrétienne, et, à tout risque, j'ai jeté encore
mon filet; ça na pas été long; mais cette fois c'est deux cada-
vres que j'ai ramenés.
— Encore? dit Saturnin.
— Et à un demi-quart de lieue du premier endroit.
— C'est étrange, fit Saturnin avec une émotion qu'il ne
put dissimuler; mais enfin cela peut s'expliquer... par un
naufrage.
— Par un naufrage ! s'écria le pêcheur, dont les dents cla-
quaient et dont l'œil était égaré; est-ce qu'on se lie les mains
avec des cordes au moment d'un naufrage ! et voilà pour-
tant comment étaient les deux autres que j'ai ramenés au
troisième coup de filet.
— Deux encore? dit Saturnin.
— Oui, et encore après un autre, et puis un autre, et
puis... Ah! s'écria le pêcheur en tombant assis, qu'est-ce
(pi'il s'est donc passé, que la rivière est comme ça pavée de
cufUïvres ?
— (^e sont des soldats poursuivis par des républicains qui
auront voulu passer la Loire, reprit Saturnin, que lépou-
vunle gagnait malgré lui.
— Non, reprit le pêcheur avec une sorte de déhre, ce ne
.sont pas des soldats : ce sont des femmes, des enfants, des
vieux î voilà ce que c'est. J'en ai récolté dix-sept, et je les ai
apportés là pour qu'on les enterre.
Saturnin alla vers le bateau, mais avant de l'avoir atteint
il s'arrêta tout à coup et désigna aux paysans qui l'accom-
pagnaient un point presque inaperçu dans la brume qui cou-
vrait la Loire.
11. 13
218 LES AVENTURES
— Voyez, dit-il, là-bas, là-bas ,une barque qui va en dé-
rive ; quelqu'un est dedans 1 Alerte î un bateau ! Il faut sauver
ces malheureux I
En un instant Saturnin fut embarqué. Madame de Per-
bruck et Marguerite étaient venues aussi sur le rivage, et
suivaient la marche du bateau de Saturnin qui gagnait le
large à force de rames. Il était penché sur les avirons ainsi
que les deux mariniers qui l'avaient accompagné. Tout à
coup il sent sa rame s'embarrasser, comme s'il eût rencontré
un fourré de ces longues herbes qui s'entrelacent si subite-
ment autour de tout corps qui veut passer ; il soulève sa
rame pour la dégager et lait sortir un pan de robe de l'eau.
Il saisit ce pan de robe, l'attire, et voit à son tour le corps
d'une pauvre femme portant son enfant dans ses bras. La
mort avait fixé sur les traits de la malheureuse l'expression
qu'elle avait sans doute lorsqu'elle avait été engloutie dans
les flots. Les mains, croisées avec force sur le corps de son
enfant, avaient l'attitude de la prière, et sa bouche convulsi-
vement entr'ouverte semblait crier grâce.
Elle échappa à la main tremblante de Saturnin.
— Oh ! murmura-t-il, quel affreux désastre a pu fournir
tant de victimes au fleuve î
Mais ce fut bientôt un plus horrible spectacle lorsqu'il
approcha de la partie de la Loire où le courant plus actif
entraînait la barque qu'il voulait atteindre. A chaque mou-
vement que les rames imprimaient à l'eau, on voyait surgir
çà et là des pieds, une tête, des mains ; d'autres fois, lors-
que la proue du canot heurtait un obstacle à l'instant dé-
passé, ils voyaient tout à coup se lever à la proue quelque
cadavre que le mouvement d'ascension qu'il avait repris
après avoir passé sous le canot ramenait alors à la surface.
Il y flottait un moment, puis disparaissait entre deux eaux.
D'abord Saturnin essaya de compter les corps qui semaient
la rivière, mais il fut obligé de cesser, la mémoire lui man-
quait, et l'horreur qu'il éprouvait le domhiait à ce point
qu'il continuait à ramer vers la barque abandonnée, sans se
souvenir pourquoi il venait de quitter le rivage.
Il fut arraché à cette espèce de vertige par un cri qui re-
tentit non loin de lui; il se retourna et vit une femme qui
l'appelait de la barque qui allait en dérive.
DE SATURNIN FICHET. 219
Elle était vêtue avec élégance et comme au sortir d'une
fête ; mais sa robe était ensanglantée et souillée de boue.
Une couronne de fleurs pendait et ruisselait de pluie sur le
front pâle de l'infortunée, et ses mains, bleues de froid, s'ap-
puyaient sur Une blessure encore saignante.
A l'aspect de cette femme, Saturnin crut voir devant lui
le fantôme d'une jeune fille qu'il avait rencontrée autrefois,
belle, riante, parée. Mais dans le trouble qu'il éprouvait, il
ne put donner un nom à ce vague souvenir. Il fit passer la
malheureuse sur son canot et reprit le chemin du rivage. Ce
retour fut aussi effroyable que l'avait été la premièi-e allée ; à
chaque instant la rame soulevait des cadavres et; les faisait
apparaître à la surface.
Saturnin s'était dépouillé de la large veste de paysan qu'il
portait et l'avait jetée sur les épaules de la blessée qu'il ve-
nait d'arracher au danger d'aller se perdre soit dans l'Océan,
soit sur les bords de la Loire, presque partout composés
de ce côté de grèves fangeuses où s'engloutit en quelques
minutes tout imprudent qui ose y poser le pied. Elle ne pro-
nonçait pas une parole, et son regard fixe et égaré ne quit-
tait pas la surface des flots, et à chaque fois qu'elle montrait
un de ces corps que la Loire entraînait par centaines, elle
Irossaillait et murmurait tout bas des paroles inintelligibles.
Bientôt la barque aborda, mais, à sa grande surprise,
Salurnin trouva le rivage désert. Marguerite et madame de
Perbruck seules s'y trouvaient. Ce fut un heureux hasard
sans doute, car à peine la marquise eut-elle vii la jeune
fille, que Saturnin déposa sur le rivage, qu'elle courut à elle
en s'écriant :
— Louise f Louise !
— Ah ! dit Saturnin, dont ce nom fixa les souvenirs, ma-
demoiselle de Paradèzel
La jeune fille les regarda les uns après les autres, mais sa
pensée, déjà ébranlée par les douleurs qu'elle avait suppor-
tées, ne put soutenir le choc de cette rencontre, et elle s'éva-
nouit en murmurant ces mots :
— Ah! toujours des morts!
Saturnin emporta mademoiselle de Paradèze dans sa ca-
bane, la déposa sur le lit qui avait déjà reçu madame de
Perbruck, et la confia aux soins de Marguerite. Ainsi, dans
220 LES AVENTURES
ces temps de désolation, se succédaient sans cesse les uns
aux autres, les blessés, les malades, les pauvres, les pros-
crits, dans les maisons dont les habitants avaient le cou-
rage d'ouvrir leurs portes à l'hospitalité.
Cependant Marguerite avait dit à Saturnin la raison qui
avait dispersé les paysans un moment avant assemblés sur
le rivage.
Quelques soldats, disait-on, avaient paru à l'entrée du
bois qui bordait, du côté des terres, le petit village de Dou-
ches. A cette terrible nouvelle, tous les habitants s'étaient
dispersés; les uns avaient gagné les marais inaccessibles
dont ils connaissaient les moindres détours; les autres s'é-
taient réfugiés dans leurs maisons, où chacun s'était em-
pressé de cacher ses armes.
— Cache-toi, Saturnin ! dit la marquise à son fils lors-
qu'il eut déposé Louise dans sa demeure.
— Voulez-vous ou pouvez-vous me suivre? dit Saturnin.
— La force ne me manquerait peut-être pas, repartit ma-
dame de Perbruck; mais que ferions-nous de l'infortunée
Louise ?
— Eh bien, ma mère, dit Saturnin, demeurons. Ne trouvez-
vous pas que la vie ne vaut pas les soins désespérés qu'il faut
prendre pour la défendre ?
— D'où te vient aujourd'hui ce découragement, dit ma-
dame de Perbruck, aujourd'hui que tu m'as retrouvée ?
— Pardonnez-moi, ma mère ; pardonnez-moi, dit Satur-
nin, mais je ne puis vous expliquer ce que j'ai éprouvé il y
a quelques instants en traversant tous ces cadavres flottants.
A les voir ainsi se montrer et disparaître successivement, il
me semblait qu'ils me disaient que là, dans l'abîme où ils
roulaient, était le repos. Hélas î ce spectacle est si affreux
que je vous ai presque oubliée !
Pendant qu'ils parlaient ainsi, Louise de Paradèze avait
repris ses sens, grâce aux soins de Marguerite; elle la re-
gardait cependant avec effroi et fermait les yeux de temps
en temps, comme pour fuir une horrible vision.
— Ah ! murmura-t-elle tout bas, suis-je donc folle!...
— Non, lui dit Marguerite, vous n'êtes point folle ; vous
êtes en sûreté, près d'amis qui vous ont arrachée à la mort.
— Qui êtes-vous donc? lui dit Louise, car Marguerite,
DE SATURNIN FICHET. 221
celle que j'ai connue au couvent, la malheureuse qui a été
trompée par le comte de Perbruck, est morte... elle a été
condamnée... elle a été exécutée...
— Non, mademoiselle, non, je vis, le malheur m'a réser-
vée à plus de souffrances que je ne croyais pouvoir en sup-
porter.
— Mais, lui dit Louise de Paradèze en montrant Saturnin,
c'est celui que vous avez cru être le comte de Perbruck,
c'est Saturnin.
Celui-ci se rapprocha avec sa mère du lit où se trouvait
mademoiselle de Paradèze, et après avoir répondu à ses
questions, ils l'interrogèrent à son tour, ils lui demandèrent
ce qu'elle était devenue et comment elle se trouvait ainsi
blessée et abandonnée sur une barque. Nos lecteurs ont
sans doute reconnu dans Louise de Paradèze l'héroïque
jeune fille qui avait tenté de délivrer Nantes du monstre qui
l'ensanglantait. A son tour elle leur fit le récit des infortu-
nes qui avaient précédé cette terrible résolution.
VIÏI
Le jour de l'insurrection générale, dit-elle (le 10 mars
1793), j'étais à Saint-Florent avec mon père, M. de Per-
bruck et la Châtaigneraie. La Châtaigneraie m'a dit com-
ment vous l'avez secouru, Marguerite, reprit niademoisclle
de Paradèze en s'interrompant, lorsque vous le rencontrâtes
avec l'infortuné Césaire après leur sublime dévoùmenl au
château de la Rouarie. Il m'a dit aussi ce que vous avez
montré de courage et de dévoùment, monsieur Saturnin. Je
B^ sais ce que vous valez l'un et lautre.
^K Après ces paroles, Louise reprit son récit:
^H* Le soir même de ce jour, les paysans, placés sous les
F
232 LES AVENTURES
ordres de ces messieurs, s'étaient emparés de Jallois, dé-
fendu par une compagnie de républicains, commandés par
un homme dont la funeste réputation a dû parvenir jusqu'à
vous. La nuit était venue, et les trois chefs s'étaient retirés
avec moi dans une petite maison, située à l'extrémité du
bourg. J'étais couchée dans une chambre attenante à celle
où mon père était resté avec MM. de la Châtaigneraie et le
marquis de Perbriick. Au milieu de la nuit, je fus éveillée
par un bruit terrible ; je me lève à la hâte, et je cours vers
la chambre où j'avais laissé ces messieurs. Ils étaient de-
bout, armés, et s'apprêtaient à défendre leur vie; car le
bruit que j'avais entendu venait d'efforts que faisaient les
assaillants inconnus pour enfoncer les portes et les fenêtres
de cette chambre; elles cédèrent bientôt, et presqu'au même
instant un homme, le sabre et le pistolet au poing, s'élança
dans la chambre en s'écriant :
— Bas les armes !.
C'était un vieillard dont les cheveux blancs eussent in-
spiré le respect si la féroce expression de son visage n'eût
fait voir que c'était un de ces effroyables énergumènes qui
se repaissent du sang des royalistes.
Cependant, au lieu de frapper, il répéta le cri : Bas les
armes ! Mais mon père pour toute réponse lui envoya un
coup de pistolet. La balle n'atteignit point celui à qu'elle était
adressée, mais elle alla tuer un des soldats placés derrière
lui: et avant'quecet homme eût eu le temps d'arrêter les
républicains, ils tirèrent sur nous, et mon père tomba frappé
d'une balle dans la tête. A cette vue je m'élançai sur les sol-
dats en poussant un cri, mais la Châtaigneraie se précipita
devant moi.
— Bas les armes ! lui cria le vieillard, ce n'est pas à vous
que j'en veux.
— Vous êtes ici pour la cause de la république , et
moi , répliqua la Châtaigneraie , pour celle du roi. A vous
donc!
A peine avait-il prononcé ces paroles, qu'il dirigea un
coup terrible contre cet homme. Mais à l'instafat même
un jeune homme se précipite sur la Châtaigneraie et le
renverse d'un coup de sabre. Je tombe à genoux près de
ui et les soldats allaient s'élancer contre moi , quand ce
DE SATURNIN PICHET. 253
jeune homme , me couvrant de son corps , les arrêta, en
s'écriant :
— • Soldats ! nous ne faisons pas la guerre aux femmes.
Cependant M. de Perbruck était resté seul. Ses armes,
jetées à ses pieds, montraient qu'il ne voulait pas tenter un
inutile combat.
Alors cet étrange vieillard s'avança vers lui, et, le frap-
pant du plat de son épée, il lui dit :
— Je ne t'aurais pas reconnu à ton visage, que je n'ai pas
vu depuis plus de vingt-cinq ans, que j'aurais été assuré que
j'avais devant moi le marquis de Perbruck, en le voyant
demander grâce près de ses compagnons qui se sont brave-
ment fait tuer.
—■ On se bat avec des ennemis qui vous attaquent à nom-
bre égal; on cherche à échapper à des assassins qui sont
vingt contre un homme.
— Nous sommes vingt en effet, dit cet étranger, mais
vous êtes plus de deux cents insurgés qui occupez ce vil-
lage. Les éntends-tu qui s'éveillent? et certes ils vont avoir
la partie belle. Mais avant qu'elle ne s'engage entre eux et
nous, veux-tu en jouer une oii la chance sera égale et
qu'il est temps de finir après plus de vingt-cinq ans d'at-
tente ?
— Qui êtes-vous donc? s'écria le marquis de Perbruck en
se reculant et en ramassant ses armes.
Pardonnez-moi, madame, dit Louise en s'interrompant et
en s'adressant à madame de Perbruck; pardonnez-moi de
raconter devant vous une scène où votre nom fut invoqué
d'un côté comme un nom sacré et de Vautre comme un nom
déshonoré.
— Parlez! parlez! reprit vivement la marquise. Je devine
enfin quel peut êlre le nom de celui qui a poursuivi le mar-
quis avec tant d'acharnement.
— Eh bien! reprit Louise, h la questin de M. do Per-
bruck, cet homme se recula, et plaçant à son chapeau une
carte en guiâe de cocarde, il s'écria :
— Si vingt-cinq ans de désespoir et de colère impuis-
sante passés au fond d'une prison ont assez altéré mes
traits pour que tu ne reconnaisses pas celui que tu aS
perdu... Voici un signe que tu ne peux .noir oulDlié, c'est
224 LES AVENTURES
la dixième carie du jeu où j'ai signé rengagement de te
tuer.
— Ah ! c'est toi, comte de X... ! s'écria M. de Perbruck
avec une fureur inouïe, toi!...
Et il lui tira un coup de pistolet qui blessa le comte sans
le renverser. Les soldats voulurent frapper M. de Perbruck,
mais le comte les arrêta.
— Ceci me regarde, dit-il : c'est une dette personnelle
qu'il faut que j'acquitte. C'est celle dont tu as voué la vie
aux larmes, ajouta-t-il en s'adressant au marquis, c'est ton
épouse si infortunée qu'il faut que je venge !
— Eh bien! s'écria le marquis, la misérable...
Louise s'arrêta.
— Parlez ! parlez ! s'écria la marquise.
— Eh bien ! reprit mademoiselle de Paradèze, votre époux,
madame, s'écria : La misérable qui l'a pleuré vivant le pleu-
rera mort!
~ Je lui ai déjà rendu la liberté en l'arrachant |à la pri-
son où sa tendresse maternelle l'avait jetée, dit le comte de
X..., je veux lui rendre une liberté plus précieuse en la dé-
barrassant d'un monstre tel que toi !
— C'est juste, repartit le marquis, l'épouse...
Louise s'arrêta encore.
— Parlez donc, reprit vivement la marquise en voyant
Louise hésiter encore.
— L'épouse adultère, reprit Louise en continuant son
récit, mettra le comble à son infamie en épousant le voleur
flétri par un jugement solennel.
En parlant ainsi ils s'attaquèrent avec fureur, et tel était
leur désir mutuel de se frapper, que déjà l'un et l'autre
étaient blessés sans qu'ils parussent s'en être aperçus. Tout
à coup un nouveau bruit se fait entendre au dehors ; des
cris de Vive le roi ! annoncent aux républicains que les roya-
listes, surpris dans la nuit, viennent à leur tour les sur-
prendre.
— Maintenez-les, Julien, s'écria le comte de X... en par-
lant au jeune homme qui m'avait sauvée.
Et le duel continua à l'intérieur pendant que les républi-
cains défendent la maison contre les royalistes. Cependant
nous entendions les cris plus rapprochés de nos amis , et
DE SATURNIN FIGHET. 225
M. de Perbruck, tout en se détendant avec fureur, criait
sans cesse :
— A moi ! à moi !
Celui que l'on avait appelé Julien parut aussitôt en di-
sant :
— Nous sommes entourés...
— A moi, reprit avec plus de force le marquis de Pcr-
bruck.
— A toi donc, fit le comte de X... en lui adressant un
coup d'épée qui renversa le marquis à ses pieds.
Madame de Perbruck, qui avait écouté ce récit avec une
anxiété haletante, poussa un profond soupir et murmura
tout bas :
— C'était justice.
Quelques soldats républicains rentrèrent aussitôt en s'é-
criant :
— Nous sommes perdus.
Le comte de X... s'élança vers moi, m'enleva brusque-
ment et me jetant devant lui, il me plaça en face des fusils
des royalistes en leur criant : Tuez d'abord la fille de votre
chef.
Un homme que je reconnus pour l'abbé Bernier arrêta les
assaillants.
— Courage , ma fille ! me cria-t-il ; ne craignez ni la
prison ni le martyre, car nous irons bientôt vous déhvrer.
Les républicains profitèrent de ce temps d'arrêt pour
quitter la maison par une porte opposée à celle par laquelle
les royalistes l'attaquaient. J'en sortis la dernière, toujours
ciilrainée par le comte de X..., qui se faisait un bouclier de
mon corps, et j'y vis entrer l'abbé Bernier, qui courut à
M. de Perbruck.
Je fus conduite comme prisonnière à Machecoul. Les ré-
publicains de cette ville, plus exaltés encore que les soldats
me menaçaient, et sans l'assistance de ce Julien, qui dix
fuis se mit entre eux et moi, j'aurais été massacrée par ces
furieux. Cet homme m'inspirait une horreur profonde : il
était parmi ceux qui avaient tué mon père, c'est lui qui
avait frappé la Châtaigneraie. Je ne lui cachais pas mes
sentiments, et cependant jamais une parole de colère ni une
226 LES AVENTURES
menace ne répondit aux reproches injurieux que je lui avais
faits.
Le comte de X... nous avait quittés depuis quelques jours.
Cependant avant son départ je l'avais entendu dire à Julien :
— Puisque celte jeune fille te plaît, décide-là à te suivre
à Paris. Il faut qu'elle passe pour ta femme ou ta maîtresse;
sans cela son nom, s'il est découvert, sera pour elle un
arrêt de mort.
Jugez quel dut être mon effroi lorsque, après avoir en-
tendu ces paroles, j'appris que le soir même je devais partir
pour Nantes sous l'escorte de quelques républicains com-
mandés par julien. Cependant les égards de ce jeune homme
envers moi me rassuraient un peu.
11 s'était procuré une voiture et y était monté près de
moi. Quelques cavaliers marchaient en avant et en arrière.
Mademoiselle, me dit-il, excusez-moi d'être si brusque et
si pressant dans la proposition que j'ai à vous faire. Le co-
mité révolutionnaire de Nantes a appris votre arrestation et
a exigé qiie vous fussiez transférée dans cette ville. Ne vous
y trompez point, une condamnation inévitable vous y attend.
— Moi, lui dis-je, pourquoi? pour avoir suivi mon
père?
— Votre obéissance aux ordres de votre père, que vous
considérez comme une vertu, vous sera comptée comme uii
crime. Vous vous direz innocente, et peut-être au fond de
leur âme quelques-uns de vos juges le penseront-ils... mais
ils ne vous épargneront pas pour cela. Moi-même, ajouta-t-il
avec une sombre expression ^ si, au lieu de vous avoir ren-
contrée au milieu du combat... je vous avais trouvée sur le
banc des accusés... je vous condamnerais; votre tête est
nécessaire au salut de la patrie.
— Ma tête !... la tête d'une femme !... m'écriai-je avec in-
dignation.
— Les hommes qui veulent faire triompher la liberté, me
répondit-il froidement, ne sont pas tenus d'avoir de la gé-
nérosité et de la pitié; ils ne le peuvent pas, ils ne le doi-
vent pas. Lorsque les misérables chefs qui ont tenté cette
insurrection sauront que ce n'est pas seulement leur exis-
tence qu'ils jettent à ce terrible enjeu, mais encore celle
de leurs ; femmes ou de leurs liUeSj ils deviendront moins
DE SATURNIN FICHET. 227
empressés à lever l'étendard de la révolte. Votre mort sera
un avertissement que l'on voudra bien leur donner.
— Eh bien, soit ! m'écriai-je, révoltée de l'atroce sang-
l'roid de ce jeune homme, car c'est à peine s'il avait dix-
huit ans et jamais vous n'avez vu figure plus douce et plus
délicate; de longs cils bruns voilent ses yeux d'un bleu cé-
leste, et une longue chevelure blonde encadre ce visage
d'entant. Eh bien, soit! m'écriai-je, ma mort apprendra aux
royalistes comment leurs filles savent mourir, et il se trou-
vera peut-être au pied de mon échafaud quelqu'un qui ira
leur redire que j'ai crié sous le couteau de la guillotine :
Aux armes pour Dieu et pour le roi !
Julien garda un moment le silence.
— C'est parce que je sais que vous agirez ainsi , reprit-il,
c'est parce que je sais que vous rendrez inutiles, par vos
provocations insensées, toutes les recommandations que je
pourrai l'aire à votre sujet aux autorités de Nantes, que je
me suis résolu à vous sauver avant que vous-même vous ne
rendiez votre salut impossible.
J'étais seule, abandonnée à moi-même, je n'avais plus
despérance en ce monde depuis que mon père et la Châ-
taigneraie étaient morts. Cependant, si je me sentais le cou-
rage de braver une mort certaine, je n'avais pas celui d*y
aller lorsque je pouvais la fuir... Je ne répondis pas.
— Ecoutez, reprit Julien d'une voix tremblante , je n'ai
que deux moyens de vous sauver : le premier , c'est de dé-
clarer, dès que nous serons arrivés à Nantes, que vous ab-
jurez le parti de votre père, que vous détestez la révolte à
laquelle il s'est associé, et que pour preuves de ces senti-
ments vous avez accepté l'amour... et la main d'un véritable
patriote... la mienne...
— A ce prix, m'écriai-je, j'aime mieux la mort!
Julien eut un moment de pâleur convulsive qui m'épou-
vanta. Mais il garda le silence et nous continuâmes notre
route. Jetais lière de ma réponse, et si Julien m'eût encore
l'ait la proposition que j'avais repoussée, ma réponse eût été
la même; cependant j'éprouvais une horrible anxiété. Hélas I
depuis ce temps j'ai tant vu mourir que j'ai appris que c'é-
tait là une chose iacile... mais alors nous n'étions pas habi-
tués à l'cchafaud, et cette image se présentait sans cesse à
228 LES AVENTURES
mon esprit et me glaçait d'effroi. Cependant le silence de
Julien ne me laissait aucun doute sur ses intentions; il avait
pourtant dit qu'il avait un autre moyen de me sauver ; je
n'espérais plus... mais j'attendais qu'il me parlât.
Nous arrivâmes en face d'une petite maison, où il fit ar-
rêter la voiture.
— Faites ouvrir, dit-il aux cavaliers qui nous servaient
d'escorte, et tâchez qu'on nous donne de quoi nous ra-
fraîchir.
f Les cavaliers entrèrent. Pendant ce temps, Julien sem-
blait cruellement agité. La maison s'ouvrit.
— Mettez vos chevaux à l'écurie, dit-il à ses cavaliers, je
vais vous rejoindre avec mademoiselle.
Dès que nous fûmes seuls, il se tourna vers moi.
— Ecoutez, me dit-il, je vais descendre de la voiture, je
vais en laisser la portière ouverte... Lorsque je serai à la
porte de la maison, descendez du côté de la route, je ne
vous verrai pas. Gagnez rapidement le bouquet de bois qui
est en face... le reste me regarde.
— Oh ! m'écriai-je , touchée jusqu'aux larmes de cette
fière générosité, comment vous payer jamais de cette noble
action !
— Probablement, me répondit-il d'un ton amer, la ré-
publique s'en chargera. Dans tous les cas, ne vous en in-
quiétez pas.
IX
Madame de Perbruck, Saturnin et Marguerite poussèrent
un profond soupir, comme s'ils avaient assisté à la scène
que mademoiselle de Paradèze venait de raconter. Elle re-
prit son récit en ces termes :
« A ces mots , Julien s'éloigna brusquement. Je fis ce
DE SATURNIN FIGHET. ^29
qu'il m'avait dit, et j'avais déjà atteint le bois, lorsque
j'entendis tout à coup un coup de feu. Je m'arrêtai épou-
vantée, et de derrière un buisson où je m'étais blottie,
je vis tout à coup accourir les soldats qui sortaient de la
maison.
Je les entendis s'informer de ce qui s'était passé.
— J'étais descendu un moment de la voiture, répondit
Julien, et j'y avais laissé mes armes; j'allais remonter, lors-
que tout à coup j'ai vu la prisonnière près de moi : j'ai
voulu m'élancer vers elle, mais elle s'était armée de mes
pistolets et m'a atteint de ce coup qui m'a renversé.
En parlant ainsi, il montrait une blessure qu'il venait de
se faire, et il désignait aux soldats une route opposée à celle
par où j'avais fui. Ils s'y élancèrent, tandis que je restais
immobile à la place où je m'étais cachée.
Bientôt les soldats revinrent d'une poursuite inutile.
— Nous avons rencontré des paysans de ce côté, dirent-
ils brutalement à Julien, mais ils n'ont vu passer personne.
La peur vous a troublé la vue, mon petit.
— Non, non, il s'est battu près de moi, dit un autre, et ce
n'est pas la peur qui l'a empêché de voir... c'est l'amour.
Il y a trahison.
— Oui, dirent quelques autres cavaliers, il a déjà sauvé
l'aristocrate à Machecoul: il l'a fait échapper ici... il faut
le fusiller.
— Vous savez qui je suis, dit Julien.
— Un blanc-bec à qui on soumet de vieilles moustaches,
repartirent les soldats.
— Je suis le fils d'un représentant du peuple.
— Ça ne t'empêchera pas d'aller à la guillotine, lui ré-
pondit-on.
— C'est le secrétaire de Robespierre , ajouta un plus
timoré.
— Eh bien! le tribunal révolutionnaire en déciderai em-
menons-le.
Je vis garotter et emmener prisonnier celui qui venait de
me sauver, et je compris alors le sens des paroles qu'il m'a-
vait répondues, lorsqu'il m'avait dit : que probablement la
république se chargerait de le récompenser de sa géné-
rosité.
II. U
^Q LES AVENTURES
— Et qu'esl-il devenu? fit vivement Saturnin, que ce
trait d'humanité avait vivement intéressé.
Probablement le crédit de son père et celui de son infâme
protecteur l'a sauvé de la fureur des républicains de Nantes...
car il vit, et je l'ai revu.
— Où cela? dit madame de Perbruck.
— Dans les prisons de Nantes, et pour lui devoir une
seconde fois la liberté, repartit Louise.
On se rapprocha du lit où était couchée mademoiselle de
Paradèze, pour mieux écouter. A ce moment une main
poussa doucement la porte de la maison : un jeune homme
armé parut sur le seuil, mais il s'arrêta et resta immobile à
écouter, pendant que Louise continuait.
Il est inutile que je vous dise la vie errante que j'ai menée
depuis cette époque. Je fus rencontrée dans ma fuite par
une troupe de paysans commandés par Stofflet. Je les suivis
quelque temps. Enfin je trouvai dans l'armée de Bonchamp
tnadame de la Châtaigneraie, la tante de celui que j'avais
perdu. Je me plaçai sous sa protection. Je demeurai avec
elle, je la suivis partout où elle allait, soignant les blessés,
préparant les cartouches, faisant pour notre sainte cause
tout ce qu'il est permis à des femmes de faire. J'étais chez
madame de Lescure le jour où elle chargeait elle-même
d'une main tremblante les armes de son mari, comme si
elle avait prévu qu'elles lui seraient inutiles pour éviter la
mort qui devait l'atteindre. Hélas! ce fut après le combat
fatal où il périt que je fus laissée pour morte par un parti
républicain qui avait massacré une foule de femmes et d'en-
fants réfugiés dans une grange, tandis que le noble Bon-
champ étendait sa main mourante entre les armes royalistes
et les républicains prisonniers , et les couvrait de son su-
blime pardon.
Le lendemain, pendant qu'on débarrassait les morts de la
grange où j'étais restée, on s'aperçut que je vivais encore,
et on me jeta sur une charrette où étaient entassés des
femmes, des prêtres, des enfants, qu'on menait prisonniers
à Nantes. Ma jeunesse, les soins de mes compagnons d'infor-
tune, qui s'oubliaient pour me secourir, me rappelèrent à la
vie, et en arrivant à Nantes je fus jetée dans la prison établie
au château. Il n'y avait point de place pour nous, du moins
DE SATURNIN FICHET. 231
nous le pensions ainsi, en nous voyant trente entassés dans
une salle où il y avait à peine cinq ou six lits. Hélas! nous
ignorions jusqu'oii pouvait aller la cruauté dégradante de
nos bourreaux. Pendant quatre mois que j'ai habité cette
prison, j'ai vu s'accroître jour à jour le nombre des prison-
niers. Là où l'espace nous semblait étroit pour vingt, nous
avons habité trente, puis quarante, puis cinquante, puis
cent.
— Ce n'est pas possible, dit madame de Perbruck.
— Cent, ai-je dit, reprit Louise, ce n'est pas assez. A ce
nombre, encore pouvait-on se coucher côte à côle sur la
paille répandue autour de ces salles immondes. Mais bientôt
îl n'y eut plus de place par terre pour tout le monde. On
s'arrangea : la tête des uns reposait sur le corps des autres.
Tous les matins on nous jetait à chacun une livre de pain
noir et un peu d'eau, à peine assez pour boire, et chaque
jour de nouveaux prisonniers venaient presser de leur nom-
bre les prisonniers déjà si misérablement entassés. Cepen-
dant le tribunal révolutionnaire se hâtait de tout son pouvoir:
chaque jour, cent cinquante, deux cents de nos malheureux
compagnons marchaient à la mort! Mais la hache et la iùsil-
lade allaient moins vite que les arrestations. Enfin ce ne l'ut
plus qu'un cloaque infect d'où personne ne jetait plus dehors
aucun immondic^.
Ah! madame, reprit Louise avec un horrible dégoût,
c'est une affreuse chose que de penser à quelle dégrada-
tion l'homme peut descendre; c'est une bien misérable
créature pour que l'emour de la vie lui fasse supporter de
pareilles horreurs! Un cercle d'hommes qui se formait au-
tour de l'endroit où les mères cachaient leurs filles nous
empêchaient le plus souvent de voir les misérables qu'on
mêlait aux proscrits; mais ils ne pouvaient arrêter leurs
infâmes chants. Alors nous nous mettions à genoux et,
nous essayions de couvrir ces voix atroces sous l'harmonie
de quelque saint cantique, jusqu'à ce que la lassitude nous
forçât au silepce : et alors il nous fallait entendre. î
Mais l'impudeur n'appartenait pas toujours à ces hon-
teux compagnons de notre prison. Plus d'un brave soldat
de la Vendée, plus d'un noble gentilhomme a été jeté au
milieu de nous sans vêlement, et colii est arrivé si sou-
232 LES AVENTURES
vent, qu'à la fin il ne restait plus à chacun de nous que
le choix de voir ce honteux spectacle ou de le donner
soi-même en se dépouillant du dernier lambeau qui lui res-
tait. Ainsi, tout s'oubUait : la pudeur... la...
Louise s'arrêta suffoquée par ces odieux souvenirs. La
marquise dit en lui donnant un baiser sur le front, comme
pour y replacer la couronne d'innocence flétrie par ces
infamies :
— Les vierges que les païens exposaient nues aux tigres
du cirque étaient voilées de leur martyre; vous avez été
comme elles, ma fille.
— Enfin, reprit Louise avec effort, les geôliers eux-
mêmes, épouvantés de venir chercher les victimes dans
les fanges pestilentielles de ce cloaque, firent promettre
la liberté à quarante prisonniers s'ils osaient entreprendre
de nettoyer celte sentine impure. Les malheureux l'ont fait...
et lorsque nous trouvions qu'ils avaient chèrement acheté
leur vie, on leur tenait la parole qu'on leur avait donnée,
en les faisant fusiller dans la cour même du château C'é-
tait là la liberté qu'on leur avait jurée!
— Cela ne se peut pas! s'écria Saturnin.
— C'était Carrier qui avait promis cette grâce, dit
Louise; en connaît-il d'autre que la mort?
— Et vous avez vécu là quatre mois? dit la marquise
de Perbruck.
— Oui, moi comme tant d'autres, habituée au luxe d'une
maison somptueuse... plus que cela, accoutumée aux soins
d'une scrupuleuse propreté... moi qui aurais préféré mon-
ter à l'échafaud que d'entrer dans cette prison, si j'en
avais prévu les horreurs, et qui , vaincue comme tant
d'autres, en ai accepté peu à peu les plus honteux dégoûts.
L'infamie soufferte la veille rendait moins pesante l'infa-
mie du lendemain; d'ailleurs je ne vivais pas pour vivre
seulement , je vivais pour une vengeance. Chaque jour les
nouveaux arrivés nous apportaient des nouvelles du dehors.
En entendant raconter les massacres ordonnés par les
chefs des républicains, je rêvais que si ma liberté m'é-
tait rendue, ma main, la main d'une femme, punirait le plus
cruel de tous ces bourreaux. J'hésitais entre eux, mais Car-
rier était arrivé à Nantes, et je n'hésitai plus. Carrier,
■7S^:-'
DE SATURxNIiN FICHET. 233
l'homme qui envoyait à l'échaiaud quiconque était en son
pouvoir, sans le connaître, sans qu'il eût besoin de prétexte;
Carrier, qui faisait fusiller ceux qui résistaient et ceux qui
demandaient grâce; Carrier, qui arrachait aux prisons les
malheureuses dont on lui vantait la beauté, et qui les pre-
nait innocentes au geôlier et les renvoyait déshonorées au
bourreau ; Carrier, ce crime vivant, ce tigre à face d'homme
dont le nom efface tous les noms infâmes qu'on lui donne;
c'est lui que je voulais frapper. Ce fut cette pensée, ce fut
cette espérance qui me fit supporter les supplices et les
hontes de la prison, et cependant cette espérance, cette
pensée ne m'eût servi qu'à me faire vivre jusqu'à l'écha-
faud, lorsque avant-hier un homme parut tout à coup dans
notre prison. Il venait, disait-on, voir si Carrier remplissait
dignement la mission dont il était chargé. Que d'espoir
suscita la venue de cet homme ! car, je vous l'ai déjà dit,
jamais figure plus douce, plus angélique ne cacha une âme
plus durement trempée dans le sang. Il s'avançait impassi-
ble et calme au milieu de tous ces désespoirs, sans pitié
pour les malheureux, sans colère pour les persécuteurs.
Lorsqu'il passa près de moi :
— Julien! m'écriai-je malgré moi en le voyant.
11 chercha un moment à me reconnaître sous les hail-
lons dont j'étais à peine vêtue.
— Louise de Paradèze! s'écria-l-il; vous dans ce miséra-
ble état, vous la fille d'un riche gentilhomme!
— Moi et mille autres qui valent autant que moi, lui
dis-je; les femmes, les enfants de la plus haute noblesse.
— Femmes et enfants d'aristocrates, s'écria-t-il avec fu-
reur, qui souffletiez le peuple et qui lui crachiez au vi-
sage lorsqu'il vous criait du fond de sa misère : « Je souf-
fre, j'ai faim, j'ai froid, je pourris dans ma fange! » à
voire tour souffrez du froid, de la faim et pourrissez dans
ces prisons t
Tout le monde se détourna, moi seule avais le droit de
croire que tant de cruauté ne lui était pas naturelle.
— Ah ! Julien, lui dis-je, vous n'étiez pas ainsi quand
vous m'avez sauvée.
— Et je suis encore ce que j'étais alors, toujours prêt
à vous sauver, me dit-il tout bas.
234 LES AVENTURES
Je vous l'atteste, et d'ailleurs ce qui me reste à vous dire
vous prouvera que si j'ai accepté ce n'était point pour sau-
ver ma vie, mais pour accomplir le dessein que j'avais de-
puis longtemps formé. Et cependant en me voyant suivre
Julien j'ai entendu autour de moi des voix qui osaient
m'accuser d'aller acheter ma liberté d'un prix infâme. J'ai
laissé parler. J'espérais que mon sang ou celui d'un autre
me justifierait. J'ai suivi Julien, il a obtenu de mes geô-
liers de me faire changer de prison, et lorsque nous avons
été sortis, il m'a encore laissé fuir après m'avoir donné
une bourse d'or, et cette fois encore au péril de sa tête.
J'avais enfin ma liberté! s'écria tout à coup Louise avec
exaltation.
A ce moment, celui qui était resté immobile et muet sur
le seuil de la porte éleva tout à coup la voix.
Et vous l'aviez acceptée en me jurant de quitter la
France... Qu'avez-vous fait, au lieu de cela?
Saturnin, madame de Perbruck, Marguerite, s'étaient
retournés, et avant que Louise n'eût prononcé le nom de ce
jeune homme, tous l'avaient reconnu. En effet, c'était pres-
que un enfant, sans barbe, d'un visage doux, calme, en-
cadré de longs cheveux blonds aux boucles soyeuses.
— Julien! s'écria mademoiselle de Paradèze.
— Moi, qui ai peut-être droit de demander ce que vous
avez fait de la liberté que je vous ai donnée.
— Ce que j'ai fait de cette liberté, reprit Louise avec
enthousiasme, ce que j'ai fait de l'or que vous m'avez
donné ! Je m'en suis servie pour me dépouiller de mes hail-
lons, pour me parer d'habits somptueux afin de pénétrer
plus aisément jusqu'au monstre qui se cache dans la peur
que lui renvoient ses crimes. J"ai veillé toute la journée à
sa porte; je savais l'heure de ses orgies, et quand cette
heure est enfin venue, je me suis audacieusement mêlée à
ses convives, j'ai agacé les passions du tigre, je me suis
assise à côté de lui à la table; j'ai assez égaré sa raison
pour qu'il pût croire à je ne sais quel amour impossible; il
a voulu rester seul avec moi. Je le tenais, et il était déjà
sous le couteau que j'avais caché dans ma robe de fête,
lorsqu'une main funeste me l'a arraché.
— Ah! malheureuse, qu'as-lu fait? s'écria Julien.
^WW--'
DE SATURNIN FÎCHET. 235
— Ce que je ferais encore si j'étais libre; ce qui eût été
une action pour laquelle la France m'eût bénie si j'avais
réussi; ce qui eût sauvé des milliers de victimes dont les
cadavres m'ont accompagnée depuis Nantes jusqu'ici.
— Quoi ! fit Saturnin, tous ces cadavres flottant autour de
vous?
— Apprenez donc ce qui s'est passé, ce que j'ai vu, ce
que j'ai eu le courage de voir; car tombée sous le poignard
de la maitresse de Carrier, j'ai recouvré mes sens au mo-
ment où on allait me jeter au supplice.
Elle leur raconta alors l'épouvantable scène de la nuit pré-
cédente, et finit en disant :
— Voilà ce que j'ai vu, voilà les fêtes dont Carrier parlait
à ses convives dans l'orgie à laquelle j'assistais, et Dieu n'a
pas permis que je tue ce monstre ! Dieu n'a pas mis dans la
pensée d'un autre, que d'une femme sans force, le généreux
dessein de délivrer Nantes de ce montre ! Cependant tous les
hommes ne sont pas morts; il y en a d'échappés au champ
de bataille, il en a qui se cachent dans de misérables ca-
banes et qui cependant auraient le courage de mourir.
— Oh! je vous comprends! s'écria violemment Saturnin.
Malheur à Carrier !
La porte se ferma brusquement et Julien entra tout à fait
dans la cabane.
— Taisez- vous, malheureux I je ne suis pas seul dans ce
village.
— Appelez à votre aide si vous voulez, s'écria Saturnin,
vA vous apprendrez ce que vous coûtera une dénonciation!
Julien regarda Saturnin sans s'émouvoir.
— Vous êtes fou, monsieur, reprit-il d'un ton froid. Depuis
une demi-heure que je suis à votre porte et que j'écoute votre
conversation, vous seriez déjà entre les mains de gens qui
ne vous eussent pas pardonné la plus innocente de vos pa-
roles si je ne les avais éloignés.
— Que voulez-vous donc faire de nous, monsieur lui dit
Louise.
JuHen réfléchit pendant quelques minutes.
— Ecoulez, lui dit-il ; je n'ai rien entendu, je n'ai rien vu ;
je suis entré dans une cabane où l'on m'a laissé asseoir à
côté du feu pour me réchauffer et me reposer un moment;
236 LES AVENTURES
j'ai trouvé une jeune iille malade, une mère et un fils occu-
pés à la soigner avec un de leurs jeunes parents, voilà ce
que je puis répondre à l'un des réprésentants du peuple qui
accompagne l'armée de Marceau, et qui a suivi la colonne
chargée d'explorer ces campagnes et d'empêcher les royalis-
tes battus à la bataille de Savenay de traverser la Loire. Ce
représentant du peuple, établi à l'ancien presbytère, s'ap-
pelle Bourbotte. Il n'a pas des idées aussi exagérées peut-être
que Carrier, mais il se montrerait aussi implacable que lui
s'il soupçonnait quelles sont les personnes que cache cette
chaumière. Il ne ferait pas exécuter sans jugement les pri-
sonniers dont il pourrait s'emparer ici, mais il n'y a pas un
tribunal qui ne prononçât leur condamnation s'il parvenait à
les lui Uvrer.
— Nous sommes donc perdus! fit madame de Perbruck.
— Ce danger ne peut pas être de longue durée, reprit
Julien; les généraux républicains et les représentants du
peuple, qui suivaient l'armée, sont attendus à Nantes où une
fête se prépare. Dans quelques jours, ces campagnes seront
libres ; dans quelques jours, il vous sera facile de quitter
tout à fait la France; je vous demande à tous votre parole
d'être partis dans huit jours.
Dans la position désespérée où se trouvaient tous les per-
sonnages présents, cette proposition était de la part de Ju-
lien un grand acte de clémence et même de générosité. Ils
firent tous la promesse qui leur avait été demandée.
— Et maintenant, dit Juhen, je ne vous demande pour
toute reconnaissance que le droit d'entretenir en particulier
mademoiselle de Paradèze.
Saturnin, madame de Perbruck et Marguerite se préparent
à sortir; Julien tira d'un portefeuille de petites cartes impri-
mées, qu'il remit à chacun d'eux en leur disant :
— Si, pendant que vous allez être hors de cette maison,
vous êtes rencontrés par des soldats et conduits devant le
représentant du peuple, il vous suffira de montrer ces car-
tes; elles seront pour tout le monde une preuve que vous
avez été interrogés par moi, et que je n'ai rien trouvé de
suspect chez vous ni dans vos réponses.
Saturnin, la marquise et Marguerite sortirent; Julien et
Louise restèrent seuls.
DE SATURNIN FICHET. 237
— Je VOUS remercie de votre humanité, dit Louise à Ju-
lien, je vous remercie de ce que vous venez de faire pour
mes amis.
— Pour eux? répliqua Julien, détrompez-vous, c'est pour
vous seule que je l'ai fait, Louise; si vous n'aviez pas été
dans cette cabane, la marquise de Perbruck, ce jeune hom-
me, la femme qui l'accompagne déguisée sous des habits de
paysan, eussent été arrêtés par mes ordres, et alors même
que je n'eusse pas appris tout ce que je sais maintenant,
vous ne pouvez douter du sort qui les attendait. Mais vous
les appelez vos amis, ils vous ont recueillie, et je les sauve-
rai. Celte fois pourtant, je mettrai une condition à leur salut
et au vôtre.
— Si c'est celle que vous m'avez proposée déjà une fois,
répondit mademoiselle de Paradèze avec embarras , je re-
fuse. Vous n'avez qu'à les rappeler, et j'ai assez de foi dans
leur courage pour être convaincue qu'ils ne me demanderont
pas ce sacrifice pour assurer mon existence et la leur.
— Je vous suis donc bien odieux? dit Julien avec un mou-
vement de colère, contenu cependant sous les formes calmes
et polies qu'il affectait vis-à-vis de mademoiselle de Paradèze.
— Vous, monsieur? dit Louise, non... non... et je n'ai pas
le droit de vous haïr; la prisonnière que vous avez rendue
deux fois à la liberté et dont vous voulez encore sauver la
vie ne peut avoir pour vous que de la reconnaissance, mais
mademoiselle de Paradèze ne peut pas accepter l'amour d'un
homme qui se fait gloire de la cruauté avec laquelle il pour-
suit le parti auquel elle appartient : si vous aviez une sa^ur,
monsieur, qu'elle fût entre les mains des royalistes et que,
pour sauver ses jours et ceux de quelques amis, elle consen-
tit à devenir la maîtresse ou même la femme de l'un de vos
ennemis les plus acharnés, vous la maudiriez et vous la mé-
priseriez!.,. Vous feriez plus, vous la condamneriez.
— Je la tuerais, repartit Julien d'un ton sombre.
— Eh bien! moi, reprit Louise, je n'ai ni père ni frère
pour me punir de ma lâcheté, mars à défaut de l'un et de
l'autre, cette main, qui a été impuissante pour délivrer la
Bretagne d'un monstre, ne le serait pas, je vous le jure,
pour me délivrer, moi, de la honte d'un pareil crime.
JuUen garda le silence et se promena pendant quelque
14.
238 LES AVENTURES
temps d'un air profondément agité ; Louise le suivait des
yeux avec une anxiété curieuse, car malgré la fierté de sa
réponse Louise était assurée que Julien la sauverait. Elle
épiait seulement le moyen par lequel il sortirait de la posi-
tion critique où il s'était placé.
Julien s'arrêta et jeta autour de lui un regard soupçon-
neux, puis il reprit à voix basse :
— Ne trouveriez -vous aucune excuse dans votre cœur
pour celui qui accomplirait ce que vous avez vainement
tenté?
— Quoi ! s'écria Louise en se penchant vers Julien, vous
assassineriez Carrier?
— L'assassiner, repartit froidement le jeune homme, non,
le poignard est l'arme des vaincus et des proscrits, et un
homme comme Carrier ne mérite pas que sa mort coûte
l'honneur ni la tête de personne. Mais si je renverse Carrier,
si je le chasse de Nantes, si je lui fais expier sur l'échafaud
les crimes dont il souille la sainte cause de la république, et
si je reviens ensuite à vous en vous disant : Voilà ce que je
j'ai fait pour vous, Louise, pour vous seule, entendez- vous!
que me répondrez -vous ?
Louise, à son tour, garda le silence, pendant que Julien
épiait dans l'expression agitée de sa physionomie la résolu-
tion qu'elle allait prendre.
Tout à coup elle lui tendit la main et lui dit d'une voix
câline et fière :
— Faites cela, Julien, et vous serez content de moi.
— Eh bien ! donc, lui dit-il, je me fie à votre promesse.
Partez, quittez la France, je ne veux rien devoir qu'à votre
hbre volonté, et si, lorsque j'aurai accompli le grand acte
qui doit délivrer la Bretagne, vous ne revenez pas pour te-
nir la parole que j'accepte, j'aurai été trompé, voilà tout;
mais alors ne vous étonnez pas, Louise, si l'homme à qui
vous aurez menti devient peut-être plus cruel que celui dont
vous lui demandez aujourd'hui la tête.
— Sa tête ! dit Louise, effrayée de l'expression farouche de
Julien, je n'ai point dit...
— Sa tête ou la mienne, répondit violemment le jeune
homme : à l'époque oii nous vivons, on ne tombe que sur
l'échafaud.
DE SATURNIN FICHET. 2S9
ils en étaient là, lorsqu'un gfand bmit vifit les interrom-
pre tout à coup.
Mais avant de continuer notre récit, il faut que nous appre-
nions à nos lecteurs la cause de ce tumulte.
Nous avons laissé madame de Perbruck, Saturnin et Mar-
guerite sortant de la cabane. A quelques pas de la porte ils
avaient rencontré quelques soldats républicains, auxquels ils
avaient montré les cartes qui leur avaient été remises par
Julien. C'était une sauvegarde complète; ils se croyaient
donc sauvés, lorsque lorsque tout à coup ils virent passer un
homme à cheval, portant une ceinture rouge et un plumet
rouge : c'était un des soldats de l'horrible compagnie de
Marat, créée la veille par Carrier. Il demanda où se trou-
vaient les représentants du peuple et apprit de quelques
paysans qu'ils avaient établi leur siège dans l'ancien pres-
bitère. Il s'y rendit en toute hâte; les paysans le suivirent
en tremblant, de façon que la maison du presbytère fut bien-
tôt entourée d'une foule nombreuse à laquelle s'étaient mê-
lés Saturnin avec Marguerite et madame de Perbruck.
Peu de temps après on entendit dans l'intérieur de la mai-
son les vociférations les plus violentes, et bientôt quelques
soldats demeurés près du représentant Bourbotte, sortirent
en toute hâte pour aller porter des ordres à ceux qui s'étaient
dispersés dans les environs. Chacun se demandait avec éton-
nement quelle pouvait être la cause de ce mouvement extra-
ordinaire, lorsqu'on entendit battre la générale, et presque
au même instant le maire parut accompagné du représen-
tant du peuple Bourbotte et de l'homme à la ceinture et au
plumet rouge. Il lut un arrêté par lequel il était ordonné à
tous les habitants de la commune de se trouver dans une
heure sur la place publique du village. Cet arrêté portait en
outre que tout habitant surpris, soit dans sa demeure, soit
dans les champs, après le délai expiré pour la réunion, sé-
rail considéré comme rebelle et traité comme tel, c'est-à-
dire fusillé. Immédiatement la plupart des paysans se dis-
persèrent pour aller chercher, l'un sa femme, l'autre ses
enfants, tous leur famille H leurs amis.
Saturnin, épouvanté de cette mesure extraordinaire, resta
des derniers pour savoir quel pouvait en être le motif, et
ayatit entendu Bourbotte i{\xi disait au maire :
240 LES AVENTURES
— OÙ est donc Julien ? lui serait-il arrivé quelque mal-
heur?
Saturnin s'avança et répondit :
— Je viens de le voir entrer dans une maison dont il in-
terroge les habitants.
— Puisque tu sais où il est, lui dit Bourbotte, va donc le
chercher et dis-lui qu'il s'agit de bien autre chose que de
découvrir les fuyards de la bataille de Savenay; dis-lui que
Carrier vient de me faire avertir qu'un monstre qui a osé
menacer la vie d'un représentant du peuple s'est échappé et
doit être dans cette commune.
C'est ainsi que ces hommes parlaient des malheureuses
victimes que le désespoir poussait à lever le poignard contre
ceux qui les envoyaient par milliers à la mort.
Saturnin, épouvanté du danger qui menaçait Louise, se
hâta de courir vers la cabane où il l'avait laissée avec Julien.
Mais il y avait été devancé par Marguerite, qui s'était éloi-
gnée aux premières paroles du maire.
Elle expliquait à Julien ce qui venait de se passer.
— Ohl s'écria celui-ci, comment la sauver à présent?
— Citoyen, lui dit Marguerite avec enthousiasme, j'étais
présente à l'arrestation d'Angéhque Desilles lorsqu'elle se
laissa arrêter pour sauver sa sœur Ironise. De pareils exem-
ples ne sont pas inutiles pour ceux qui savent les comprendre.
— Mais, reprit mademoiselle de Paradèze, Angélique a
payé ce dévoùment de sa tête. Je ne veux pas.
— - Oh! s'écria Marguerite avec colère et désespoir, per-
sonne ne voudra donc de ma vie en ce monde !... Ne com-
prenez-vous donc pas que là où vous périrez, je serai sauvée,
moi. Je suis trop malheureuse pour mourir.
— D'ailleurs, dit Julien, l'important c'est de vous sous-
traire d'abord à cette arrestation, Louise. Cette jeune fille
sera protégée par son innocence même.
— Qu'importe ? dit Marguerite.
Elle ramessa les habits dont on avait dépouillé mademoi-
selle de Paradèze et disparut en disant à Julien :
— Laissez-moi dire, et vous prononcerez ensuite.
Julien hésitait encore à s'éloigner, lorsqu'il vit arriver
Bourbotte et le soldat de la compagnie de Marat. Il se hâta
d'aller à leur rencontre et les interrogea. Voici ce qu'il apprit.
i
DE SATURNIN FICHET. 241
Le lendemain de la première noyade, Carrier qui se repen-
tait de n'avoir pas présidé lui-même à Tengloutissement de
la femme par qui il s'était vu menacer, Carrier disons-nous,
savait que la malheureuse avait été laissée au fond d'une
barque qui avait disparu. Aussitôt il avait envoyé sur les
deux rives de la Loire. Deux heures après, il apprenait
qu'on avait vu fuir au cours de l'eau une femme vêtue de
blanc. A cette nouvelle, Carrier était entré dans un accès de
fureur qui ressemblait à des attaques d'épilepsie. L'écume
lui venait à la bouche, il se tordait de rage avec d'horribles
malédictions. Dans ces moments, il regrettait de ne pas être
un géant doué d'une force surhumaine pour pouvoir se pré-
cipiter, armé d'une hache, au milieu d'une foule pour s'y
gorger de sang et de carnage.
Ce fut alors qu'il donna ses ordres à ses exécrables agents :
c'était une fortune pour celui qui lui ramènerait le coupa-
ble... c'était la mort pour ceux dont les recherches seraient
inutiles.
Celui qui le premier avait découvert l'apparition de cette
barque abandonnée était remonté à cheval et avait couru à
toute bride sur la rive gauche de la Loire. Partout on avait
confirmé l'apparition de cette barque. Enfin, à une maison
située en face de Douches, on lui dit qu'une barque partie
de ce village était venue au secours de l'embarcation aban-
donnée. H avait fallu que cet homme remontât à plus d'une
demi-lieue pour pouvoir trouver un bateau capable de faire
passer la rivière à lui et à son cheval, mais enfin il était
arrivé à Douches, bien certain que la fugitive devait être
dans le village, ou que du moins ceux qui l'avaient recueiUie
s'y trouvaient et pouvaient dire ce qu'elle était devenue.
Voilà ce que Julien apprit pendant que Marguerite revê-
lait les babils ensanglantés de mademoiselle de Paradèze, et
que celle-ci prenait les habits d'homme de Marguerite.
Bientôt les paysans arrivèrent successivement sur la place
publique. Le représentant du peuple Bourbotte, Julien, le
soldat de la compagnie de Marat, le maire et quelques autres
personnes, étaient placés sur une espèce d'estrade en pierre
où se trouvaient les mesures métriques décrétées par la con-
vention nationale, et que les administrateurs de certains dis-
tricts avaient fait placer d'autorité sur la place de quelques
U2 LES AVENTURÉS
villages. De là ils pouvaient dominer la foule qui se rassem-
blait peu à peu autour de cette estrade. Julien pouvait à
peine dissimuler son inquiétude; il espérait ne pas voir pa-
raître les personnes auxquelles il avait promis sa protection,
et déjà ses regards, perdus au loin, les avaient vainement
cherchées, lorsqu'on les rariienant sur ceux qui entouraient
cette espèce de tribune, il ne put s'empêcher de tressaillir eu
reconnaissant parmi les plus voisins madame de Perbruck,
placée entre Saturnin et Louise habillée en paysan.
Quand l'heure du délai fixée par les représentants du peu-
ple fut expirée, celui-ci éleva la voix et annonça à tous les
habitants que la république avait été instruite (ceci était dii
style de l'époque) qu'une barque flottant sur la Loire et por-
tant une femme vêtue de blanc, avait été abordée par une
autre barque, partie de Douches, et ramenée dans ce village
ainsi que la personne qu'elle portait.
— Citoyens de Douches, ajouta le représentant, vous êtes
invités à dénoncer celui qui a commis cette action, si vouS
ne voulez voir tomber sur vous la colère et les rigueurs de
la loi. Cinq cents francs son promis à celui qui dénoncera
ceux qui ont recelé cette femme.
t)e longs murmures circulaient dans la foule et il n'était
pas douteux que Saturnin ne fût désigné par un grand nom-
bre d'habitants comme l'auteur de ce prétendu crime, et
cela, plus encore peut-être par la crainte du châtiment que
pour obtenir la récompense promise, lorsque celui-ci pré-
vint toutes les voix prêtes à l'accuser en s'avançant au pied
de la tribune et en disant hardiment :
— Citoyen représentant, il n'y a pas besoin de menace ni
de récompense pour connaître celui qui a recueilli, ce matin
même, une barque abandonnée, c'est moi.
— Quoi! s'écria Bourbotte, c'est toi qui as osé...
— Comment, dit Saturnin, je vois au milieu de la rivière
une barque à la dérive avec quelqu'un qui semblait appeler
au secours, je me jette dans un bateau, je rattrape la barque,
je la ramène, vous en auriez fait autant à ma place.
Bourbotte, qui, comme Carrier, voyait un crime dans tout
ce qui ressemblait à un acte de générosité, fut sur le point
d'injurier Saturnin; mais Julien l'arrêta en lui disant tout
bas :
DE SATURNIN FICHET. 243
— Cet homme ne se doute pas de l'importance de la cap-
ture qu'il a faite, et il serait peut-être imprudent de l'en
avertir.
Alors il interrogea lui-même Saturnin et lui dit :
— Et cette femme-là, qu'en as-tu fait ?
— Elle était blessée, malade, reprit Saturnin, elle est
restée à la maison : Pardieu, dit-il en regardant Julien, c'est
celle que vous avez interrogée vous-même, citoyen.
— Malheur à toi si elle s'est échappée ! s'écria Bourbotte ;
courez à la maison de cet homme et fouillez-la de tous côtés
avec soin. En attendant, emparez-vous de cet homme.
Saturnin fut placé entre deux soldats pendant que d'au-
tres couraient vers sa demeure.
Bientôt après on vit apparaître Marguerite portant sur sa
tête la couronne de fleurs qui avait orné le front de Louise.
Elle avait revêtu aussi sa robe souillée de boue et tachée
de sang, et elle s'avançait entre quatre soldats, la tête basse,
mais d'un pas résolu. ^
Julien était dans un horrible état d'inquiétude; de temps
en temps il regardait madame de Perbruck, qui voulait vai-
nement entraîner Louise. Julien ne pouvait prévoir quelle
serait l'issue de cette scène.
Dès que Marguerite fut arrivée au pied de la tribune, Bour-
botte lui adressant brutalement la parole, lui demanda qui
elle était.
— D'après ce que m'ont dit les soldats, je suis celle que
tu cherches.
Quoique Marguerite fût connue dans le village, personne
n'avait soupçonné que ce pût être Une femtne, et personne
ne la soupçonna sous les nouveaux vêtements qu'elle venait
de prendre.
— Mais sais- tu, repartit Bourbotte avec fureur, quelle est
celle que je viens chercher ?
— C'est celle, dit Marguerite en élevant la voix, qui a
assisté hier à l'infâme orgie de Carrier, qui l'a voulu tuer, et
qui, <(»n(]:iinnée par lui à mourir, a échappé par miracle au
sui)j)lic(j (jue ce monstre a fait subir à plus de douze cents
prisonniers, en les faisant noyer dans la Loire, sans qu'un
seul d'eux eût été jugé.
244 LES AVENTURES
Un frissonnement d'horreur parcourut la foule des paysans,
et Bourbotte repartit :
— Tu mens, misérable !
— Tais-toi, lui dit tout bas Julien ; elle dit vrai.
Bourbotte le regarda avec stupéfaction.
— Déjà plus de cinquante cadavres ont été recueillis sur
les rives de la Loire, reprit Julien ; fais arrêter cette mal-
heureuse, qu'elle ne prolonge pas une scène qui pourrait
peut-être exaspérer les esprits.
Et sans attendre le consentement de Bourbotte, il s'écria :
— Faites entrer cette femme dans cette maison, et qu'on
repousse toute cette populace.
Et lui-même s'élançant au bas de la tribune, il gourmanda
les soldats qui retenaient Saturnin ; il leur dit :
— Allons, laissez cet homme, qui n'est pour rien dans
toute cette affaire, et chassez tout ce monde.
Et aussitôt marchant vivement vers madame de Perbruck
et Louise qui voulaient élever la voix, il leur dit avec une
brutalité affectée :
— Allons, la vieille, et vous, mon garçon, allez vous-
en; vous n'avez pas besoin d'écouter aux portes ce qui va
se dire.
Puis il ajouta tout bas en s'adressant à mademoiselle de
Paradèze :
— Par grâce, Louise, fuyez et partez; je la sauverai, je
vous jure 1
— C'est ce que je saurai, dit Louise. Où la conduisez-
vous?
— A Nantes.
— A Nantes, reprit mademoiselle de Paradèze; j'y serai
demain.
— Vous ! s'écria Julien.
— Moi, répliqua Louise. Je veux être prèle à prendre sa
place sur l'échafaud, si elle doit y monter.
DE SATURNIN FICHET. 245
XI
Le lendemain, Carrier, dont la vie était une suite de fu-
reurs qui, chaque jour plus insensées, semblaient ne devoir
se satisfaire que par la destruction entière de ce qui l'en-
tourait, Carrier, disons-nous, était avec Angélique et ses
deux aides-bourreaux, Fouquet et Lamberty. Au silence
tremblant qu'ils gardaient, on pouvait juger du degré de rage
où leur maître était arrivé. Il s'était assis la tête entre les
mains, les coudes appuyés sur une table. Ses doigts crispés
frémissaient, et il semblait vouloir s'arracher les cheveux;
ses pieds battaient la terre avec fureur, des cris rauques et
sourds s'échappaient de sa poitrine. C'est quelquefois ainsi
que se montrent les colères exaltées et obstinées des enfants
mutins, quand nulle raison ne peut se faire entendre à ces
jeunes tètes insensées. Mais les transports de l'enfance exci-
tent la pitié par leur impuissance. La colère de Carrier
répandait autour de lui une terreur glacée : cet homme suait
la mort.
Tout à coup il se leva et s'écria :
— Eh bien! oui, je le ferai... oui. Ah! ils veulent donner
des fêtes patriotiques à ces généraux vainqueurs!.. Des géné-
raux!... qu'est-ce que cela ? des manœuvres, des ânes qu'on
devrait envoyer à la guillotine quand ils ont fini leur beso-
gne. Et les représentants du peuple sont invités à assister à
cette fête ! C'est pour les humilier, c'est pour mettre la sou-
veraineté nationale au-dessous de la puissance du sabre.
C'est une trahison, une infâme trahison ! La commune m'en
répondra sur la tête de tous ses membres. D'ailleurs, ils ont
combattu sans ordres. Westermann, Kléber, Marceau, n'ont
attendu ni Bourbotte, ni Prieur. Ils ont méprisé les repré-
sentants du peuple; ce sont des traîtres. Je les dénoncerai à
246 LES AVENTURE?
la Convention... je lesterai arrêter... on les fusillera. Oui, je
le veux !
— Carrier, dit Angélique en s'armant de courage , il
faut que tu ailles à cette fête , ton collègue Francastel
y va.
— Francastel est un lâche, et Bourbotte aussi ; ils baisent
les bottes de ces épauletiers... Je n'irai pas... Je veux que
mon absence les épouvante... D'ailleurs, ajouta-t-il avec un
regard sanglant, il y a des assassins partout.
— Prends garde. Carrier, on dira que tu as peur.
Carrier se tourna vers Angélique.
-— Qu'as-tu dit? fît- il en marchant sur elle le poing levé,
tu as dit que j'avais peur?
— Non, dit Angélique tremblante, je disais que des bri-
gands...
— Tu as dît que j'avais peur! s'écria Carrier en s'élançant
vers elle, tandis que la malheureuse mettait la table entre
elle et cette bête fauve.
— Ah ! tu te sauves ? fît Carrier en prenant un pistolet.
Peut-être allait-il punir sa détestable concubine de lui
avoir dit un mot de vérité, lorsqu'un coup violent frappé à
la porte de l'hôtel l'arrêta tout à coup.
— Qu'est-ce que c'est que ça? dit-il avec effroi. Que me
veut-on ? qu'y a-t-il ? Je ne veux voir personne, personne,
entendez-vous!... On frappe encore?... Va donc, Lamberty;
va, Fouquet... Voyez ce que c'est. Je n'y suis pas, qu'on
n'entre pas. Ah ! reprit-il tout à coup en voyant Angélique
qui s'apprêtait à sortir, reste, Angéhque, ne me laisse pas
seul. Reste, je t'en prie... reste...
Il tomba haletant, épuisé, sur un fauteuil, le corps agité
d'un horrible tremblement.
Telle était l'existence de ce misérable qui faisait payer à
ses victimes la terreur que lui inspiraient ses propres
crimes ; d'autant plus ardent à frapper que ses craintes
s'accroissaient avec le nombre de ceux qu'il envoyait à
la mort , il espérait éteindre les vengeances par la terreur,
ne calculant pas* que chaque coup qu'il frappait enfantait
une haine de plus. Il était là la lèvre pendante , l'œil
fixe... lorsque Lamberty rentra tout à coup en disant d'un
ton joyeux :
DE SATURNIN FICHET. 24f
— On vient d'arrêter la misérable qui a voulu vous assas-
siner.
— Qui parle d'assassiner? dit Carrier, pendant qu'on in-
troduisait Marguerite accompagnée de Julien.
— La voilà ! la voilà ! dit Lamberty, en arrachant à Mar-
guerite le voile qui cachait son visage.
— Quelle est cette femme ? dit Angélique en regardant
Marguerite.
— Celle qui a voulu attenter à tes jours, dit le soldat de là
compagnie de Marat, qui avait amené l'arrestation.
— Mais ce n'est pas elle, reprit Lamberty en l'examinant
à son tour.
Cependant Carrier restait immobile , et cherchait à se
remettre de la terreur qu'il avait éprouvée. Lorsqu'il fut
bien assuré qu'il n'avait rien à craindre de ceux qui' l'en-
touraient, il sembla tout à coup reprendre ses fureurs. Il
promena un regard ardent sur ceux qui avaient amené
Marguerite, et s'écria :
— Quel est le scélérat qui m'a amené cette malheu-
reuse ? quel est le traître qui a laissé échapper la vraie
coupable ?
Le soldat de la compagnie de Marat, tremblant de voir
tomber sur lui la colère du féroce proconsul, recula en di-
sant :
— C'est le citcyen ici présent qui a procédé à l'arrestation
de cette femme.
— Qui es-tu ? fit Carrier d'un ton de menace et en s'adres-
sant à Julien.
Celui-ci resta calme et froid comme toujours, et lui ré-
pondit :
— J'étais avec le ciloyon Bourbotte, lequel a ordonné
l'arrestation de celle fille, et c'est lui qui m'a chargé de te la
livrer.
— Le citoyen Bourbotte est un imbécile ! s'écria Carrier
toujours furieux, et toi tu es un traître. Vous avez voulu
laisser s'échapper l'infâme qui a osé lever le couteau
sur un représentant du peuple : je dénoncerai Bourbotte
à la Convention nationale, el quant à loi, tu vas aller en
prison avec celle misérable. Vous me paierez de votre (cle,
toi ton crime pour avoir laissé échapper celle que tu devais
248 LES AVENTURES
arrêter, et elle sa maladresse pour s'être laisse arrêter à sa
place,
— Fais attention, citoyen Carrier, que ce n'est pas un
crime prévu par la loi que de se tromper sur un coupable,
ni d'être arrêté à la place d'un autre, dit dédaigneusement
Julien.
Carrier parut consulter du regard tous ceux qui étaient
près de lui. Il se demandait quel était l'homme qui osait ré-
pondre lorsqu'il avait prononcé un arrêt.
— Qu'on l'envoie sur l'heure au tribunal révolutionnaire !
s'écria-t-il, et que cette fille Fy accompagne.
— Je suis prêt à m'y rendre , repartit Julien en sou-
riant. Je ne veux que des juges, et celte jeune fille va me
suivre.
— Qu'on les emmène, qu'on les emmème ! dit Carrier, et
qu'ils soient exécutés à la sortie du tribunal.
Julien et Marguerite, escortés par quelques hommes de la
compagnie de Marat, lurent immédiatement éloignés, et
Carrier demeura seul avec Angélique et ses confidents.
-— Eh bien ! lui dit celle-ci, iras-tu à la fête ?
— Non, répondit-il brusquement. Qu'on aille me cher-
cher Notron, il doit y avoir d'autres bateaux de prêts.
Pendant ce temps on emmenait Julien et Marguerite. Ils
eurent à traverser un grand concours de monde ; car toute
la population nantaise se portait du côté par où devait en-
trer farmée républicaine, amenant avec elle plus de quatre
mille prisonniers. Toutes les croisées étaient pavoisées de
drapeaux tricolores. Les membres des divers clubs popu-
laires marchaient par troupe, portant d'immenses pancartes
au bout de longues perches. Toutes avaient des inscriptions
menaçantes. Ce n'était plus, comme autrefois, des vœux
pour la France ou pour la liberté, ce n'étaient plus ces
mots : Vive la nation ! ou vive la république! c'étaient des
vœux comme ceux-ci :
MORT AUX ARISTOCRATES !
A LA GUILLOTINE, LES RLANCS !
EXTERMINATION AUX ROYALISTES !
Sur l'une d'elles on avait peint un sans-culotte tenant
dans ses mains la tête d'un prêtre et celle d'un gentil-
DE SATURNIN FICHET. 249
homme, et les faisant s'embrasser. Au-dessous étaient écrits
ces mots :
BAISER DE PAIX.
Cependant de grands cris annoncèrent bientôt l'arrivée du
cortège; les soldats qui conduisaient Julien et Marguerite,
curieux de le voir passer, avaient fait ranger leurs prison-
niers sur le perron d'une maison. Ils attendaient ainsi l'ar-
rivée des troupes républicaines. En avant d'elles défilèrent
d'abord les clubistes avec leurs enseignes, puis une troupe
de femmes portant pour étendard une vieille culotte ; elles
marchaient en ordre, tricotant et chantant le Ca ira. Des
cris forcenés partaient de tous côtés. Bientôt, au milieu de
ces cris, on distingua une musique mihtaire qui précédait
le premier bataillon; c'étaient les musiciens de tous les
régiments qui jouaient la Carmagnole, et à la tête desquels
caracolait sur un grand cheval blanc un homme qui avait
plutôt l'air d'un saltimbanque que d'un représentant du
peuple. C'était Prieur, mélomane forcené, dont la seule
occupation était de diriger la musique de l'armée républi-
caine, prétendant que c'était là le véritable moyen d'exciter
le courage et le patriotisme.
Après ce corps de musiciens s'avançait un escadron de
hussards, et après cet escadron de hussards une première
troupe de prisonniers. C'étaient des femmes, des enfanls,
des vieillards, presque tous épuisés de fatigue et de faim, se
traînant péniblement entre deux lignes de grenadiers du ré-
giment d'Aunis'; puis un autre bataillon de ce même régi-
ment; puis encore d'autres prisonniers ; ainsi de suite pen-
dant un long espace de terrain.
Les Nantais avaient trop longtemps redouté les armées
royalistes pour éprouver le moindre sentiment de pitié pour
leurs ennemis vaincus. Ils se souvenaient du siège de
Nantes, ils se souvenaient de ce jour de la Saint-Pierre où La
Rochejaquelein, d'Elbée, Honchamp, avaient pénétré jusque
dans leurs murs, et ils accueillaient avec joie la preuve de
l'anéantissement des armées vendéennes. De toutes parts
l'outrage, les menaces pleuvaient sur les infortunés i)ri-
sonniers, si bien qu'au milieu de toutes ces vociférations
il se trouvait à peine quelques acclamations pour les vain-
queurs.
250 LES AVENTURES
Cependant lorsque Marceau et Kléber parurent accompa-
gnés par Bourbotte et Francastel, ils furent salués par un
long cri de Vive la république !
Julien, qui se trouvait au sommet du perron sur lequel on
les avait fait s'arrêter, salua Bourbotte et l'appela d'un geste
impératif. Celui-ci poussa son cheval près de lui :
— Pourquoi, lui dit-il, n'es-tu pas venu partager le triom-
phe des succès des patriotes?
— Pourquoi? dit Julien, parce qu'il a plu au citoyen Car-
rier de me faire arrêter, car il parait que nous nous sommes
trompés en faisant arrêter nous-mêmes cette malheureuse
fille.
— Ah! fit Bourbotte, ce n'est pas assez de ne pas être venu
au cortège, ce n'est pas assez de nous avoir témoigné son
mépris par son absence. Carrier veut faire arrêter les agents
du comité du salut public ; suis-moi et nous lui apprendrons
à ne pas faire le despote.
— Non, dit Julien, ces hommes sont chargés de me con-
duire au tribunal révolutionnaire, je veux y paraître, je veux
savoir par moi-même comment on juge dans ce pays-ci.
— Va donc, dit Bourbotte en s'éloignant.
— Allons, vous autres, dit'; Julien aux soldats de la compa-
gnie de Marat, vous vous êtes assez amusés comme cela,
faites votre devoir, ou c'est moi qui vous ferai passer devant
le tribunal.
Julien et Marguerite reprirent leur route et arrivèrent
bientôt dans l'hôtel où Carrier avait institué son terrible
tribunal.
Ce jour-là, par extraordinaire, l'enceinte réservée au pu-
bhc n'avait que de rares spectateurs. Trois hommes seule-
ment étaient assis sur le siège des juges. Un misérable à
figure hideuse remplissait le rôle d'accusateur public. Comme
à l'ordinaire, le banc de la défense était vide. Au miheu de
ce qu'on aurait pu appeler le prétoire de ce tribunal de
mort, se trouvait le directeur de la prison avec la troupe des
accusés promis ce jour-là aux bourreaux. L'accusateur pu-
blic faisait l'appel des noms, et Julien remarqua que le plus
souvent le directeur répondait, en l'absence de l'appelé :
— Transféré à Paimbœuf par ordre du citoyen Carrier,
DE SATURNIN FICHET. 251
C'étaient ceux qui avaient été jetés sur le navire de Nolron
et qui avaient péri la veille.
Quant à ceux qui étaient présents , le geôlier les dési-
gnait ; on les faisait approcher du tribunal, on leur deman-
dait leur nom, et le président leur disait immédiatement
après :
— Où as-tu été arrêté ?
Malheur à ceux qui étaient désignés sur le registre de
la geôle comme ayant été faits prisonniers dans les cam^
pagnes, soit comme combattant, soit comme ayant donné
asile à des royalistes^! On n'écoutait ni leurs dénégations ni
Leurs plaintes.
— Condamné à mort, disait le président d'une voix mono-
tone.
On les poussait dans une salle attenant au tribunal; puis,
quand la salle était à peu près pleine, on les remettait à la
garde révolutionnaire, composée des plus féroces sans-cu-
lottes de la ville, et ceux-ci les distribuaient aux exécuteurs,
soit pour la guillotine, soit pour la fusillade. La séance avan-
çait, et les juges impatients, et qui devaient assister au ban-
quet offert aux généraux, se hâtaient; c'est à peine s'ils
demandaient les noms des accusés.
Cependant le président aperçut Julien et Marguerite, qu'il
était facile de distinguer, attendu qu'ils étaient accompagnés
de plusieurs des hideux satellites de la compagnie de Marat.
— Ah 1 dit-il à l'un de ses collègues, voici quelques pri-
sonniers qui nous sont sans doute particulièrement recom-
mandés par Carrier, il faut les expédier tout de suite, et
Carrier nous pardonnera de ne pas lui avoir donné aujour-
d'hui son nombre ordinaire.
Le président lit signe aux soldats d'amener Julien devant
lui et lui demanda son nom.
— Je m'appelle Julien, répondit celui-ci, et je suis com-
missaire général du comité de salut pubhc, pour voir par
mes propres yeux couunent les représentants du peuple ac-
complissent leur mission dans les départements, et comment
la loi y est respectée.
Celte réponse fil pâlir les juges sur leur siège.
— CfimintMit se fait-il, dit cependant le président, que lu
uit's l'k- urrclf:''
252 LÈS AVENTURÉS
— Parce que Carrier écoute plus sa colère que sa raison,
répondit sèchement Julien, et qu'il aura peut-être lieu de
s'en repentir bientôt, comme tous ceux qui auront obéi trop
servilement à ses ordres despotiques.
Les juges, embarrassés de voir un homme qui osait se
défendre et qui osait surtout les menacer, ne voulaient ni
condamner un commissaire du comité du salut public, ni
absoudre un homme dénoncé par Carrier, s'adressèrent à
Marguerite.
-— Qui es-tu ? dit brutalement le président.
Julien se hâta de répondre pour elle.
— C'est une pauvre fille que le représentant du peuple
Bourbotte et moi nous avons fait arrêter par erreur. Elle
n'est point coupable du crime qu'on lui impute, et c'est à
vous à bien peser dans votre prudence si vous devez la con-
damner.
C'était la première fois, depuis bien des mois, que ces
juges, pour qui la mort était le mot qui servait de solution à
tous leurs embarras, hésitèrent un moment, et peut-être
allaient-ils prononcer la mise en liberté de Marguerite en
même temps que celle de Julien, lorsque Lamberty entra
tout haletant d'une course précipitée. Il apportait l'ordre de
mise en liberté de Julien, avec des excuses de Carrier; mais
en même temps il maintenait l'arrestation de la fille arrêtée
à Douches, avec ordre de la déposer dans la prison particu-
lière où l'on enfermait ceux qu'on ménageait durant quel-
ques jours, dans l'espoir d'en obtenir des aveux qui procu-
reraient de nouvelles arrestations.
C'était Bourbotte qui avait amené cette intervention.
Après sa rencontre avec Julien, il avait quitté le cortège,
pour se rendre en toute hâte chez Carrier. Malgré les défen.
ses de celui-ci, il avait pénétré jusqu'à lui.
— Malheureux, dit-il en entrant, sais-tu ce que tu viens
de faire? sais-tu qui tu viens de faire arrêter?
— Un misérable qui m'a amené de ta part je ne sais quelle
malheureuse qui n'est pas celle que j'avais demandée,
— Comment, s'écria Bourbotte, ce n'est pas la femme qui
a voulu l'assassiner? mais elle s'en est vantée devant
moi!
— Devant toi ! lui dit Carrier.
DE SATURNIN FICHET. 2Ôâ
-— Oui, repartit Bourbotte, devant moi, devant Julien, de-
vant cinq personnes..
— Oh ! dit Carrier en serrant les poings, il est donc par-
tout ce Julien, il a donc été rejoindre l'année républicaine,
et sans doute il est revenu à Nantes avec vous autres ?
— Tu le sais pardieu bien, loi, dit Bourbotte, puisque tu
viens de le Faire arrêter.
— Lui! s'écria Carrier avec épouvante.
— Puis il reprit avec colère :
— Eh bien î tant mieux, j'en serai débarrassé. Il parle
dans les clubs et contrôle tout ce que je fais; il se plaint que
les prisons sont mal tenues, il ne s'en plaindra pas long-
temps, car je viens de l'envoyer au tribunal révolutionnaire
qui l'aura bientôt expédié.
— Lui, Julien, dit Bourbotte, le commissaire du comité
du salut public, le protégé, l'enfant chéri de Robespierre,
qui me l'a confié en me disant que je lui en répondais sur
ma tête ? Si tu as envie d'y passer, à ton aise ; quant à moi,
je vais le réclamer.
— Un moment, un moment, fit Carrier tremblant, c'est
mon affaire. Allez, dépêchez-vous, courez au tribunal, dit-
il à Lamberty et à Fouquet, dites que je me suis trompé,
quils ne sont pas coupables, qu'on les relâche tous deux.
~ Allons, allons, dit Bourbotte, la colère t'a fait faire une
sottise, et la peur va te faire faire une maladresse ; je t'ai
dit que cette fille s'est vantée devant nous tous d'être celle
(|ui avait assisté au souper, ici, chez toi.
— Je te dis que ce n'est pas elle, répéta Carrier.
— Non, reprit Angélique, qui assistait à cette scène, mais
je me rappelle à présent qu'elle portait une robe semblable à
celle de cette mégère, qu'elle avait une couronne de fleurs
comme elle.
— En ce cas, reprit Bourbotte, c'est quelque fille qui se
scia dévouée pour l'autre.
— Et vous vous y êtes laissé tromper! Toi et ton Julien,
ropril Carrier furieux, vous me laissez sans défense, sans
appui, dans une ville pavée d'assassins!
— Allons, allons, dit Bourbotte, ne fais pas tant de bruit;
tout autre que moi s'y serait trompé, car elle nous a dit des
11. i5
254 LES AVENTURES
choses qui se sont passées sur la Loire. Prends garde d'aller
trop vite, Carrier, reprit Bourbotte.
— Toi, tu me dis cela ! dit Carrier, toi qui m'as écrit, il
n'y a pas quinze jours : « Il faut que la foudre dévore les
coupables, et que le canon remplace la guillotine. »
Ce fut alors que Elourbotte fit cette réponse célèbre où
s'alliait la cruauté à la niaiserie :
— J'ai parlé du feu et non pas de l'eau ; c'est bien diffé-
rent! Du reste, reprit-il, c'est ton affaire; la mienne c'est
^e t'empêcher d'accomplir une extravagance qui pourrait
nous coûter cher à tous deux : envoie au tribunal révolu-
tionnaire, et fais mettre Julien en liberté.
Carrier ne répondit pas.
— Eh bien, ajouta Bourbotte en voyant Carrier indécis,
pourquoi n'écris-tu pas?
— C'est inutile , répondit Carrier, ils connaissent Lam-
berty.
Aussitôt il lui donna un ordre verbal de réclamer Julien
et ajouta :
— Quant à la fille qui a été arrêtée, vous la ferez mettre
dans ma prison, je veux l'interroger moi-même.
Lamberty partit, et Bourbotte dit à Carrier :
— J'espère que tu ne manqueras pas au dîner comme
au cortège.
— Je suis malade, repartit brusquement Carrier, et je
n'ai pas envie d'orner le triomphe de ces traîneurs de sabre;
laisse-les faire, ils nous auront bientôt mis le pied sur la
tête.
— Allons ! allons ! dit Bourbotte, je te laisse à ton hu-
meur noire. Quant aux généraux , ne t'inquiète pas de ce
qu'ils peuvent devenir; dès demain, ils reparlent pour la
frontière du Nord, et s'ils ne mènent pas les Prussiens aussi
lestement que les blancs, leur compte sera bientôt fait.
Comme nous l'avons dit, Julien se trouva libre, grâce à
cette intervention de Bourbotte. Cependant avant de quitter
Marguerite, il lui dit :
— Soyez tranquille, je veillerai sur vous.
Julien croyait pouvoir tenir cette promesse, mais des or-
dres venus de Paris devaient l'en empêcher, du moins pour
quelque temps.
DE SATURNIN FICHET. 255
Nous ne voulons point décrire le banquet patriotique qui
lut offert en cette occasion aux 'généraux républicains. Il
nous reste assez de ces sauvages discours où les orateurs
de ces fêtes furieuses invoquaient d'une même voix le salut
de la patrie et l'extermination de ses plus illustres enfants.
Laissons la ville de Nantes se livrer à ces joies féroces ,
laissons la populace parcourir les rues en chantant ses me-
naces perpétuelles, laissons-la saluer dans ses chants d'i-
vresse la sainte guillotine , comme faisaient les anciens de
l'autel de la liberté. Pénétrons dans une petite maison obs-
cure et de pauvre apparence.
XII
(^ette maison était située à l'extrémité de la Fosse, au delà
de l'hôpital, et tout près des immenses chantiers de cons-
truction et des longues corderies qui se troiivaient alors à
l'extrémité du port de Nantes. Cette itlaison était composée
de trois étages qui s'ouvraient chacun par deux fenêtres qui
regardaient la rivière. Le rez-de-chaussée était occupé par
une espèce de boutique et par l'étroite allée de là maison;
les chambres qui se trouvaient datis les étages supérieurs
se louaient en garni par le propriétaire de l'établissement.
C'était un vieillard à la tête chauve, au corps voûté et
d'une excessive maigrctir. Ceux qui l'avaient connu un an
avant cette époque et qui l'eussent rencontré au moment
dont nous parlons, auraient eu de la peine à le reconnaître,
tant il avait, vieilli dans l'espace d'une année. Cet homme
était un des acteurs de cette histoire, c'était Malhurin Fi-
chct.
Il venait de fermer son cabaret, et après avoir soigneu-
sement examiné dans le comptoir, sous les tables et dans
les moindres recoins du rez-de-chaussée, il monta jusqu'au
256 LES AVENTURES
troisième étage de sa maison et entra dans une petite cham-
bre où se trouvaient trois personnes. Ces trois personnes
étaient madame de Perbrucli, Saturnin et mademoiselle de
Paradèze.
— Eh bien! monsieur, dit Saturnin lorsqu'il entra, êles-
vous seul et pouvez-vous enfin nous donner de quoi manger ?
Au lieu de répondre, Fichet éteignit la lumière qui veil-
lait sur la table de cette misérable chambre, et reprit à voix
basse :
— Avez-vous envie de me faire guillotiner? Les soldats
de la compagnie de Ma rat n'ont qu'à passer par hasard par
la Fosse, qu'ils voient une lumière allumée dans mon caba-
ret à une heure comme celle-ci, et il peut leur prendre fan-
taisie d'entrer et de monter jusqu'ici. Alors, Dieu sait ce
qu'il arriverait s'ils apprenaient que j'ai logé quelqu'un sans
faire ma déclaration au commissaire exécutif de mon quar-
tier.
Dans le langage du malheureux Fichet, le mot exécutif
était devenu l'épi thète obligée du titre de tout fonctionnaire.
— Eteignez ce feu! éteignez ce feu! reprit-il avec viva-
cité; avec ça que la cheminée est en face de la croisée,
ça jette toujours une lueur sur les vitres, et quand on est
couché on n'a pas besoin de feu.
— Mais, reprit Saturnin, comment voulez-vous que ces
dames puissent manger dans l'obscurité profonde où nous
sommes?
— Ah! dit Mathurin, on n'a pas besoin de voir clair pour
mordre dans un morceau de pain.
Il posa alors sur la table le pain, que les mains affamées
des malheureux proscrits cherchèrent dans l'ombre.
C'étaient les restes que les ouvriers du port avaient laissés
sur les tables et que Mathurin avait ramassés soigneusement
pour en faire la nourriture de ceux auxquels il se vantait de
donner l'hospitalité.
Depuis longtemps madame de Perbruck et Louise avaient
désappris dans les prisons cette délicatesse de la vie qui
jadis leur eût fait repousser avec dégoût ces restes impurs.
Elles mangèrent silencieusement le pain que leur remit
Mathurin. Elles étaient assises au coin de l'àtre, sur un misé-
rable escabeau de bois, pressées l'une contre l'autre et cher-
DE SATURNIN FIGHET. 257
chant à réchauITer leurs membres glacés par l'air de la nuit,
qui pénétrait à travers les huis mal joints de la porte et de la
fenêtre.
Mathurin, pendant ce temps, emmena Saturnin dans un
coin de la chambre et lui dit d'un ton de mauvaise humeur :
— Ah ça, combien de temps comptez-vous rester ici? Je
ne peux pas vous garder plus longtemps, je vous en pré-
viens : mon cabaret est fréquenté par des gens qui ont l'ha-
bitude d'y agir avec liberté, et qui, en montant et en descen-
dant, pourraient s'apercevoir qu'il y a des locataires dont la
mine peut ne pas leur convenir. C'est qu'il ne faut pas plai-
santer avec le citoyen Lamberty.
Louise, qui avait entendu prononcer plusieurs fois ce nom
dans l'orgie à laquelle elle avait assisté, le répéta avec épou-
vante, et Saturnin demanda quel était cet homme.
C'est l'aide de camp de Carrier, répondit Fichet, et, malgré
les certificats de civisme que vous m'avez montrés, il serait
homme à me faire arrêter, et vous aussi, s'il lui prenait fan-
taisie de venir souper dans la chambre où vous êtes.
— Quoi ! dit Louise d'une voix tremblante, cet homme
vient quelquefois dans cette maison?
— Souvent répondit le vieux Fichet, car il ne s'amuse pas
à son aise au souper du citoyen Carrier, et il aime aussi
quelquefois à faire le maître et à venir se régaler ici avec
ses camarades et ses bonnes amies, de joyeuses filles, allez.
— Si ce misérable se présente, s'écria vivement Saturnin,
je te défends de le recevoir tant que ces dames seront ici.
— Eh bien ! eh bienl dit Fichet, qu'est-ce qu'il y a? est-ce
que tu es fou, mon garçon? Refuser la porte à Lamberty !
Ne sais-tu pas qu'il saccagerait la maison, et qu'il la brûle-
rait plutôt que de ne pas entrer. Oh ! j'aurais bien mieux fait
de te fermer la porte au nez lorsque tu es venu ce malin y
frapper avant la pointe de jour. Toutes les fois que tu es entré
chez moi, ça été pour me porter malheur; c'est une bien
grande sottise que de se monlr(;r humain.
— Allons, monsieur Fichet, lui dit dédaigneusement Sa-
turnin, vous savez pourquoi vous m'avez ouvert la porte :
vous savez bien que j'ai en main la preuve que vous êtes un
accapareur, et que si je vous dénonçais, on pourrait trouver
dans votre honnête maison des traces de votre ancien com-
15.
258 LES AVENTURES
mepce et y découvrir plus de pièces de six livres que d'assi-
gnats.
— Veux-tu te taire ! veux-tu te taire, malheureux ! s'écria
le vieux Mathurin : il suffirait d'un propos comme celui-là
pour nous faire tous exterminer.
— Eh bien, reprit Saturnin, si vous ne voulez pas que je
le tienne tout haut, tâchez de me traiter plus humainement.
Vous devez avoir ici d'autres provisions que du pain. Allez
nous chercher quelque chose, et surtout montez-nous de la
lumière.
— ! Autre chose, dit Mathurin, tant que vous voudrez, mais
pas de lumière, pas de lumière.
— Cet homme a peut-être raison, dit madame de Per-
brtick; qui sait ce qui se passe de ce côté de la ville, et qui
sait si une lumière n'attirerait pas les regards?
A l'instant où elle prononçait ces paroles, un coup sec et
précis fut frappé à la porte du cabaret.
— Miséricorde du ciel ! dit Fichet, ce sont eux ; fermez
la porte et ne bougez pas, ne remuez pas ; la maison ré-
sonne comme un tambour, et s'ils entendaient quelqu'un, ils
voudraient le voir. Faites les morts, si vous ne voulez pas
que nous y passions tous.
En disant ces paroles, Fichet se hâta de descendre, et
demanda à travers la porte qui est-ce qui venait frapper à
pareille heure de la nuit, pendant que tout bon citoyen se
livrait au repos.
— Ouvre, répondit une voix brusque, et ne fais pas de
bruit; il est inutile d'éveiller les voisins.
Les proscrits entendirent tirer deux gros verrous, et Sa-
turnin profita du bruit qui se faisait dans le bas de la mai-
son pour entr'ouvrir la fenêtre et tâcher de voir quelles
étaient les personnes qui allaient entrer. Malgré l'obscurité
de la nuit, il put voir une troupe d'hommes armés, et sup-
posa un moment qu'ils avaient été dénoncés, et qu'on ve-
nait pour les arrêter. Louise s'était glissée près de Saturnin
et regardait aussi par la fenêtre. Bientôt la porte du rez-de-
chaussée s'ouvrit, et elle entendit une voix rauque dire :
— Ah çà ! vous autres, ne quittez pas la maison de vue ;
il y a assez de monde pour faire l'ouvrage. Je vous appelle-
rai quand tout sera fini.
DE SATURNIN FICHET. 259
— C'est Carrier, murmura Louise, qui reconnut cette voix.
Saturnin ne put s'empêcher de frissonner, mais il n'aban-
donna pas tout espoir de salut en voyant entrer Carrier suivi
d'un seul homme.
Malgré la défense de Fichet, il traversa la petite chambre
qu'il occupait, et alla jusqu'au sommet de l'escaUer, pour
surveiller la marche de Carrier et celle de l'homme qui était
entré avec lui. Saturnin avait tiré de sa poche une paire de
pistolets, et, se fiant à sa force peu commune, il s'était décidé
à s'emparer de Carrier et à s'en faire un otage contre les
entreprises des soldats qui l'accompagnaient. Dans tous les
cas il comptait bien, s'il ne pouvait par ce moyen sauver sa
mère et mademoiselle de Paradèze, sacrifier le représentant
du peuple à sa vengeance. C'est alors qu'il entendit le vieux
Mathurin dire avec empressement, en arrêtant les nouveaux
venus au rez-de-chausseé :
— Citoyen Lamberty, si tu viens souper avec ton cama-
rade, reste ici, le poêle est encore chaud, et il sera bientôt
rallumé, tandis qu'il fait un froid du diable dans les cham-
bres d'en haut.
— Nous ne venons pas pour souper, répondit Lamberty,
et nous voulons monter dans les chambres d'en haut.
— Permettez, dit Fichet, que j'allume de la lumière.
— Nous ne voulons pas de lumière, dit Carrier.
Salurnin entendit monter. L'escalier de bois résonnait
sons ](; |»;is rapide de Lamberty, tandis que Carrier le gra-
vissait on tâtunnant.
— No vas pas si vite, Lamberty, dit-il tout à coup, il fait
une nuit affreuse.
Lamberty redescendit quelques marches, et Carrier lui dit
tout bas :
— Es-tu bien sûr qu'il n'y a personne dans cette maisori?
— Non, il n'y a personne, répondit Lamberty. J'ai trop
souvent averti ce vieux gueux de cabaretier que s'il se per-
mettait de recevoir quelqu'un passé minuit, il aurait affaire
à moi, pour qu'il s'avise d'y loger un chat sans ma permis-
sion.
— Où sommes-nous ? repartit Carrier.
— Nous sommes au premier, dit Lamljerl\.
— Montons plus haut, fit Carrier.
260 LES AVENTURES
— La chambre du second est glacée ! cria Fichet du bas
de l'escalier.
— Te tairas-tu? répondit Lamberty, on ne te demande pas
ton avis.
A ce moment, Saturnin arma ses pistolets.
— Hum ! s'écria Carrier, j'ai entendu quelque chose ?
— C'est l'escalier qui craque, répondit Lamberty.
Saturnin entendit les dents de Carrier claquer.
— Où sommes-nous? reprit le misérable d'une voix trem-
blante.
— Au second, dit Lamberty.
— C'est bien, c'est bien, repartit Carrier, arrêtons-nous !
— Nous serons mieux, là haut, dit Lamberty, on domine
mieux la rivière.
— Non! en voilà assez, fit Carrier d'une voix défaillante,
entrons là dedans.
Lamberty ouvrit la porte de la chambre, placée au-des-
sous de celle où étaient les trois proscrits; Carrier entra et
la referma derrière lui. Pendant ce temps, Lamberty ouvrait
la fenêtre du second, et Louise qui était restée à la croisée
du troisième, put l'entendre dire à Carrier :
— Tu as raison, on n'est pas mal ici, nous verrons par-
faitement l'opération; d'autant mieux que voilà la lune qui
commence à se lever.
— Il n'y a pas de lune aujourd'hui, dit Carrier; j'ai con-
sulté le calendrier; je ne veux pas courir risque dxHre vu.
Puis il reprit :
— Ah ça ! qu'est-ce que nous allons faire, en attendant
l'heure ?
— Souper, si tu veux, dit Lamberty ; si ça te convient, le
père Fichet est homme à aller éveiller quelques voisines,
qui nous tiendront joyeuse compagnie.
— Non ! non ! non! dit Carrier brusquement, si Angélique
s'en doutait, elle me ferait quelque scène ; et puis, vois-tu,
l'histoire d'avant-hier ne me donne pas envie de lui faire
des infidélités.
— Ah ça ! reprit Lamberty, qu'est-ce que vous allez donc
faire de cette fille qu'on a arrêtée à la place de l'autre?
— C'est ce que tu vas voir, dit Carrier ; je n'ai pas voulu
la faire venir chez moi, parce qu'on laurait su; je n'ai pas
DE SATURNIN FIGHET. 261
voulu aller riulerroger à la geôle, parce qu'il y a des choses
qu'on ne peut pas trop se permettre en public ; mais je veux
que le tonnerre m'écrase, si je ne la lais pas parler, si je ne
lui arrache pas le nom de celle dont elle a pris la place. Ce
Bourbotte est un imbécile ; et quant à ce Julien, oh ! que je
le trouve en faute ! que je puisse seulement prouver qu'il a
relâché un prisonnier sans jugement, ou protégé un roya-
liste, et je le ferai danser de la bonne façon ! va ! tout le cré-
dit de Robespierre ne lui servira de rien.
Lamberly et Carrier causaient ainsi à la fenêtre, pendant
que Louise et Saturnin, placés au-dessus d'eux, les écou-
taient avec horreur. Dix fois, il vint à la pensée de Saturnin
de descendre dans cette chambre, d'attaquer Carrier et son
confident et d'accomphr l'acte d'héroïsme qu'avait tenté vai-
nement mademoiselle de Paradèze, mais les hommes char-
gés de veiller à la sûreté de leur maître, passaient et repas-
saient sans cesse devant la porte de la maison, le moindre
bruit les eût appelés en foule, et dans ce cas, ce n'était pas
seulement sa vie que Saturnm eût jouée, c'était celle de sa
mère et celle de Louise aussi.
Madame de Perbruck et mademoiselle de Paradèze éprou-
vaient peut-être le même désir que Saturnin, mais aucun
d'eux n'osait prononcer une parole, et ils demeuraient dons
ta plus horrible attente, lorsqu'un nouveau bruit se fit en-
tendre au dehors. Saturnin se pencha pour examiner ce qui
allait se passer, et vit une nouvelle troupe qui s'arrêta de
même devant la maison et de laquelle se détachèrent deux
personnes qui pénétrèrent aussi dans l'intérieur.
— La voilà, dit Carrier tout bas à Lamberty, Fouquet a
été exact.
En elîet, c'était l'autre aide de camp de Carrier.
A peine fut-il entré dans la maison, que Lamberty cria du
haut de l'escalier :
— Par ici, Fouquet;^ monte au second. Et quant à toi ,
vieux scélérat de cabaretierl couche-toi sur ton poêle ; tâche
de ne rien voir et de ne rien entendre, si tu ne veux pas
être raccourci !
Au même instant la voix de Fouquet se fit entendre.
— Allons, allons, dit-il brutalement, la belle, montez plus
vite que ça.
262 LES AVENTURES
C'était donc une femme que l'on amenait dans cette mai.
son, et d'après les quelques mots échappés à Carrier, Satur-
nin et Louise eurent la même pensée : ils ne doutèrent pas
que ce ne fût Marguerite qui venait d'être amenée.
Ils l'entendirent monter jusqu'au second étage.
— Comment, dit Fouquet en arrivant sur le palier, vous
êles dans l'obscurité!
— Je ne veux pas que ceux qui vont venir, reprit Carrier
voient une lumière dans cette maison; mes braves de la
compagnie de Marat pourraient s'en étonner; ils voudraient
la faire éteindre; il y aurait du tapage, et pour le calmer il
faudrait peut-être leur dire que c'est moi qui suis ici, et c'est
ce que je ne veux pas qu'on sache. Déjà Bourbotte se met à
faire du sentiment, et Julien serait capable d'écrire des
phrases philanthropiques au comité de sàlut public, s'il sa-
vait que je préside moi-même à l'exécution de mes ordres.
Il y eut un moment de silence, pendant leq uel les trois
hommes et la femme inconnue qui les accompagnait entrè-
rent dans la chambre.
— Ah çà, dit Carrier, maintenant que tu es ici, miséra-
ble! tu vas me dire pourquoi tu as pris ces habits et pour-
quoi tu as dit à Bourbotte que tu étais celle qui a voulu
m'assassiner .
Les moindres paroles prononcées à l'étage inférieur s'en-
tendaient dans cette maison vide, et ceux qui se trouvaient
à l'étage supérieur ne pouvaient plus douter que ce ne fût
Marguerite que l'on venait de conduire daiis cette maison.
Un profond soupir s'échappa à la fois de leur poitrine, et
leur apprit ce qu'ils n'osaient se dire. Leurs mains se cher-
chèrent et se serrèrent d'une étreinte sympathique. Cepen-
dant ils écoutèrent en vain, ils n'entendirent aucune réponse.
— Ah çà ! dit Carrier, est-ce que c'est une muette que tu
m'as amenée là?
— Ah! c'est vrai, s'écria Fouquet; j'oubliais... ce n'est
pas sa faute ; et si elle n'a pas déjà poussé des hurlements
par-dessus les toits, c'est que j'y ai mis bon ordre. Ne s'avi-
sait-elle pas de pousser des cris et de haranguer les pas-
sants pendant que je l'amenais ici? Elle criait à lue-tête : A
bas Carrier! à bas le tyfan! Oii se mettait aux fenêtres, on
s'amassait.
DE SATURNIN FICHET. 263
— Et le peuple indigné ne l'a pas lacérée ? dit Carrier.
Fouquet ne répondit pas à cette question; il se garda bien
de dire que parmi ceux qu'il avait rencontrés^ il s'en était
trouvé qui avaient répété le cri : A bas Carrier! seulement
il ajouta :
— Alors, pour faire cesser tout ce tapage, je lui ai fait
mettre un petit bâillon.
— Bien, bien, dit Carrier avec un rire cruel, ça étouffera
ses cris, si elle trouve que la façon dont nous allons l'inter-
roger est trop pressante. Allons, tiens, Fouquet, passe-lui
une corde autour des poignets : nous avons là un petit bout
de bâton pour faire le moulinet. Commence à la serrer un
peu.
— Voilà qui est fait, dit Fouquet.
~ Et maintenant, reprit Carrier, misérable fille, me diras-
tu quelle est la femme dont tu as pris la place?
— Mais, reprit Lamberty, si tu veux qu'elle réponde, il
faut lui ôter son bâillon.
— Ah ! dit Carrier avec humeur, c'est vrai... c'est fâ-
cheux !
Le fou furieux s'indignait de ne pouvoir à la fois étouffer
les plaintes de sa victime, et cependant la forcer à parler.
— Du reste, ajouta-t-il, il n'y a pas grand danger à lui
ôler son bâillon ; la maison est déserte, il n'y a personne
pour entendre ses cris.
Un assez long silence suivit ces paroles de Carrier.
Saturnin, la marquise et mademoiselle de Paradèze ne
respiraient plus ; Saturnin sentit Louise faire un mouve-
ment, il comprit qu'emportée par l'indignation qu'elle éprou-
vait, elle allait se dénoncer elle-même, il la retint : cela
suffit pour éveiller l'attention de Carrier.
— On a remué dans la maison! s'écria-t-il.
— Eh bien ! dit Fouquet, c'est moi qui ne puis dénouer
ce damné bâillon.
— Non, dit Carrier, c'est au-dessus de notre tête. Il y a
quelqu'un.
A ce moment, Fouquet était parvenu à détacher le bâil-
lon, et à peine avait-il cessé de parler, que la voix de Mar-
guerite se fit entendre.
— Oui, dit-elle avec un accent résolu, il y a quelqu'un !
264 LES AVENTURES
Partout où se commet un crime, il y a quelqu'un ! Dieu
met toujours quelque vengeur caché à côté de la victime.
Oui, l'on entend et on redira que l'infâme Carrier a fait su-
bir la torture à une pauvre fille pour lui arracher une dé-
nonciation.
— Bah ! bah ! dit Fouquet, celte maison est sonore comme
une barique vide. Il n'y a que le vieux cabaretier qui dort
en bas, ou qui fait tout ce qu'il peut pour dormir.
— C'est encore trop, reprit Carrier il faut le renvoyer
de sa maison. Appelle-le, et qu'il nous envoie quatre de mes
hommes pour visiter exactement cette maison.
Lamberty appela Mathurin, qui se hâta de répondre et
auquel il transmit les ordres de Carrier.
A peine celui-ci se mettait-il en mesure d'exécuter ce qui
venait de lui être demandé, qu'un bruit assez violent se fit
entendre à la porte de la rue.
Xïïl
Le vieux Fichet refusait l'entrée à un nouvel arrivant.
— Et qui donc, s'écria violemment une voix que Louise
reconnut pour être celle de Julien, qui donc m'empêchera
de rentrer, dans ma maison?
— Va-t'en, répondit brutalement un des hommes postés à
la porte en repoussant Julien.
— Prenez garde ! s'écria Julien. Je sais qu'il y a dans les
rues de Nantes des troupes de bandits qui se permettent
d'insulter les meilleurs citoyens; mais si vous avez l'oreille
fine, mes drôles, vous avez dû entendre s'arrêter ici près
une troupe de chevaux : c'est une compagnie de hussards.
Eloignez-vous, ou je vous fais sabrer comme des chiens en-
ragés.
— Sais-tu que nous sommes des soldats de la compagnie
de Marat ! répondit cehn* à qui s'adressait Julien.
DE SATURNIN KICHET. 265
— Et pourquoi vous a-t-on institués ?
— Pour faire exécuter la loi.
— Et où est la loi qui vous autorise à m'empêcher de
rentrer chez moi ?
— Nous avons reçu l'ordre de ne laisser entrer personne
dans cette maison.
— De qui avez-vous reçu cet ordre ?
— Du représentant du peuple Carrier, répondit avec em-
phase celui qu'interrogeait Julien.
— En ce cas, monlrez-le-moi, dit Julien. Personne, ajou-
ta-t-il en élevant la voix, ne peut donner un pareil ordre sans
l'écrire et sans en prendre la responsabilité. Montrez-moi
cet ordre, ou je vous tais moi-même arrêter provisoire-
ment.
— Arrêter les soldats de la compagnie de Marat!... dit le
soldat avec fureur.
— Hussards! cria Julien.
Quelques cavaliers accoururent au grand trot.
— Il doit se tramer un crime dans cette maison, reprit
Julien. C'est peut-être un complot royaliste...
— En avant!
— Citoyen Carrier! citoyen Carrier! s'écria d'en bas celui
qui gardait la porte, faut-il tirer sur ces rebelles?
— Comment, dit Julien, il est là, et tu ne me le dis pas.
Eh ! cabaretier, éclaire-moi, que je puisse me rendre près
de lui.
Le malheureux Malhurin ne savait s'il devait obéir, et se
garda bien de répondre.
Pendant ce temps Carrier trépignait de rage, en mur-
murant :
— L'enragé ! le chien 1 je le déchirerais, je le pilerais sous
mes pieds.
Malhurin était monté, et avait demandé tout bas s'il fallait
éclairer.
Mais avant que Carrier n'eût répondu, la voix de Julien
s'écria :
— Hé ! citoyen Saturnin, éclaire-moi. Est-ce que tu dors,
toi aussi?...
Saturnin, sans savoir quelle pouvait être l'intention de
Julien, se hâta de rallumer la chandelle éteinte par Fichet,
II. 16
266 LES AVENTURES
et parut au haut de l'escalier comme un homme réveillé en
sursaut.
— Il y avait du monde là-haut, dit Carrier. Ah ! miséra-
ble cabaretier !
— Eh ! parbleu oui, c'est toi, dit Julien en entrant dans
la chambre du second. Ah çà, citoyen Carrier, est-ce que tu
m'en veux?... ce matin tu m'envoies au tribunal révolution-
naire, ce soir tu me prends ma chambre...
— Est-ce que tu loges ici ?
Julien se retourna vers Mathurin, et lui dit :
— Ne suis-je pas venu ce matin ici te louer deux cham-
bres : celle-ci et celle de là-haut?
— C'est vrai, mais vous m'avez dit que peut-être vous ne
rentreriez pas.
-- Cela t'autorise-t-il à disposer d'une chambre que j'ai
payée?..
— Tu te loges dans de singulières maisons, dit Carrier
d'un ton brutal.
— Les vrais patriotes, répondit Julien d'un ton de menace,
n'ont pas des palais pour demeures. Robespierre loge dans
la mansarde d'un menuisier, et le comité de salut public
n'aime pas que les commissaires vivent d'autres choses que
de leurs appointements; il n'aime ni les pillards ni les vo-
leurs, ni ceux qui s'enivrent dans les salons dorés.
Ceci était trop bien à l'adresse de Carrier pour qu'il ne vît
pas une menace ; il frémissait de rage, mais il se tut.
— D'ailleurs, reprit Julien, je puis bien loger dans une
maison où tu viens passer la nuit... en joyeuse compagnie à
ce que je vois.
Aussitôt il approcha la lumière de la figure de Marguerite.
— Mais je ne me trompe pas, reprit-il, cette jolie fille est
celle que Bourbotte et moi avons arrêtée à Donches.
— Eh bien ! après, dit Carrier furieux, qu'y trouves-tu à
redire?
— Regardez, citoyen, dit Marguerite en montrant ses bras
hés et fortement serrés par la corde.
— Ah ! fit Julien en regardant Carrier.
— Eh bien ! après, dit Carrier qui grinçait des dents, cette
fille a pris la place de celle qui a voulu m'assassiner. J'ai
voulu l'interroger.
DE SATURNIN FICHET. 267
— Ici? dit Julien.
— Que t'importe ?
— A moi, rien, dit Julien, va, continue. J'ai une se-
conde chambre là-haut et j'y vais monter. Tu peux dispo-
ser de celle-ci.
— C'est inutile, dit Carrier, je ne veux déranger per-
sonne.
— A propos, dit Julien en s'adressant à Marguerite, je
dois te prévenir, misérable, que les représentants du peuple
réunis, désirant témoigner à Carrier l'intérêt qu'ils pren-
nent à sa conservation, ont voulu que l'infâme qui a osé
porter la main sur lui, et celle qui lui a probablement servi
de complice fussent transférées à Paris, afin d'y être ju-
gées, et pour que leur condamnation serve d'exemple aux
monstres qui seraient tentés devons imiter. Je viens d'écrire
au comité de salut public, et je lui annonce ton arrivée pro-
chaine.
Carrier ne savait trop comment prendre cette mesure, ce
pouvait être une ruse pour lui arracher sa victime, Julien
ajouta en se tournant vers Carrier :
— C'est un hommage que tes collègues, sur ma propo-
sition, ont voulu rendre à ton patriotisme.
Était-ce une raillerie? Carrier ne put le deviner sur le
visage froid et impassible de Julien, et il répondit :
— Eh bien, je la remettrai demain, si elle vit encore, à
celui qui est chargé de sa translation.
— C'est , à moi qu'on l'a confiée, dit Julien, j'étais allé
la chercher à la prison pendant que Prieur et Bourbotte se
rendaient chez toi, où ils croyaient te trouver, car tu as
fait dire que lu étais malade pour ne pas assister au ban-
quet patriotique donné parla commune; je vois qu'il non
est rien .
— Ah! c'est toi qui es chargé de cette mission, dit Car-
rier qui promenait autour de lui un regard farouche.
— J'en ai l'ordre sur moi, dit froidement Julien, et
coFnme je complais trouver cette (iile dans la prison, j'a-
vais pris une escorte qui est encore en bas... Capitaine
Delbenne, cria Julien en se mettant à la fenêtre, gardez
toutes les issues de la maison î ma prisonnière est ici, son-
gez que j'en réponds sur mw léin.
268 LES AVENTURES
— Sur la tête, n'est-ce pas? dit Carrier avec un sourire
féroce.
— Gomme toi sur la tienne des actes que tu ordonnes?
lui répondit Julien. Songez, capitaine, ajouta-t-il, que je
pars dans deux heures et que vous m'escorterez jusqu'à
Ancenis.
Quoique Carrier ne supposât pas que Julien eût le désir
ni l'espoir de faire évader la prisonnière, il ne pouvait s'en
séparer : il la couvait d'un œil sanglant, en regrettant
qu'une autre volonté que la sienne fit tomber cette tête; ce-
pendant sa farouche vanité se félicitait de penser que la
Convention voulait faire juger à Paris une femme qui avait
été la complice d'un crime dirigé contre sa personne, il
se tourna vers Delbenne qui était monté à la voix de Ju^
lien.
— Tu entends, citoyen capitaine, lui dit-il, il en répond
sur sa tête, et tu en répondras aussi sur la tienne.
Delbenne regarda Marguerite et pâlit.
— Quoi, dit-il, c'est cette fille? Oh! reprit-il avec un
iriste gémissement, elle a eu cependant la tête assez près
du couteau pour ne pas avoir envie de recommencer.
— Tu la connais? dit Carrier avec une curiosité sau-
vage.
Delbenne hésita, puis, après un moment de silence, il
repartit :
— Non, je me suis trompé, c'est une autre.
Carrier regarda longtemps Julien et Delbenne. Un orage
furieux grondait au fond de ce silence. Chacun en atten-
dait l'explosion avec anxiété, lorsque tout à coup Carrier
parut prêter l'oreille à un bruit lointain, il tressaillit et
s'écria vivement en s'adressant à J^amberty et à Fou-
quet ?
— xiUons, suivez-moi, vous autres.
Carrier s'éloignait, et déjà les acteurs de cette scène se
croyaient débarrassés de la présence de ce monstre, lors-
qu'on entendit plus distinctement le bruit qu'avait paru
écouter Carrier. Un hussard accourait au galop.
— Qu'y a-t-il? lui demanda Delbenne.
— Capitaine, dit le soldat, on vient d'embarquer au haut
DE SATURNIN FICHET. 269
de la Fosse plusieurs centaines de prisonniers, le bateau est
parti et descend la rivière.
— Qu'est-ce cela'î* dit Julien en pâlissant de colère et
d'indignation.
— Ce que c'est, dit Carrier, à qui l'elTroi qu'il éprouvait
rendit cette énergie qui anime les plus lâches dans les
moments désespérés, ne t'es-tu pas plaint que les prisons
étaient encombrées? Eh bien, ce sont des prisonniers qu'on
transfère à Paimbeuf.
— Es-tu sûr qu'ils y arriveront? lui dit Julien en le regar-
dant en face.
— Je ne réponds ni du vent ni de l'eau, dit Carrier avec
colère; et, après tout, la Convention est informée, ajouta-
t-il en regardant à son tour Julien avec audace.
— C'est juste, répondit celui-ci froidement.
Carrier donna un ordre à Lamberty. Celui-ci s'éloigna
aussitôt, gagna un batelet et aborda le navire.
Julien avait tremblé à son tour devant l'audace de Car-
rier. Julien s'était dévoué à la mission d'abbattre cette ty-
rannie de cannibale qui désolait la Bretagne; mais il sen-
tait qu'il ne pouvait y arriver que lentement et par des
moyens détournés; l'appel de Carrier à la Convention l'avait
épouvanté. En effet, la terrible assemblée n'avait-elle pas
déjà cité honorablement les lettres où Carrier lui annonçait
insolemment les fusillades qu'il avait ordonnées, et l'assem-
blée ne pouvait-elle pas approuver de même les noyades?
Bientôt on entendit approcher le navire. Le bruit de ces
mille voix qui allaient bientôt s'éteindre avec un accent
presque joyeux. Le navire arriva à la même place où la
veille s'était englouti le bateau de Notron; mais cette fois
il passa lentement et majestueusement.
Carrier s'était approché de la fenêtre avec Julien, qui
tremblait et frémissait d'indignation de son impuissance.
— Ma foi, dit Carrier, s'il leur arrive malheur, ce ne
sera pas ma faute, n'est-ce pas? Adieu, et bon voyage.
Aussitôt il fit un signe à ses sicaires et quitta la mai-
son.
Julien, et Delbcnnc^ avec lui, restèrent longtemps à la
fenêtre, écoutant le bruit du navire et de ces mille voix
qui s'éloignaient rapidement. Au-dessus d'eux, Saturnin.
270 LES AVENTURES
madame de Perbruck et Louise suivaient avec une égale
auxiété ce bruissement qui se perdait peu à peu dans le
silence. Bientôt on n'entendit plus rien, et il sembla à
tous ceux qui écoutaient que le salut des victimes était
assuré. Chacun se sentit soulagé d'un poids énorme.
Tout à coup, une clameur immense et lointaine, un grand
cri formé de mille cris, traversa les airs et sembla s'y
balancer; il grandissait déchirant et prolongé; enfin il
éclata en un long hurlement; puis tout rentra dans un si-
lence profond. La justice de Carrier était faite!
— Capitaine, s'écria Julien avec violence, vous enten-
dez! Nous allons partir dans une heure! Hâtez -vous! Fai-
tes rassembler vos hommes !
A peine Delbenne avait-il quitté Julien que Saturnin et
Louise étaient près de lui.
— Vous parlez! lui dit Saturnin.
— A l'instant, répondit Julien avec calme. Il faut que
je voie le comité de salut public; il faut que je parle. On
n'écrit pas ces choses-là, on les raconte, on les fait tou-
cher du doigt. On ne croirait pas une lettre : il faut que je
parte.
— Et vous emmenez cette malheureuse Marguerite? dit
Louise. Ce n'est pas pour en faire une victime, au moins?
— C'est pour en faire un témoin, un accusateur.
— En ce cas, dit Louise, emmenez-moi donc, moi, et
je parlerai? Juhen, vous avez engagé votre tête dans cette
lutte, vous ne pouvez refuser d'y engager la mienne.
Julien lui prit la main : Louise ne la retira pas, mais une
soudaine rougeur colora son visage, et l'enthousiasme qui
l'avait animée un moment parut se glacer. Julien laissa
tomber sa main.
— Vous me suivrez à Paris, lui dit-il tristement; ce n'est
que là que je vous croirai en sûreté.
— Je ne puis voyager seule avec vous, dit Louise en bais-
sant les yeux.
— La marquise de Perbruck vous suivra...
— Et mon fils? s'écria imprudemment celle-ci.
— Le comte de Perbruck ! dit Julien les yeux étincelants,
le comte de Perbruck ! répéta-t-il en s'adressant à Louise;
celui qui a été votre fiancé, mademoiselle.
DE SATURNIN FICHET. 271
— Le comte de Perbruck qui a été mon fiancé est mort,
monsieur, répartit Louise. Celui-ci...
— Celui-ci, dit madame de Perbruck, est mon fils; mais
il n'a pas de nom.
Julien s'inclina et répondit d'une voix triste :
— Pardonnez-moi, madame, si je vous ai forcée à un
aveu que je ne veux pas avoir entendu. Vous voyagerez
avec moi comme ma tante, et vous, Louise, comme la fille
de madame... Quant à vous, monsieur Saturnin, ajouta
.Tulien, si vous m'en croyez, vous accepterez une position
secondaire pour éviter des questions qui pourraient devenir
embarrassantes pour moi-même. Il faudra que vous passiez
pour le domestique de ces dames.
— Je serai trop heureux de les servir en quelque qualité
que ce soit, dit Saturnin.
— En ce cas, préparons-nous à partir, fit Julien; j'ai fait
mettre en réquisition des chevaux de poste. Madame et ma-
moiselle voyageront dans une voiture : nous irons à cheval
jusqu'à ce que nous puissions trouver de meilleurs moyens
de transport.
Une heure après ils étaient tous en route pour Paris.
XIV
Six mois s'étaient passés depuis le départ de Julien. Car-
rier, que la présence de ce jeune homme avait fait hésiter un
moment dans la route sanglante qu'il suivait, s'était aban-
donné avec plus d'emportement que jamais à l'ivresse de ses
fureurs. Presque toutes les semaines de ces longs mois
avaient été marquées par les effroyables hécatombes offertes
à la Loire. Carrier avait tenu parole, il avait osé annoncer
( (S terribles exécutions au comité de salut public. Celui-ci
r\\ avait averti la Convention, et l'assemblée, poussée par la
272 LES AVENTURES
Montagne, sans s'expliquer toutefois sur les moyens infâmes
employés par Carrier, avait honorablement cité sa conduite
énergique et son ardent patriotisme.
Encouragé par cette approbation, rien n'avait plus retenu
Carrier. « Quel torrent révolutionnaire que la Loire! s'écria-
t-ll dans ses lettres. Il semble de moitié dans la justice du
peuple et engloutit joyeusement ses ennemis. » Le monstre
calomniait le fleuve, car, au lieu de faire disparaître les mil-
liers de cadavres qu'on lui confiait, il les repoussait sur ses
rives et les montrait à la colère de Dieu et des hommes.
C'était quelque chose d'inconcevable et de fabuleusement
monstrueux.
L'eau du fleuve était infectée ; il fut défendu par la com-
mune d'en boire. Les deux rives de la Loire étaient des
foyers de lièvres pestilentielles qui menaçaient d'envahir la
ville.
D'un autre côté, les soldats de la compagnie de Marat,
mieux accoutumés à leurs fonctions, aiguisés au crime par
les ordres féroces de leur maître, parcouraient Nantes, insul-
tant, arrêtant, maltraitant quiconque s'opposait à leurs vio-
lences. Tout ce qui était au-dessus de la dernière classe du
peuple tremblait à la pensée de rencontrer ces exécrables sa-
tellites de Carrier; on n'osait plus sortir. Les magistrats eux-
mêmes, les membres de la commune, avaient tout à fait
courbé la tête. Un seul murmure d'opposition avait osé se
faire entendre. Le tribunal révolutionnaire avait osé dire au
proconsul, par l'organe de son président, que puisqu'il en-
voyait les prisonniers à la mort sans jugement, le tribunal
était moralement destitué. A cela Carrier avait répondu :
— Ah! tu veux juger... Eh bien! juge... et si les pri-
sons ne sont pas vides dans deux heures, je te fais fusiller.
Le tribunal avait continué à condamner, et Carrier avait
continué à faire précipiter les prisonniers dans la Loire. Dès
que la nuit était venue, on allait les chercher par centai-
nes; on les poussait par troupeaux comme des bêtes de
somme; on les entassait sur le navire fatal, et ils mouraient
sans qu'une voix s'élevât pour réclamer contre ce forfait
permanent.
Telle était la terreur qui pesait alors sur Nantes, que les
prisonniers eux-mêmes acceptaient la proscription sans ten-
i
DE SATURNIN FICHET. 273
ter de s'y soustraire. Qu'un seul eût osé donner le signal de
la résistance pendant qu'on les conduisait au supplice, qu'il
eût lutté avec les quelques satellites qui les escortaient,
que cette foule eût seulement essayé de fuir, et la plupart
s'échappaient, et ces horribles exécutions s'arrêtaient, car
elles n'eussent plus trouvé de complices; mais tout semblait
mort dans le cœur des victimes, ainsi que dans le cœur de
ceux qui étaient restés libres. Jamais ville envahie par une
armée de barbares marchant le meurtre ou l'incendie à la
main; jamais cité dévastée par un de ces terribles fléaux
contre lesquels rien ne peut lutter, ni jeunesse ni courage;
jamais contrée vouée à la peste, à la famine, au massacre,
ne fut plus obéissante, plus morne, plus terrorisée que ne
l'était Nantes à cette époque.
Oh ! ce sont là de terribles leçons dont il ne faut pas dé-
tourner les regards du peuple pour l'endormir dans la fausse
sécurité qui lui donnent des espérances généreuses.
En effet, trop souvent fatigué de son repos, le peuple
se plait à l'idée des révolutions. Les rapides Ibrtunes, les
actions héroïques, les grandes renommées qui surgissent de
ces temps funèbres l'exaltent et l'éblouissent. Il ne voit que
ces rares exceptions dans le passé, il ne rêve qu'elles dans
Tavenir; alors, emporté par ces images éclatantes, il s'agite,
il murmure, il brûle du désir de s'élancer à son tour dans
cette carrière aventureuse où il croit n'engager que son
sang sur les champs de bataille, ou sa tête dans les luîtes
po!i tiques, en échange de la gloire ou du pouvoir. Erreur...
erreur funeste! Une fois lancé dans cette voie, le peuple
croit qu'il ne dépassera pas le but, parce qu'il y marche
d'abord d'un pas modéré; mais bientôt viennent les obsta-
cles qui l'irritent, les luttes qui l'exaspèrent ; alors il passe
de la hardiesse à la témérité, de la colère à la fureur, de la
rigueur à la cruauté, et une fois emporté hors des bornes
de la justice, il trouve dans son sein des monstres pour re-
commencer en son nom les crimes qu'il vouait jadis à l'ana-
thème de l'humanité : les mêmes proscriptions renaissent et
les mêmes lâchetés leur tendent humblement la tête; car
dans ces pages déshonorantes de rhistoire, si l'exécration
est pour les bourreaux, le mépris doit être pour ceux qui les
supportent si longtemps.
16
274 LES AVENTURES
Ainsi régnait Carrier, et, pareil à la Messaline de Juvenal,
lassé mais non rassasié de sang, il demandait pourquoi
l'homme ne tenait pas dans sa main les fléaux de la nature
avec lesquels la colère de Dieu écrase en un jour des cités
tout entières et les fait disparaître du monde.
Une pensée était cependant venue à Carrier, il l'avait rêvée
et amoureusement carrossée, mais il n'avait pas encore osé
accoupler cette pensée avec le droit de l'exécuter. Malgré
lui, le tigre sentait que, s'il mettait en présence le rêve de
son âme et la possibilité de l'accomplir, il en i:^sulterait quel-
q-ie chose d'effroyable et de monstrueux.
Enfermé dans son hôtel, et ne vivant plus qu'avec les
misérables qui s'agenouillaient devant lui et qui léchaient
sur ses pieds le sang doftt il était inondé, Carrier était arrivé
à ce délire de la bête brute quand elle a subi la fatale mor-
sure de îa rage. Il se levait pour tuer, il passait sa journée à
tuer, il sjenivrait en parlant de tuer. Non , jamais rien de
plus effroyable n'a vécu que cet homme.
Enfm, ceux qui l'entouraient vivaient eux-mêmes dans
une sorte de vertige qui les épouvantait tout féroces, tout
sanguinaires qu'ils fussent. L'haleine leur manquait pour
suivre ce furieux dans sa course insensée à travers le sang
et les cadavres. Ils eussent voulu l'arrêter, ou plutôt s'arrêter
eux-mêmes; mais il les emportait avec lui, excitant, renou-
velant sans cesse leurs rages épuisées et demandant toujours
du sang ! du sang ! du sang !
Un matm, Carrrier à peine éveillé du sommeil brûlant qui
suivait ses nuits d'orgie, fut averti que Fouquet et Lamberty
attendaient ses ordres pour les exécutions du jour. Il de-
manda Angélique; elle était dans son appartement.
— Nous allons déjeuner près d'elle, dit-il au domestique
qui lui avait fait cette réponse, et surtout qu'on ne vienne
point nous troubler.
Il passa chez Angélique, qu'il trouva levée, quoique la
journée fût peu avancée. Elle était assise par terre au coin de
l'àtre d'une petite cheminée en porcelaine peinte; elle pleu-
rait à chaudes larmes.
— Eh bien ! qu'est-ce que cela signifie? dit Carrier ; qu'as-
tu donc, que t'a-t-on fait? qui donc a pu t'offenser?
— Personne, dit AngéUque.
DE SATURNIN PICHET. 275
— Ah ! tu noscs le nommer! dit Carrier! et tu sais cepen-
dant comment il expiera le crime de t'avoir déplu.
— Ce n'est personne, te dis-je.
— Mais alors qu'as-tu donc ?
— Je ne sais, lui dit Angélique.
Elle n'osait pas lui dire qu'elle en était arrivée à ce point
qu'elle n'osait plus vivre.
En effet, la présence de Carrier lui glaçait l'âme et lui fai-
sait éprouver un supplice incroyable ! Elle ne le voyait plus
qu'à travers une espèce de voile rouge; il ne lui apparaissait
plus qu'à travers une vapeur sanglante, elle doutait presque
de l'existence de cet homme ; elle se demandait s'il était vrai
qu'un être pareil lut là, devant elle. La raison lui manquait,
elle se sentait devenir folle. La voix de Carrier n'était plus sa
voix; le ton rauque de ses paroles frappait l'oreille d'Angé-
lique comme les coups pressés du couteau sur le billot. Lors-
que le monstre la touchait, il lui semblait que sa main était
prête à se dissoudre en un large ruisseau d'eau sanglante oij
elle se sentait noyée et suffoquée. La malheureuse, obsédée
de la pensée des crimes de Carrier, vivait dans une sorte de
rêve éveillé, horrible, funeste, sanglant.
Le monde lui revenait lorsqu'elle était seule, et alors le
supplice changeait.
Ce n'était plus ce vague et indicible vertige qui lui faisait
«jouter de tout et d'elle-même, c'était alors le souvenir précis,
le remords lucide qui comptait les victimes et qui lui mon-
trait les épouvantables actions de Carrier dans leur nudité.
Alors elle se cachait dans les angles obscurs de son apparte-
ment, elle se tordait avec des sanglots étouffés, elle se cou-
chait à terre pour pleurer la face sur le tapis de sa chambre,
nfin que le bruit de ses larmes n'arrivât pas jusqu'à Carrier.
Ce je ir-là, comptant sur l'heure qu'il donnait d'ordinaire
H ses deux aides, elle avait été surprise dans ses larmes. La
malheureuse, poussée au dernier degré de désespoir, avait
voulu prier. Mais au moment où le mot : « Mon Dieu! » était
sorti de sa bouche, elle était tombée presque renversée sur
le sol ; comme si ce nom sacré Icîût foudroyée, par cela seul
qu'il passait sur ses lèvres impures. Alors elle s'était reprise
il pleurer.
Cejjendanl elle tremblait devant Carrier (^ui la pressait de
2t6 LES AVENTURES
questions pour savoir la cause de ses larmes, et elle lui ré-
pondit encore :
-- Je ne sais... je souffre...
— Tu t'ennuies? lui dit Carrier.
•— Oh! non, certes non.
— Je ne t'en veux pas, Angélique... moi aussi je m'en-
nuie! Toujours la même chose, et pour avancer si peu... J'en
ai assez...
— Quoi ! dit Angélique avec un mouvement d'espérance,
tu voudrais cesser tes exécutions ?
— Tiens ! les voilà tous deux, Lamberty et Fouquet; je ne
leur ai rien demandé pour aujourd'hui.
— Oui, dit Lamberty, qui prit la disposition étrange où se
trouvait Carrier pour un mouvement de bonne humeur, Car-
rier nous a donné congé aujourd'hui.
— Et peut-être demain aussi? dit Angélique.
— Et demain aussi, dit Carrier, et tous les jours, jusqu'à
ce que tout soit prêt. Profitez-en, mes braves, pour vous re-
poser et reprendre des forces, car ce jour-là ajoula-t-il avec
un rire infernal, ce sera une œuvre terrible, grande, solen-
nelle ; j'écraserai, je pulvériserai, je balaierai cette exécrable
population; je ferai du Dieu.
Angélique et les deux satellites restèrent muets; ils n'osè-
rent pas le regarder. Angélique fut prête à se briser la tête
sur le marbre pour ne pas entendre. Carrier s'assit au coin
de la cheminée, y jeta une bûche, puis une autre, et se mit
à soufflerie feu; bientôt la flamme jailUt. Quand, à force de
l'animer, la cheminée brûlante se mit à gronder , il prit au
hasard un mouchoir qui se trouvait sur la cheminée et le jeta
au feu ; le mouchoir fut à l'instant consumé. Il trouva une
petite boite sous sa main et la lança de même dans le fôu,
elle brûla en pétillant. Carrier se mit à rire et continua en je-
tant au feu tout ce qu'il trouvait sous sa main. Une cage était
près de lui enfermant des oiseaux précieux, il s'empara des
oiseaux et les jeta dans la cheminée : il entendit les faibles
cris de ces frêles créatures et les vit se tordre dans le feu, et
il se mit à rire plus fort. Angélique le considérait avec une
stupéfaction haletante.
— Mais que veux-tu donc. Carrier? lui dit-elle.
— Un incendie ! répondit-il avec une sorte de rugissement
I
DE SATURNIx^ FICHET. 277
horrible, un vaste incendie qui dévore et efface de la terre
cette ville exécrable ! qui lasse se tordre dans les flammes sa
population impure !
— Non ! s'écria Angélique en se précipitant vers Carrier
avec un cri d'angoisse.
— Et pourquoi ? dit Carrier en la regardant d'un œil ir-
rité.
— C'est... c'est, dit Angélique tremblante, que j'aurais
peur.
— Ne t'occupe point de cela, ma fille; j'ai mon plan... Les
portes de la ville seront gardées à l'extérieur... je placerai
une batterie à chacune d'elles, et ceux qui voudront sortir
trouveront à qui parler.
Personne n'osa répondre. Carrier se retouna vers Lam-
berty.
— N'est-ce pas que c'est un bon plan? lui dit-il.
— Il sera peut-être difficile à exécuter, dit Lamberty d'une
voix tremblante.
— Je sais, dit Carrier, qu'il est bien plus facile d'envoyer
un traître au tribunal révolutionnaire et de le faire expédier
sur la place du Boulïay ou de l'embarquer pour Paimbeuf. Je
n'aurais qu'un mot à dire et tu en feras l'essai.
— Rien n'est plus facile dit Fouquet, qui avait partagé l'ef-
froi et l'hésitation de Lamberty, mais qui voulut se faire un
mérite de son empressement aux dépens de son compagnon.
— Tu trouves ? lui dit Carrier en souriant. A la bonne
heure... Eh bien! il faut que cela soit exécuté demain.
— Demain... dit Fouquet en hésitant à son tour, d'ici à
demain ?
— C'est parce que je savais que le citoyen Carrier veut
que les pensées soient exécutées aussitôt que conçues que je
disais que c'est difficile ; mais s'il voulait nous donner huit
jours?... reprit J^amberty.
— Ni un jour ni huit jours, dit Angélique en se levant tout
à coup ce n'est pas possible. Non, tu ne feras pas cela, (Car-
rier, c'est abominable, c'est affreux !...
— Ah çà, est-ce que tu deviens folle ? s'écria Carrier.
— Non, dit Angélique exaspérée; assez de sang comme
çaî... Je n'en suis plus, moi ; je ne dors plus, je vis au milieu
d'une odeur de cadavres! Assez... assez... assez!...
278 LES AVENTURES
Carrier se leva, alla fermer la porte du boudoir où ils se
trouvaient.
— Qu'allons-nous l'aire de cette folle ? dit-il à ses deux
acolytes.
— Le tribunal révolutionnaire est en permanence, dit
l'un.
— Et tu feras bien encore une petite expédition nocturne?
reprit l'autre.
— Ah! s'écria Angélique avec effroi, pas comme ça!...
tuez-moi tout de suite ici; mais pas de guillotine, pas de
noyade !
Pendant qu'Angélique parlait ainsi, Carrier tournait tout
autour du boudoir comme un fou, ou plutôt comme Néron
lorsqu'il se faisait enfermer dans une cage de fer oii il se
traînait à quatre pattes, imitant les rugissements, les impa-
tiences, les colères des bêtes féroces du cirque, s'exallant
dans cette affreuse folie, jusqu'à ce que furieux il fit un
signe pour qu'on ouvrît la porte de cette cage d'où il s'élan-
çait pour mordre, pour déchirer de ses ongles, des esclaves
nus attachés autour de la salle impériale, où il jouait au
tigre.
Carrier, ivre aussi de colère, s'arrêta tout à coup devant
Angélique, et se mit à hurler :
— Tuez-la... déchirez-la!...
Et il s'élançait sur elle, les doigts crispés, en grinçant des
dents, et prêt à renouveler sur sa maîtresse les bestiales fu-
reurs de Néron. Elle était tombée sur le parquet, et il allait
la fouler aux pieds, lorsqu'un bruit violent retentit à la porte
de l'hôtel...
Carrier s'arrêta. Un de ses sicaires entra l'œil en feu,
l'écume à la bouche .
— Citoyen Carrier, la commune a l'insolence de vouloir
forcer ta porte... Les municipaux ont repoussé la sentinelle
placée en bas; ils montent...
— Ah! s'écria Carrier avec un sourd rugissement, tant
mieux... ils auraient fait les bégueules... ils auraient pleur-
niché... tant mieux...
Aussitôt il s'élança vers le salon où étaient déjà arrivés les
membres de la commune.
— Trahison! trahison! cria-t-il entrant; on attaque les
DE SATURNIN FICHET. 279
représentants du peuple à main armée... A moi les vrais
sans-culottes !...
Les farouches gardes du corps de Carrier parurent en
armes aux portes du salon.
— Que venez-vous faire ici? reprit-il lorsqu'il se crut en
sûreté.
— Citoyen Carrier, dit l'un des membres de la commune,
nous venons nous plaindre de ce que tu disj^oses des prison-
niers sans ordre d'extradition.
— Ah! dit Carrier, traîtres vendus aux aristocrates! vous
voulez les sauver, je le sais. Vous voulez rallumer la guerre
civile que j'ai éteinte... vous voulez livrer Nantes aux royalis-
tes et aux Anglais... vous ne leur livrerez qu'un monceau de
cendres! Ah! je connais vos crimes et vos trahisons... vous
avez arrêté les vivres pour faire mourir le peuple de faim...
vous avez donné des licences aux ennemis de la république,
pour communiquer avec les navires anglais... vous avez
donné avis aux royalistes des mouvements de nos armées...
vous avez toujours été d'avis de pactiser avec les rebelles...
Je vous accuse de tous ces crimes!... Allons! allons ! qu'on
les arrête; qu'on les emmène. Je confie le salut de la patrie
à l'énergie des vrais patriotes... que la vengeance de la ré-
publique les frappe avec la rapidité de la foudre. Menez-les
au tribunal révolutionnaire !
A ce discours de Carrier, prononcé d'une voix sauvage,
ol avec des gestes désordonnés, les membres de la com-
mune se reculèrent en tremblant. A ce moment, un jeune
homme sortit de leurs rangs, pendant que les sans-culottes
de Carrier s'avançaient pour s'emparer des prisonniers
qu'on venait de leur livrer.
C'était Julien. Il marcha droit à (Carrier, qui se recula
à son tour comme pour prendre du champ et s'élancer sur
lui.
— Il n'y a plus de tribunal révolutionnaire , s'écria-t-il
dune voix forte.
— Tu dis ?... fit Carrier en grinçant les dents.
— Les membres du tribunal révolutionnaire sont tous
arrêtés, dit-il avec autorité, et toi-même. Carrier, tu n'es
plus rien ici. Voici l'ordre du comité de salut public qui te
rappelle à Paris. La compagnie de Marat est dissoute. Sortez,
280 LES AVExNTURE!;
sortez, dit-il aux membres de la commune, vous n'avez plus
rien à faire ici.
Tout le monde s'éloigna, et Carrier, qui était resté immo-
bile, muet, anéanti, tomba sur un fauteuil, et, prenant sa
tête dans ses mains, il se mit à pleurer avec des sanglots
et des cris.
Julien, qui était resté le dernier, le considéra un mo-
ment. Il était entré avec le dessein de faire entendre à
Carrier des paroles sévères, il s'attendait à de la résis-
tance , à des emportements frénétiques ; mais en voyant
cette lâcheté si basse, cette lâcheté dont l'excès ne pou-
vait être comparé qu'à l'excès des violences du misé-
rable, Julien se détourna avec dégoût, et s'éloigna à son
tour.
Cependant, après un assez long temps Carrier se calma
et regarda autour de lui, et reconnaissaut qu'il était seul,
qu'il était libre, il se releva en disant :
— Il faudra qu'ils m'arrachent du sein de la (Conven-
tion.
Aussitôt il appela :
— Lamberty ! Fouquet!
Personne ne répondit. Il appela d'une voix plus haute, et
ce fut encore en vain.
Il quitta le salon, passa dans les autres parties de l'appar-
tement ; partout le même silence, la même solitude. Il des-
cendit dans les offices, dans les cuisines; tout était désert;
les apprêts du déjeuner étaient sur les fourneaux et avaient
été abandonnés sans que le cuisinier se fût occupé d'autre
chose que de jeter dans un coin le tablier et le couteau qui
ne lui appartenaient pas. Dans la cour, un cheval était atta-
ché à l'anneau de fer qui pendait à la porte de l'écurie :
l'étrille et la brosse étaient à côté de lui sur le pavé. Chacun
avait quitté cette maison à l'instant où il avait appris la dis-
grâce de Carrier, comme si elle eût dû tomber et écraser
ceux qui y demeureraient une minule de plus. Les terreurs
de Carrier le reprirent en se trouvant ainsi seul dans ce vaste
hôtel.
A travers la porte qui ouvrait sur la rue, il crut entendre
le bruit des murmures du peuple et remonta rapidement
pour se cacher dans le plus secret de ses appartements :
DE SATURNIN FICHET. 281
c'était le boudoir où il avait laissé Angélique évanouie. Il !a
retrouva gisante sur le parquet. A sa vue, un éclair de féroce
colère reparut dans les yeux de Carrier. Il porta la main à
son sabre qui ne le quittait jamais, mais il s'arrêta en mur-
murant :
— On dirait que je l'ai assassinée...
A cette heure, cet homme, qui envoyait la veille les vic-
times par milliers à la mort, avait peur d'un crime de
plus. Il tourna quelque temps autour de sa maîtresse, et il
était tellement troublé, qu'il tira les sonnettes pour appeler
à son aide, et se donna de nouveau la certitude de son
abandon. Il retomba dans son accablement et se prit à
pleurer.
Pendant qu'il était ainsi, la tête cachée sur les coussins
d'un siège, Angélique reprit peu à peu connaissance et se
souleva doucement; elle regarda un moment autour d'elle,
et voyant Carrier assis à quelques pas, elle tressaillit, et
rampant sur les mains elle chercha à gagner la porte du
boudoir. Carrier, averti par le bruit qu'elle fit, se redressa
tout à coup en s'écriant d'une voix épouvantée :
— Qui est là?
Angélique, saisie d'une terreur non moins grande, se re-
leva pour s'enfuir plus rapidement; mais pendant qu'elle
faisait ce mouvement, Carrier s'était précipité vers elle et
était tombé à ses genoux; il s'attachait aux plis de sa robe et
lui disait d'une voix larmoyante :
— Angélique, Angélique... ne me quitte pas; par pitié,
ne me quitte pas, loi aussi...
La malheureuse le regardait avec des yeux interdits; elle
ne pouvait traduire ces prières que par un de ces retours in-
sensés où l'amour furieux passe des plus féroces menaces
aux plus humbles supplications.
— Oh! lui dit-elle trop heureuse d'avoir échappé au dan-
ger qui l'avait menacée, tu ne m'aimes plus!
— Moi... dit Carrier, moi... je t'aime... je t'ai toujours
aimée... tu le sais bien... quelquefois, c'est vrai... je suis brus-
que, emporté... mais tu le sais, toi... tu peux le dire... je ne
suis pas méchant...
— Ainsi, lui dit Angélique qui ne revenait pas de sa sur-
prise, tu ne feras pas exécuter ce projet d'incendie?
282 LES AVENTURES
— Est-ce que tu as pu croire à ça? dit Carrier; c'était une
plaisanterie; je voulais rire; ne parle pas de ça, mes enne-
mis m'en accuseraient comme si je l'avais fait.
— Tes ennemis, dit Angélique; as-tu quelque chose à
craindre, toi, Carrier, le maitre de cette ville ?...
— Angélique, dit Carrier, Angélique, répéta-t-il avec une
angoisse inexprimable, les lâches de la Convention m'ont
destitué !
— Toi ! fit Angélique.
Et elle murmura tout bas :
— Il y a donc une justice.
— Et toi aussi, dit Carrier, tu me blâmes; toi pour qui j'ai
fait verser tant de sang, car cela te plaisait. Tu n'étais con-
tente que lorsque Lamberty et Fouquet venaient te rapporter
le compte des victimes de la journée.
— Oh ! misérable ! fit Angélique avec horreur et mépris,
t'ai-je jamais demandé une seule tête?
— M'as-tu demandé une seule grâce? lui dit Carrier en
se relevant. C'était pourtant ton métier à toi. Les femmes
doivent avoir de la pitié. Dieu les a placées à côté des hommes
chargés d'exécuter les terribles décrets de la politique pour
adoucir quelquefois la rigueur de leur devoir, pour leur mé-
riter, à côté des malédictions de tous, des voix qui plaide-
ront pour eux le jour où leur parti leur demandera compte
de leur dévouement. Mais, toi, tu ne m'as rien dit; tu m'as
poussé, tu m'as laissé aller dans ce chemin sanglant. Tu
n'as eu ni cœur ni pitié pour personne, tu n'es qu'un monstre î
Ce serait trop horrible chose que de vouloir répéter ici les
reproches sanglants que ces deux misérables se jetèrent à
la face l'un de l'autre. Après avoir épuisé toutes les injures
qu'ils méritaient si bien, la peur les réunit dans le soin de
leur sûreté commune.
Toute la journée se passa sans que ni l'un ni l'autre osât
quitter l'hôtel; ce ne fut qu'à la nuit qu'Angélique se ha-
sarda à sortir et à aller demander à la commune une voiture
et des chevaux pour Carrier.
Ils lui furent immédiatement envoyés avec une escorte,
qui le conduisit jusqu'aux portes de Nantes. Mais Angéli-
que n'accompagna pas la voiture.
Avant de quitter l'hôtel de Carrier, elle s'était munie de
DE SATURNIN FICHET. 283
tous les bijoux, de tout l'or (ju'il lui avait prodigués, et elle
disparut sans qu'on sût ce qu'elle était devenue, jusqu'au
jour où quelques habitants de Nantes la reconnurent, quel-
ques années après, à la croisée de cette maison isolée où
l'a vue l'auteur de cet écrit.
Heureusement pour Carrier, le bruit de sa disgrâce n'a-
vait pas franchi les murs de la ville, et n'avait pénétré dans
les campagnes que d'une manière douteuse. Sans cela il
n'eût certes pas traversé paisiblement le pays qu'il avait
laissé presque désert. Des vengeurs se fussent précipités à
sa rencontre, et l'eussent impitoyablement massacré. Il avait
si bien prévu le danger, qu'il avait fait demander à la com-
mune un passe-port sous un autre nom que le sien. Ce fut
ainsi qu'il arriva jusqu'à Angers, où l'accueil que lui fit le
club montagnard de cette ville, lui rendit un peu d'audace.
Cependant Julien était parti de Nantes, immédiatement
après Carrier; il s'était refusé à l'ovation que lui offraient
les mêmes hommes qui le plus souvent avaient exécuté les
ordres du farouche proconsul.
Mais il nous faut dire ce qu'étaient devenus, pendant ces
six mois écoulés, Saturnin, madame de Perbruck et Louise
de Paradèze.
i
XV
Sur le boulevard Beaumarchais, au coin de la rue du
Pas-de-la-Mule, il y avait en ce temps-là une petite maison
basse dans laquelle on entrait par une étroite allée. Au
premier de cette maison était située une chambre donnant
sur le boulevard par deux croisées : c'était là que demeu-
raient Louise de Paradèze et madame do Perbruck. Au
pied de celte maison, au-dessous de ces croisées, assis
sur ses crochets, se tenait constamment un grand et beau
284 LES AVENTURES
jeune homme, qui faisait le métier de commissionnaire. C'é-
tait Saturnin.
Les deux femmes s'occupaient d'ouvrages à l'aiguille et
des soins du ménage. Quant à lui, il rapportait chaque soir
le prix des courses qu'il avait faites dans la journée, et ces
petits bénéfices réunis suffisaient à l'existence de ces trois
personnes. Madame de Perbruck et Louise n'avaient qu'un
lit. Quand à Saturnin, il couchait dans un petit cabinet
attenant à la chambre de sa mère, et qui n'était séparé de
celle-ci que par une légère cloison.
Depuis quelque temps le secret de la naissance de Satur-
nin avait été confié à mademoiselle de Paradèze, et cette ré-
vélation n'avait pas été sans influence sur la manière dont
elle avait considéré, depuis cette époque, le fils déshérité du
marquis de Perbruck.
Depuis longtemps elle avait appris à ne pas douter de son
courage et de sa présence d'esprit. La Châtaigneraie lui
avait raconté de quel appui Saturnin avait été à la Rouarie,
comment il avait secouru Césaire et l'avait sauvé lui-même.
A son tour, Saturnin, durant les longues soirées qu'il pas-
sait avec Louise, lui avait raconté la part qu'il avait prise
aux divers combats de l'armée royaliste. Mademoiselle de
Paradèze avait passé sa jeunesse au milieu d'hommes trop
braves, pour ne pas comprendre combien il y avait de mo-
destie dans la manière dont Saturnin parlait de lui-même.
Depuis un mois que Julien les avait cachées dans cette mai-
son, Louise avait appris à connaître Saturnin, sous ces rap-
ports intimes qui détruisent quelquefois le charme qui en-
toure certains hommes qu'on ne voit qu'en public, mais qui,
d'autres fois, font naître des sentiments d'estime, de bien-
veillance et d'affection, qu'on ne les eût pas supposés capa-
bles d'inspirer.
Bien souvent Saturnin, alarmé du danger que pouvaient
courir madame de Perbruck et Louise, leur avait proposé de
s'enfuir et s'était engagé à leur en donner les moyens; il de-
mandait à rester seul à Pans pour pouvoir veiller sur Mar-
guerite, qui avait été enfermée à l'Abbaye. Mais madame
de Perbruck ne voulait pas se séparer de son fils, et made-
moiselle de Paradèze refusait positivement de quitter la
France.
DE SATURNIN FiCHET. 285
— Ma vie ne m'appartient pas, disait-elle ; je la dois à celle
qui s'est dévouée pour moi.
Saturnin avait mille raisons pour prouver à mademoiselle
de Paradèze que si Marguerite pouvait être sauvée elle le se-
rait sans son secours, et que si elle était condamnée, Louise
se sacrifierait sans la sauver. Mais Louise repoussait ces in-
sinuations avec indignation.
Il était rare que Saturnin sortit le soir, à moins qu'il ne
trouvât quelque commission à l'aire qui le retint après le
jour tombé. Peut-être, eût-il pu améliorer sa position et celle
de sa mère, s'il eût voulu accepter la proposition qui lui avait
été faite par un marchand du voisinage d'entrer chez lui
comme garçon de magasin. Mais Saturnin, qui se mettait
volontiers au service de tout passant, ne pouvait se résou-
dre à accepter une place qui le rapprochait de la domesticité.
D'ailleurs, on lui avait demandé s'il savait lire et écrire, et
par prudence, il avait nié avoir ces pauvres talents. Une
belle écriture pouvait Taire trop aisément soupçonner un
homme de quelque valeur caché sous les habits d'un com-
missionnaire. Cependant, un jour il lui arriva une aventure
((ui lui apprit combien il est difficile, à l'individu le plus
obscur, d'échapper longtemps aux souvenirs qu'il a laissés
après lui.
Il faut dire aussi que ce n'était plus le garçon léger et
aventureux que nos lecteurs ont connu, au commencement
de cet ouvrage; il était le plus souvent triste et ne parlait
guère que lorsqu'on l'interrogeait.
Cette préoccupation eût pu s'expliquer par le malheur du
temps, mais sa mère ni Louise ne pouvaient croire que ce
nu là le sujet de sa tristesse. Car lorsque la conversation
tombait sur les alTaires du jour, il en parlait en homme
résolu, prévoyant et assuré que cette crise qui bouleversait
la nation cesserait bientôt par sa violence même. Il prédi-
sait à sa mère et à Louise des jours meilleurs, où elles re-
prendraient leur rang et leur fortune. Mais, par une étrange
retenue, jamais il ne se mêlait aux espérances qu'il leur
donnait ; elles s'en apercevaient, mais ni l'une ni l'autre ne
semblait o.ser l'y appeler. Chacune d'elles, en effet, se de-
mandait h part soi quelle place il pourrait y occuper, et ni
l'une ni l'autre ne la Ir >!ivait ou n'o.sait le dire.
286 LES AVENTURES
Saturnin restait donc le plus souvent seul dans sa tris-
tesse. Bien souvent il regrettait de ne pouvoir aller visiter
Marguerite ; il eût osé lui parler à elle, mais Julien lui avait
expressément défendu de le tenter.
— Ce serait, lui avait-il dit, appeler sur vous les yeux de
la police. On s'enquerrait du temps et du lieu où vous avez
pu connaître cette infortunée. Ce serait assez pour qu'on
vous arrêtât, et probablement avec vous, votre mère et ma-
demoiselle de Paradèze.
Il avait donc fallu que Saturnin gardât le secret qui le
rendait si triste.
Un matin quil était soucieusement assis au coin de sa rue
attendant quelque pratique, une jeune femme élégamment
vêtue vint vivement près de lui, et lui remettant une lettre
avec une pièce d'argent, lui dit :
— Allez porter cette lettre à son adresse; dans une heure
je viendrai chercher la réponse ici même.
Saturnin monta sur ses crochets, et frappant légèrement
au carreau de la chambre du premier, il dit à sa mère et à
Louise qui travaillaient près de la fenêtre :
— Je serai ici dans une heure.
Puis il regarda la lettre et tressaillit en lisant l'a-
dresse.
— Pardon... citoyenne, dit-il, je ne peux pas aller porter
cette lettre; ma mère vient de me faire signe qu'elle -est
malade et qu'elle a besoin de moi.
La dame qui avait remis la lettre à Saturnin, et qui jusque
là ne l'avait pas regardé, se met à l'examiner.
— Je suis bien fâché, dit Saturnin, mais choisissez un
autre commissionnaire.
La jeune dame ne l'écoutait pas et l'examinait tou-
jours.
— Mais, je ne me trompe pas, s'écria-t-elle tout à coup,
c'est vous. Saturnin.
Celui-ci à son tour regarda mieux celle qui lui avait
parlé ainsi et reconnut une assez belle fille nommée la
Colette, qui était une danseuse au théâtre d'Audinot. Elle
avait vu le beau temps et la jeunesse galante de Saturnin
lorsqu'il était le roi des coulisses des théâtres du boule-
vard.
DE SATURNIN FICHET. 287
— Taisez-vous, Colette, lui dit Saturnin.
— Ah ! mon Dieu ! fit celle-ci... c'est donc à ça que vous
en êtes réduit, mon pauvre garçon... Ah ! dame, vous alliez
un peu vite ; on a beau être le fils de l'intendant d'un grand
seigneur... ça ne peut pas aller toujours. Le papa n'était
peut-être pas habitué à prendre pour deux... et puis la révo-
lution a dû diablement couper les vivres aux intendants de
grande maison.
— Ce n'est pas comme vous l'entendez que la révolution
m'a fait du mal... J'ai été emprisonné.
— C'est vrai... c'est vrai, dit la danseuse, je me rappelle
à présent... oui, avec...
Elle s'arrêta et reprit :
— Mais comment se fait-il que vous me parliez de votre
mère ? On m'a dit dans le temps qu'elle était morte à l'Ab-
baye, et que vous aviez été relâché précisément à cause de
cela.
— C'est un bruit que j'ai fait courir, dit Saturnin, pour
la mettre à l'abri d'une nouvelle arrestation, et maintenant
que je suis obligé de me cacher et de la cacher aussi, j'es-
père que vous ne direz à personne que vous m'avez rencon-
tré, et que ma mère existe.
— Moi, trahir des amis ! fit la danseuse, le malheur vous
rend injuste. Saturnin ! Autrefois, vous eussiez eu plus de
"confiance en moi; mais pour vous prouver que je suis res-
iée votre amie, quoique vous m'ayez traitée bien cavalière-
iuent dans le temps de votre grandeur, j'ai des amis qui ont
de l'influence, et si vous voulez que je parle pour vous...
— Non, dit vivement Saturnin, je vous remercie, je ne
veux de vous, je n'attends de vous qu'un service, c'est de ne
dire à personne que vous m'avez rencontré.
— Tiens, dit tout à coup la danseuse, comme cette jolie
lille m'examine de la fenêtre au-dessus : la vieille, c'est
votre mère, et la jeune... elle est fièrement jolie; ce n'est
pas votre sœur, je sais que vous n'en avez pas... c'est donc
votre...
— Silence, lui dit Saturnin, elle pourrait vous entendre.
— Je suis discrète, je suis discrète, reprit la danseuse;
mais vous ne voulez donc pas porter ma lettre ? Ah! je com-
prrMi'ls. dit-o!lo on se ravisant, tout à coup, vous savez que
288 LES AVENTURES
celui à qui elle est adressée est un des plus ardents orateur*
du club des Jacobins, qu'il a de l'influence à la commune
de Paris, et je comprends que dans votre position vous ne
vous souciez pas de vous trouver lace à lace avec lui.
— Comment, lui dit Saturnin, ce Guillaume Poiré a de
l'importance ?
— Est-ce que vous le connaissez, par hasard?
— Non, repartit brusquement Saturnin, mais j'ai entendu
parler de lui par les journaux.
— Par les journaux?... répéta la danseuse d'un air soup-
çonneux; ça me parait extraordinaire, car on ne le désigne
jamais que sous le nom de Gincinnatus, qu'il a pris depuis
son démêlé avec un nommé Laligant Morillon.
— Morillon ! reprit Saturnin, où diable connaissez-vous
tout ce monde-là?
— D'où vient que vous ne le connaissez pas? reprit la
Golette. Morillon était toujours fourré dans les coulisses de
notre théâtre... Mais au fait, j'y pense, c'est à l'époque où
vous étiez en prison. Ah! ah ! c'était un bon vivant : il a
mangé en moins de six mois plus de cent mille francs qu'il
avait gagnés à découvrir une certaine conspiration dans le
Dauphiné, mais comme ça ne pouvait pas durer, il se mit à
la recherche dune autre dès qu'il fut sans le sou. Il alla du
côté de la Bretagne, un drôle de pays, je vous en réponds.
Il parait qu'il a fait là une très-bonne affaire, car il revint à
Paris les poches pleines d'argent. Il y en eut, je crois, sept
ou huit de guillotinés à cette époque-là. Il nous a raconté
tout cela, mais, ma foi, je ne m'en souviens plus beaucoup.
Saturnin écoutait avec une surprise profonde cette fille de
théâtre lui racontant d'une voix si indifférente les tristes con-
séquences d'événements auxquels il avait pris lui-même une
si grande part.
Cependant la danseuse continua :
— Il était revenu plus fier que jamais, et les soupers, les
parties de plaisirs avaient recommencé de plus belle, lors-
qu'il fut arrêté un beau matin, sur la dénonciation de ce
Guillaume Poiré, qu'il avait fait arrêter lui-même, et qu'il
avait voulu doucement envoyer dans l'autre monde. Il parait
que Morillon, qui s'était vanté d'avoir découvert la conspi-
ration bretonne, n'y avait rien fait du tout, et que c'était
DE SATURNIN FICHET. 289
Guillaume Poiré qui lui avait tout livré. Morillon fut mis en
jugement, et l'autre fut appelé de Nantes pour venir déposer
contre lui. Je ne peux pas vous dire comment cela se passa,
toujours est-il que Morillon a été condamné et que Guillaume
Poiré est maintenant au pinacle. C'est un ami intime de
Saint-Just, et, comme je vous le disais tout à l'heure, si vous
avez besoin d'un protecteur, je me charge de lui.
— Je vous remercie, dit Saturnin, que cette rencontre
avait cruellement alarmé. Je me trouve bien comme je suis,
ol pourvu que personne ne vienne me tracasser, je ne de-
mande pas d'autre métier pour gagner ma vie.
— Vous n'y forez pas de grands bénéfices, répliqua la
danseuse, si vous refusez les commissions parce que les opi-
nions de ceux chez qui on vous envoie ne vous plaisent pas.
— Ce n'est pas cela, dit Saturnin avec impatience, qui m'a
empêché d'aller chez le citoyen Guillaume Poiré ou Cincin-
natus, comme il vous plaît de l'appeler, c'est qu'il se peut que
cet homme m'interroge.
— Ah! mais, attendez donc, attendez donc, reprit la dan-
seuse, et conmie quelqu'un qui retrouve tout à coup dans sa
mémoire des souvenirs oubliés, je commence à comprendre
voire affaire; votre père, le vieux Fichet, était intendant du
mar(juis de Perbruck, et le marquis de Perbruck, et son
fils, je m'en souviens à présent, étaient de la conspiration
bretonne. Le vieux Guillaume m'a raconté cela dix fois, et
maintenant je parie que vous êtes fourré là dedans.
— • Je vous jure... dit Saturnin.
— Ah! ne jurez pas, ne jurez pas, dit la Colette, vous com-
|)n*nez bien que ça m'est tout à fait égal; seulement il y a
une chose que je peux vous dire, parce que je l'ai bien sou-
v(mU entendu ré|KHer à Guillaume Poiré.
— Qu'est-ce donc ? fit Saturnin, qui ne parlait que parce
qu'il ne pouvait se débarrasser de la Colette.
— Dame, je ne sais, mais voici ce que m'a dit Guillaume
Poiré :
« J'ai en ma possession un secret que la marquise de Per-
bruck me paierait de la moitié de sa fortune, si elle snvait
que je le f)Ossé(ie. »
Sntiimiii. (jiii avait fait un mouvement pour s'éloigner,
s'aiTÙlu Loul à coup.
H. 17
290 LES AVENTURES
— C'est étrange, dit-il, en jetant un regard sur la fenêtne,
Guillaume a dit cela.
— Bien, fit la Colette avec impatience, voilà une demi-
heure que je cause avec vous, et ma lettre n'est pas portée; '
et cependant il y a peut-être un grand danger qui le menace.
Au revoir, mon garçon, soyez tranquille, je ne dirai rien à
personne ; et si vous avez besoin de moi, je demeure tou-
jours où vous êtes venu souper quelquefois. Oh ! ce n'est pas
parce que vous avez une veste et un pantalon de velours,
que j'oublie que nous avons été bons amis; seulement,
quand vous viendrez, venez le soir ; c'est l'heure du club.
Alors je suis seule toutes les fois que je ne joue pas.
La danseuse s'éloigna laissant Saturnin fort alarmé d'avoir
été ainsi découvert, et non moins intrigué du prétendu se-
cret que déclarait posséder Guillaume Poiré, et qui intéres-
sait si puissamment la marquise de Perbruck.
Cependant celle-ci, de même que Louise, avait été très-
étonnée de cette longue conversation, et madame de Per-
bruck fit signe à son fils de monter près d'elle.
Saturnin n'hésita pas à leur faire part de tout ce qu'il ve-
nait d'apprendre. Il leur annonça qu'il comptait déménager
immédiatement, et aller se cacher dans quelque quartier où
il serait moins exposé à rencontrer des gens qui pussent le
reconnaître.
Ils délibéraient tous trois sur le parti qu'ils avaient à
prendre, lorsque Julien entra soudainement. Son front rayon-
nait, et sa respiration était haletante et entrecoupée, tant il
avait mis d'empressement à accourir.
— Louise, Louise, dit-il vilement en entrant, je vous ai
promis que j'accomplirai pour vous l'œuvre que vous avez
vainement tentée, cette promesse, je l'ai tenue. Voici, dit-il,
en montrant une lettre qu'il tenait entre ses mains, voici la
destitution de Carrier. Je pars dans une heure; je vais la lui
porter moi-même. Dans quelques jours, je serai de retour.
Vous voyez, Louise, j'ai tenu ma parole; n'oubliez pas la
vôtre, n'oubliez pas que vous m'avez dit que je serais con-
tent de vous.
Mademoiselle de Paradèze baissa les yeux avec confusion,
et Saturnin, malgré la noblesse de ses sentiments, ne put
complètement réprimer un mouvement de colère contre celui
DE SATURNIN PICHET. 291
à qui il devait la vie. Cependant il fit taire cette révolte de
son cœur et dit à Julien :
— Je dois vous apprendre qu'an moment où vous êtes
arrivé nous étions en train de délibérer sur la nécessité où
nous nous trouvons de changer de logement.
— Oui, dit Louise; et comme, d'après ce que vient de nous
apprendre M. Saturnin, il serait peut-être dangereux pour
nous de laisser ici l'adresse de la maison dans laquelle nous
iront chercher une retraite plus assurée, peut-être ne nous
auriez-vous pas trouvés à votre retour, peut-être auriez-vous
pu penser que j'aurais voulu échapper par lajuite à la recon-
naissance que je vous ai promise.
— Non, Louise, non, dit Julien, je n'aurais pas supposé
cela, mais j'aurais pu craindre que quelque malheur ne
vous eût frappée en mon absence, et c'est dans cette pré-
vision que je vous ai apporté le certificat de civisme que
voici. D'ailleurs, quel est celui dont vous craignez la persé-
cution ?
— C'est un Nantais qui s'appelle Guillaume Poiré, dit Sa-
turnin. Il est du club des Jacobins et fort ami de Marat.
— On s'est amusé à vous faire peur d'une ombre, repartit
Julien : je ne connais pas cet homme.
— Il porte aussi m'a-t-on dit, le nom de Cincinnatus.
— Ah! dit Julien avec éclat, Cincinnatus!" En effet, je le
connais : c'est le correspondant de Carrier; cependant, ne
vous alarmez pas à son sujet, et si par hasard il se permettait
de vous tourmenter, contentez- vous seulement de lui appren-
dre que Carrier est destitué, et que tous ceux qui ont été ses
agents auront à rendre compte de leur conduite au comité
de salut public. D'ailleurs, le papier que je viens de vous
remettre vous servira de sauvegarde jusqu'à mon retour.
Adieu, et à bientôt, car il faut que je parte. Il faut que Car-
rier soit renversé avant qu'il soupçonne que son crédit est
ébranlé.
Julien partit et laissa chacun des trois personnages de
• litc scène livré à des réflexions particulières.
Madame de Perbruck se demandait quel [)Ouvait être le
secret qui l'intéressait si gravement, et dont Guillaume Poiré
était le maître. Quant à Louise, penchée sur son ouvrage,
elle laissait couler silencieusement les larmes qui lui ve-
292 LES AVENTURES
naient aux yeux. Saturnin, au lieu de redescendre à sa place
accoutumée, semblait oublier qu'il avait, conime de coutu-
me, à gagner le pain de la journée; il était resté assis à la
place où il se trouvait : la nouvelle que venait de leur appor-
ter Julien, et que six mois avant cette époque ils considé-
raient comme un rêve impossible, les avait laissés dans la
plus profonde tristesse. Louise lut la première qui parut
sortir de cette accablement ; elle était accoutumée à voir
Saturnin se renfermer dans un silence soucieux; mais ce
jour-là il paraissait tout à fait désespéré; elle le contempla
longtemps sans qu'il s'en aperçût, et voyant aussi des lar-
mes venir aux yeux de Saturnin, elle murmura doucement :
— Ah ! c'en est trop !
Ces paroles échappées à Louise tirèrent Saturnin de sa
triste méditation ; il se leva brusquement et s'apprêta à sor-
tir.
-- Où vas-tu ? lui dit vivement sa mère.
— Faire quelques commissions... si j'en trouve.
— - Mais ne t'inquiètes-tu pas du secret que dit posséder
ce misérable ?
— Ah ! pardon, ma mère, dit Fichet, j'oubliais qu'il vous
intéresse.
— Moi! dit madame de Perbruck. Oh! si ce n'est que moi,
peu importe. J'avais rêvé que cela pouvait peut-être l'inté-
resser aussi, toi.
— Moi, ma mère, moi, dit Saturnin, à quoi bon, que puis-
je attendre ? Que puis-je espérer de la vie ? Si ce secret vous
est aussi indifférent qu'à moi, je ne risquerai pas de troubler
la sécurité dont nous jouissons pour chercher à l'obtenir de
cet homme. Du reste, ajouta-t-il, réfléchissez, voyez ce que
vous voulez faire et je serai tout prêt.
Après avoir ainsi parlé. Saturnin sortit et laissa sa mère
avec Louise. Celle-ci ne parut pas avoir entendu et reprit son
travail. Madame de Perbruck s'approcha d'elle.
p
DE SATURNIX FICHET.
29Î
XVI
— Louise, lui dit-elle, j'ai un service à vous demander.
— Un service, madame, dit Louise avec un doux reproche
dans la voix, c'est là un mot que vous n'auriez pas dû pro-
noncer entre nous. Que voulez-vous que je fasse? Dites-le-
moi; n'êtes- vous pas sûre d'avance que tout ce que je puis
faire vous appartient?
— Merci, Louise, lui dit la marquise. Je connais la no-
blesse de vos sentiments, mais ce que j'ai à vous demander
est bien délicat ; il y a des choses auxquelles il semble qu'il
n'est pas possible de mêler une jeune fille. Mais le malheur
a de rudes nécessités; il ne laisse pas le choix des amis
à qui l'on peut s'adresser.
— Et puis, dit Louise tristement, il donne aux plus jeunes
une expérience qui leur permet de tout comprendre.
— Eh bien! mon enfant, reprit madame de Perbruck,
vous avez dû rcmar([uer la tristesse de Saturnin.
— Sa tristesse... repartit Louise, qui ne put cacher son
émotion: oui, sans doute. Il est triste, comme nous le som-
mes; l'époque funeste où nous vivons, la misère qui est
notre partage, expliquent sullisamment cette tristesse.
— Non, mon enfant, elle a une autre cause. Ce n'est pas
l'horreur de ces temps funestes, ce n'est pas notre pauvreté
actuelle qui peuvent abattre un cœur aussi énergique que
celui de Saturnin; ce n'est pas un malheur pareil qui fait
dire h un homme ce qu'il vient de nous dire à l'instant même;
ce n'est pas cela qui le réduit à ne plus rien entendre, à ne
plus rien espérer de la vie ; elle olTre toujours ii qui le veut
les chances d'un meilleur avenir, à moins qu'il ne s'élève
entre lui et cet avenir un de ces obstacles que nulle puis-
sance humaine ne peut renverser.
17.
294 LES AVENTURES
— Vous avez peut-être raison, dit Louise en baissant les
yeux, mais le cœur se console, croyez-moi, d'une espérance
perdue. Hélas ! qui d'entre nous n'a vu mourir quelqu'un
de ceux en qui il avait mis son bonheur? Cependant nous
vivons et nous parlons avec plus de calme d'un malheur qui,
dans le principe, nous semblait inconsolable.
— C'est que de pareils malheurs se peuvent réparer; un
amour perdu se remplace. Mais, ajouta la marquise en hési-
tant, quand rien ne peut nous arracher à la fatale position
où le hasard nous a jetés, on se désespère.
~ Que voulez-vous dire, madame? dit vivement Louise,
qui s'était apparemment trompée sur le but des questions de
la marquise, et qui la regarda avec stupéfaction.
— Il y a à peine deux mois, dit madame de Perbruck, que
Saturnin se croyait le fils de gens d'une naissance obscure
mais honorable ; le nom qu'il avait porté jusque-là n'avait
pas d'illustration, mais il était considéré pour la probité et
l'honneur de ceux qui le lui avaient donné. Ce nom, Satur-
nin le croyait le sien, et vous devez vous rappeler avec
quelle fierté il en revendiquait l'intacte pureté dans la ren-
contre qu'il eut à la Rouarie avec le comte de Perbruck;
ce nom obscur, il pouvait espérer le rendre célèbre, et vous
connaissez trop bien Saturnin pour ne pas être assurée qu'il
l'eût fait dans quelque parti qu'il eût voulu combattre. Eh
bien! ce nom, je lui ai appris qu'il n'était pas le sien, qu'il
ne le devait qu'à la pitié de deux serviteurs dévoués, et à la
place de ce nom que je lui ai ravi, je n'en ai pas d'autre à
lui donner.
Louise paraissait soulagée d'une horrible inquiétude de-
puis que madame de Perbruck s'était plus clairement ex-
pliquée sur le motif qu'elle attribuait à la tristesse de Satur-
nin. Peut-être au fond de son àme avait-elle supposé une
autre cause à cette mélancolie ; mais sans être persuadée
que madame de Perbruck eût deviné juste, Louise fut con-
tente de n'avoir pas à s'expliquer sur ce qu'elle pensait des
sentiments qui agitaient Saturnin.
— Vous avez peut être raison, dit-elle à la marquise ; mais
Saturnin est un homme d'un esprit trop élevé pour ne pas
se mettre au-dessus d'un préjuge injuste, qui fait un crime
de ce qui n'est qu'un malheur.
DE SATURNIN FICHET. 295
— Vous ne dites pas ce que vous pensez, Louise, dit la
marquise ; considérez-vous comme un préjugé la noble
lierlé qui vous empêcherait de donner votre main à un
homme sans nom?
Louise rougit et la marquise continua.
— Le respect de sa noblesse est une vertu qu'on avait trop
oubliée en France, et nous voyons aujourd'hui les funestes
résultats de cet oubli. Eh bien, ce sentiment que nous éprou-
vons, les gens de classe secondaire l'éprouvent aussi, la
légitimité de leur naissance, c'est leur noblesse à eux...
D'ailleurs la position de Saturnin est tout à fait extraordi-
naire.
— Mais, reprit Louise, ce nom de Fichet qu'il ne veut plus
qu'on lui donne, ne peut-il pas le garder ? personne ne le
lui con lestera.
— Il suffit qu'il sache qu'il ne lui appartient pas pour qu'il
se refuse à l'accepter.
— Que voulez-vous donc que je lui dise ? reprit mademoi-
selle de Paradèze; quelle consolation peut-on offrir à un
malheur pareil ?
— Je veux que vous sachiez d'abord de lui ce qu'il n'ose-
rait jamais m'avouer; une fois sûre de la vérité, je ferai ce
que j'ai résolu.
— Et que prétendez-vous donc faire ?
— Vous me désapprouveriez peut-être, Louise, et ce serait
inutile : je sais d'avance les raisons que vous me donneriez :
elles sont justes, honorables, mais j'en suis là que je les
écarte de mon esprit lorsqu'elles se présentent à moi d'elles-
mêmes. Interrogez Saturnin, je vous en prie, donnez-moi
la certitude de ce que je soupçonne, et j'accomplirai alors le
sacrifice que je dois à mon malheureux fils.
— Je ferai ce que vous voudrez, madame, re[)arlit Louise.
Mademoiselle de Paradèze était plus embarrassée ([u'elle
ne voulait le paraître de la mission qui lui avait été confiée.
Quui(ju'elle trouvât juste que Saturnin souffrit de la position
où il était, quelque chose lui disait que ce n'était pas là le
principal motif de son découragement. Cependant elle se
décida à en finir et se promit de choisir la première occasion
iqui se présenterait d'interroger Saturnin.
Cela était difficile dans les habitudes de la vie usuelle.
296 LES AVENTURES
Une seule pièce les recevait tous les trois. Madame de Per-
bruck se chargea de trouver un prétexte pour laisser Satur-
nin seul avec Louise dès le soir même. Mais leur inquiétude
fut grande lorsque la nuit étant venue Saturnin ne parut
point; la plus grande partie de la soirée se passa à l'atten-
dre, et il était près de minuit lorsque Saturnin rentra. On
s'informa à lui du motif qui l'avait retenu si longtemps hors
de la maison.
~ Une course fort longue, dit-il, un fardeau pénible à
porter.
Quand Saturnin donnait un pareil prétexte à son absence,
il en apportait toujours la justification. C'était le salaire de
ce travail qu'il remettait immédiatement à sa mère. Ce
soir-là il ne rapportait rien. Un regard significatif de ma-
dame de Perbruck avertit Louise de la nécessité d'une
prompte explication. Mais l'heure était trop avancée pour
que madame de Perbruck pût se retirer, et il fallut remettre
l'explication au lendemain.
Ce jour-là Saturnin sortit avant que personne fût levé.
Un mot laissé sur la table du cabinet où il couchait apprit
à sa mère qu'il ne rentrerait pas de la journée et qu'il était
presque inutile de l'attendre le soir. Il disait avoir trouvé
une occupation extraordinaire et qui lui rapporterait d'assez
bons profits pour dispenser madame de Perbruck du travail
incessant auquel "elle était forcée de se livrer. Le soir
vint, la nuit se passa. Saturnin ne revint pas; trois jours
s'écoulèrent ainsi. Enfin, le quatrième jour il arriva à
l'heure du souper ; il était pâle et paraissait épuisé de fa-
tigue.
Sa mère lui adressa quelques reproches sur son absence
et sur les travaux excessifs auxquels il s'était livré.
— Qu'importe, ma mère, dit-il, pourvu que je puisse amas-
ser d'ici à quelques jours de quoi vous mettre à l'abri de
cette pauvreté qui n'est pas faite pour vous?
— Est-ce que je m'en suis jamais plainte. Saturnin?
— Non, reprit-il amèrement, mais elle m'est insuppor-
table, elle m'humilie. Tenez, ajouta-t-il, voici déjà cinq
cents francs que j'ai gagnés en ces trois jours : cela vaut
bien la peine de se fatiguer un peu.
DE SATURNIN FICHET. 2Î>7
Il y avait dans la iaçon dont répondait Saturnin une bruss-
querie qui ne lui était pas habituelle.
Madame de Perbruck se tut, mais à peine le souper (ut-
il fini qu'elle sortit pour aller porter un ouvrage de brode-
rie au magasin pour lequel elles travaillaient elle et Louise.
Saturnin voulut raccompagner, elle s'y opposa formelle-
ment. Saturnin se prépara à sortir dès qu'elle se lut éloi-
gnée; il était plus sombre, plus soucieux que jamais.
— J'ai à vous parler, Saturnin, lui dit mademoiselle de
Paradèze; ne voulez-vous pas rester?
— Vous avez à me parler, mademoiselle, et pourquoi ?
dit Saturnin avec une émotion étrange.
— Oui, dit Louise, j'ai à vous parler de la part de votre
mère.
— Ah ! dit Saturnin avec abattement, de la part de ma
mère; c'est bien, je vous écoule.
Il s'assit comme un enfant obstiné et obéissant à la fois,
qui sent au fond de son âme l'inutilité de ce qu'on va lui
dire. Louise reprit alors d'une voix douce et calme :
— Votre mère a remarqué votre tristesse, votre amour
de la solitude; elle s'en alarme et désire en savoir la
cause.
— Si elle me l'avait demandée, peut-être la lui aurais-je
dite.
— Elle a pu craindre, reprit Louise, d'aborder un pa-
reil sujet; elle s'imagine que la position dans laquelle vous
êtes...
— La pauvreté, dit Saturnin avec dédain, je la garderai
comme un manteau tant qu'elle sera nécessaire pour nous
cacher; le jour où elle me fatiguera, ou bien le jour où elle
paraîtra trop lourde à porter à ma mère, je la chasserai
vite. La misère n'est le partage que de la paresse ou de
l'incapacité absolue; je ne la redoute pas.
— Vous m'avez mal comprise, Saturnin : en vous parlant
de votre position, je n'ai pas entendu vous dire que vous
étiez fatigué de la vie misérable que vous menez; je vous
estime trop et votre mère pense trop bien de vous pour avoir
eu cette pensée; j'entends, ou plutôt elle entend par votre
position, le malheur qui fait... pardonnez-moi, mais je ne
voudrais pas vous blesser., le malheur par lequel vous
298 LES AVENTURES
VOUS trouvez ne plus vouloir porter un nom que vous avez
cru le vôtre, sans pouvoir prendre celui qui vous appar-
tient. C'est de cette position que madame de Perbruck
veut parler.
— Elle est donc bien humiliante, dit Saturnin avec
étonnement, que ma mère suppose qu'elle est la cause de
ma tristesse ?
— A Dieu ne plaise ! dit Louise, que je veuille vous dire
rien de désobligeant ; mais votre mère a pu croire que vous
en étiez blessé.
— Je n'y avais pas pensé, dit amèrement Saturnin, et
vous venez de m 'apprendre que c'est un chagrin de plus à
ajouter à ceux que j'éprouve.
Louise garda le silence; elle avait le cœur oppressé. La
question qui devait naturellement suivre la réponse de
Saturnin devait être pour lui demander quels étaient ces
chagrins dont il parlait; elle ne l'osa pas et reprit d'une
voix altérée :
— Ainsi, je puis dire à votre mère que, jusqu'à ce jour
du moins, vous n'avez pas souffert de la douleur qu'elle
vous supposait?
— Non, dit fièrement Saturnin, et peut-être un jour
viendra -t-il où je puiserai quelque consolation dans cette
idée, que je n'appartiens à personne.
— Que voulez-vous dire ? fit mademoiselle de Paradèze
surprise.
— Que vous importe? reprit tristement Saturnin; seu-
lement, je vous dois quelques explications, que je vous prie
de redire à ma mère, ou que je lui donnerai moi-même
si vous répugnez à me rendre ce service.
— Pourquoi doutez-vous de moi?
— Je ne doute pas de vous, mademoiselle, mais je vous
expose à entendre des choses qui vous seront peut-être
difficiles à entendre.
~ Je suppose que vous ne m'en direz pas, que ne puisse
écouter une jeune fille de la part d'un jeune homme.
— Ce n'est pas cela ; mais peut-être déplairont-elles à
mademoiselle de Paradèze, à l'héritière d'une noble fa-
mille.
DE SATURNIN FICHET. 299
— Vous oubliez où je suis, dit Louise; d'ailleurs, j'ai
promis à votre mère une réponse.
— Eh bien! dit Saturnin d'un ton ferme, dites-lui donc
que ma position ne m'a jamais préoccupé. J'ai aimé la
bonne et sainte femme qui m'a élevé, pour sa vertu, son
honneur, la tendresse dont elle a protégé mon enfance.
J'aime et je respecte ma véritable mère pour sa vertu aussi
et pour ce qu'elle a souffert; mais il m'importe peu, dans
le fond de mon cœur, de m'appeler Fichet ou de me nom-
mer Perbruck. Chacun, à mon sens, ne vaut que par lui-
même. Le nom que le hasard m'a refusé m'eût peut-être
rendu fier et vain si j'avais été élevé avec cette idée que la
noblesse du sang est un mérite, mais je ne pense pas
ainsi; et d'ailleurs, à supposer que j'eusse hérité du nom
qui m'appartient, vous savez aussi bien que moi que ce
n'est pas de la gloire que j'avais à y ajouter, mais de la
honte qu'il eût fallu en effacer. Si telle eût été ma tâche en
ce monde, je l'eusse acceptée sans murmure : le dernier
crime de mon père m'en a dispensé. J'accepte donc ma po-
sition telle qu'elle est. Que je m'appelle Perbruck, Fichet ou
simplement Saturnin, il importe peu, car l'enfant perdu,
sans nom, snns foriunr», sans appui, s'est senti un moment
assez d'énci'^ic ixnii' se faire un nom, une fortune et deve-
nir l'appui (les autres.
— Eh! dit Louise émue et tremblante, cette énergie
l'avez-vous donc perdue?
— Non, mademoiselle, mais je n'ai plus besoin de tout
cela.
— Et pourquoi? dit Louise dont la poitrine haletante avait
peine à contenir l'émotion qu'elle éprouvait.
— C'est que toute ambition a un but, mademoiselle, tout
(îffort appelle une récompense.
— La gloire, la considération, ne sont-elles pas d'assez
hautes récompenses ?
— Non, elles sont le terme du succès, mais elles n'en sont
pas la couronne, du moins pour moi, tel que je suis aujour-
d'hui.
Louise le regarda, elle ne le comprenait plus.
— Tel que vous êtes aujourd'hui, avez-vous dit?
— Un jour viendra |)eut-êlre, reprit Saturnin anièrcinonf.
300 LES AVENTURES
OÙ devenu égoïste coaime la plupart des hommes, ou mé-
chaut comme beaucoup d'entre eux, je retrouverai en moi
ce désir de parvenir, pour ma satisfaction personnelle seule,
ou peut-être aussi pour en l'aire aux autres un sujet d'envie,
mais je n'en suis pas encore là. J'avais rêvé, voyez ma
folie, qu'un jour je pourrais dire à quelqu'un : Nous nous
sommes rencontrés tous deux pauvres, proscrits, persécu-
tés. Cependant dans ce malheur même une large distance
nous séparait : j'étais un malheureux sans nom, vous étiez
l'héritière tombée d'une illustre famille. Alors je me suis
dit : Je commencerai par elle ; moi, malheureux, je la re-
placerai au rang qui lui appartient, et une fois qu'elle sera
là, bien plus loin encore de moi qu'elle n'était avant, je ne
lui dirai qu'un mot : Attendez ! Et alors cette distance qui
nous sépare je l'aurais comblée en quelques années par la
renommée, par la fortune, par le rang que j'aurais acquis,
el je serais venu lui demander ce qui est la véritable récom-
pense de toute ambition..., une affection qui vous tend la
main et qui vous dit merci!
Louise se détourna, de grosses larmes coulaient de ses
yeux, sa main tremblait. Saturnin attendit. Mais Louise ne
répondit pas. Il se leva doucement et lui dit :
— Cet espoir, je ne l'ai eu que quelques jours; j'ai vu
bien vite qu'il m'était défendu. Je l'ai chassé de mon cœur;
pardonnez-moi de vous l'avoir dit. D'ailleurs, ajouta-t-ilavec
amertume, vous ne devez pas savoir à qui il s'adresse.
Aussitôt il quitta sa chambre et rentra dans le petit cabi-
net où il devait passer la nuit; un moment après madame
de Perbruck rentra à son tour et trouva Louise tout en
larmes.
— Qu'y a-t-il, Louise, qu'y a-t-il ?
— Ah ! s'écria Louise en se jetant dans ses bras, je savais
bien ce qu'il avait... il m'aime.
— Vous, Louise ? et cet amour vous offense peut-être ?
— Pourquoi m'offenserait- il ?
— Sa position misérable...
— Oh! madame, dit Louise, qu'importe sa position! Ce
n'est pas cela qui m'a forcée à paraître ne pas le compren-
dre, à le renvoyer désespéré.
DE SATURNIN FICHET. 301
— Quoi! VOUS n'avez pas eu un uioi de consolation pour
lui?
— Et que pouvais-je lui dire?
—Ah ! vous le haïssez donc bien ?
— Mon Dieu ! s'écria Louise, c'est donc ainsi que l'on
traduit mon désespoir !
— Votre désespoir ! dit la marquise. Comment se fait-il
que cet amour puisse vous causer tant de douleur ?
— C'est que je l'aime aussi, moi ! s'écria Louise en fon-
dant en larmes.
— Tu l'aimes et tu le désespères !
— Est-ce que je suis libre, moi ? reprit Louise.
— Tu es orpheline, et ta volonté suffit pour que lu puis-
ses disposer de ta main.
— Oubliez-vous ce que j'ai promis à Julien ?
— Julien, reprit madame de Perbruck ; mais ne pouvons-
nous nous soustraire tous à la puissance de cet homme?
— Et laisser périr la malheureuse qui s'est dévouée à ma
place! Non... non... Les tortures que cette malheureuse a
déjà souffertes pour moi crient assez haut dans mon cœur.
Je ne veux pas que son sang versé vienne me poursuivre au
milieu du bonheur que j'aurais acheté à ce prix. Saturnin le
refuserait, madame; il me mépriserait de le lui offrir ainsi,
je le mépriserais de l'accepter.
— Ainsi donc, reprit madame de Perbruck avec accable-
ment, vous deviendrez l'épouse de ce Julien?
Louise tressaillit ; puis ai)rès un moment de silence, elle
répondit d'un ton sombre :
— Je ne sais pas, mais je ne mentirai pas à cet homme
à qui nous devons tous la vie, de qui nous l'avons tous ac-
ceptée.
Le lendemain Satwrnin sortit de très-bonne heure, rentra
au milieu de la journée; il était gai, fier, rayonnant. Louise
le regarda avec étonnement et tristesse.
— Ma mère, et vous, mademoiselle, il faut que je vous ra-
conte ce que j'ai fait ces jours derniers, car enfin je vous dois
compte de ma conduite.
Louise regarda madame de Perbruck. Si, depuis la confi-
dence qu'elle avait faite à la mère de Sntiiniin, celle-ci eût
vu son fils, Louise eût pu croire qu'elle lui avait dit son
II. 18
302 LES AVENTURES
amour; mais madame de Perbruck était tout aussi étonnée
que Louise du changement survenu dans l'humeur de Sa-
turnin.
— Pourquoi me regardez-vous ainsi? reprit-il doucement.
Croyez-vous que si j'ai le cœur joyeux, c'est parce qu'il m'est
arrivé quelque chose qui m'est personnellement bon ? non ,
c'est que je puis le partager avec vous, ma mère, avec vous,
Louise.
-— Avec moi ?
— Oui, avec vous, reprit gravement Saturnin. Vous affir-
mer que c'est une certitude, je ne le puis; mais c'est une es-
pérance, et je veux que vous la partagiez.
— Vous ne doutez pas, dit Louise, de la part que je pren-
drai à tout ce qui peut vous arriver d'heureux?
— Vous y avez votre part, vous aussi. Tenez, ajouta-t-il
avec effusion, je ne sais si vous me comprendrez; mais moi,
j'estime que c'est un grand bonheur que de se débarrasser,
avec honneur cependant, de certaines obligations... difficiles
à tenir. Quand on a de l'honneur , ajouta Saturnin dont la
voix tremblait, on se sacrifie à ses promesses, et l'on a rai-
son; mais s'il arrive que le hasard ou un ami vous en dé-
livre
— Juste ciel! s'écria Louise, vous auriez...?
— J'ai... j'ai... dit Saturnin; permettez que je vous raconte
ce que j'ai fait.
— Oh ! ma mère, dit tout bas Louise à madame de Per-
bruck, il nous a entendues.
— Ecoutons-le, écoutez-le, dit madame de Perbruck.
XVII
Elles se placèrent devant Saturnin, qui les regardait avec
bonheur.
Louise avait les yeux baissés, mais une joie secrète, une
curieuse espérance, animaient ses traits.
DE SATURNIN FICHET. 803
— Je VOUS ai raconté, leur dit Saturnin, ma rencontre avec
la Colette, cette danseuse du théâtre Audinot : c'est une
bonne fille incapable de nous trahir par méchanceté, mais
assez bavarde pour ne pas garder longtemps notre se-
cret. J'ai voulu savoir ce qui en était, et je suis allé chez
elle le jour même de notre rencontre. Je la demande : on dit
qu'elle ne peut pas me recevoir ; je lui fais dire que c'est le
commissionnaire à qui elle a remis une lettre le matin même,
qui veut lui parler; aussitôt on me fait entrer. J'avais bien
fait d'aller la voir, car la première parole que j'entendis en
entrant fut celle-ci, qu'elle adressait à un monsieur assis au
coin de sa cheminée :
« — Précisément le voilà.
» — Ah ! ah î dit celui-ci, c'est là M. Saturnin Fichet ? Très-
bien, très-bien ! »
Imaginez-vous un homme de trente ans tout au plus, mais
pâle, maigre, flétri, courbé et presque chauve; le désordre,
je dirai presque la saleté de ses vêtements l'eût fait prendre
pour quelque libertin de bas étage, si l'activité, l'intelligence
de son regard et je ne sais quoi de hardi et d'impérieux dans
son visage, ne l'eût révélé à l'instant comme un homme su-
périeur. Il se tourna vers moi et me dit brusquement :
— Etes-vous adroit? êtes-vous discret? et voulez-yous
gagner beaucoup d'argent ?
Je répondis à ces questions en lui disant que je pou-
vais garantir ma discrétion , et que j'essayerais de lui
prouver mon adresse, si toutefois il voulait l'employer à
dos choses honorables. Il se prit à rire , et repartit aus-
sitôt :
— Je ne vous demande pas si vous êtes adroit comme
le Scapin de Molière ou le Figaro de Beaumarchais ; je vous
demande si vous êtes adroit de votre personne, capable de
diriger un fourneau, de manier une chaudière, un alambic
ou une cornue, etc. , etc. , etc.
— Je sais me servir de mes mains, lui dis-je, mais je
dois vous déclarer ma parfaite ignorance des secrets de la
chimie ; car je suppose, aux mots dont vous vous êtes servi,
que vous comptez me faire travailler à des opérations chi-
miques.
304 LES AVENTURES
— C'est précisément cela, dit-il ; et ce qu'il me faut surtout,
c'est que vous n'y compreniez rien.
— Cette Ibis, je puis vous répondre de moi.
— Eh bien ! mon garçon, me dit-il, voici l'afTaire. La ré-
publique française trouve des soldats tant qu'elle veut, on
lui fabrique volontiers tous les fusils dont elle a besoin, mais
elle est fort en peine d'équiper ses soldats ; il lui faut du cuir
pour les fourniments, pour les souliers, pour les selles, pour
les harnais, et il n'y en a plus en France ; on n'en fait pas
en quarante-huit heures, car, d'après les procédés actuels, il
faut près de deux ans pour rendre une peau de cheval ou de
bœuf susceptible d'être employée. Ces procédés incomplets,
moi, j'ai la prétention de les remplacer par un moyen qui ne
durera pas plus de huit jours. Avec cela, je compte gagner
des millions. Mais, avant d'y arriver, il faut que j'expéri-
mente. Voilà quatre jours que je travaille sans pouvoir
réussir à rien ; je suis seul, et quand mes expériences vont
bien d'un côté, je ne puis les surveiller d'un autre. J'ai voulu
me faire aider par un apprenti chimiste ; celui-là comprenait
trop : mon secret eût été en sa possession au bout de huit
jours, et je n'ai envie de le partager avec personne. J'ai
pris alors un manouvrier; celui-là ne comprenait pas du
tout : il a failli me faire sauter avec le laboratoire. J'al-
lais chercher quelqu'un , lorsque Colette m'a par hasard
parlé de vous. Vous êtes arrivé, vous me convenez, cela
vous va-t-il ?
Cette façon brusque de me parler ne me blessa nullement;
on voyait qu'elle était dans les habitudes de cet homme in-
dépendamment de la personne à qui il s'adressait. D'ailleurs,
rien n'était plus vraisemblable ni plus raisonnable que ce
qu'il me disait. J'acceptai ses offres.
— Entendons-nous, me dit-il. D'après ce que m'a dit la Co-
lette, vous êtes un homme, malgré votre ignorance, à deviner
parfaitement la combinaison chimique que je prétends faire
réussir ; mais, d'un autre côté, vous êtes dans une position
à être discret : pour des raisons que je ne sais pas et que je
ne veux pas savoir, vous êtes obligé de vous cacher; c'est-à-
dire que si on vous découvrait, vous courriez grand risque
de payer de votre tête, comme tant d'autres, le malheur
d'avoir déplu peut-être à quelque savetier de votre quartier
DE SATURNIN FICHET. 305
OU d'avoir eu des amis ou des protecteurs dans le parti
royaliste. Or, mon garçon, soyez discret, et je lais votre
fortune, je vous lais obtenir votre grâce et celle de ceux à
qui vous vous intéressez : avisez-vous de parler, et je vous
lais couper le cou. Vous m'avez compris; cela vous va-t-il
comme cela ?
— J'étais bien triste, reprit Saturnin, le jour que cette
singulière proposition me fut laite ; je l'acceptai sans y voir
autre chose que l'espérance d'adoucir notre position, et de
pouvoir peut-être venir en aide à Marguerite. Ces quelques
jours d'absence que j'ai passés loin de vous ont été employés
par moi à aider cet homme dans ses recherches; mais, le
dirai-je? son esprit entreprenant, son originalité, l'indiffé-
rence presque cynique avec laquelle il parle de tous les
partis, même de celui qu'il sert, m'ont fait supposer qu'il n'y
avait pas de danger à confier à cet homme quelque chose de
notre position.
— Je vous sortirai de là, me dit-il, je vous sortirai de là;
vous en savez plus long que vous ne me le montrez, mais
je me fie à vous par deux raisons puissantes. La première,
c'est que vous n'avez aucun intérêt à me trahir : la seconde,
c'est que, y trouveriez-vous quelque intérêt, vous n'êtes pas
en état d'y penser.
— Pourquoi cela ? lui demandai-je.
— Parce que vous êtes amoureux, me répondit-il brus-
quement.
— Il t'a dit cela ! dit madame de Perbruck avec sur-
prise pendant que mademoiselle de Paradèze baissait les
yeux.
— Oui, ma mère, reprit Saturnin, et cependant, je vous
le jure , je ne lui avais fait aucune confidence qui pût
l'autoriser à me parler ainsi ; mais si vous saviez, ajouta
Saturnin en souriant et en hésitant , combien cet homme
est bizarre, vous ne vous étonneriez pas de cette parole.
Comme moi-même je lui en témoignais ma surprise, il a
ajouté :
— Quand on est jeune, vigoureux, intelligent et beau
garçon, on n'a pas une mine de pendu comme la vôtre, même
(|uand on court le risque d'avoir le cou coupé; et si on est
triste, c'est qu'on est amoureux.
806 LES AVENTURES
— Et il avait deviné juste, n'est-ce pas Saturnin ? dit
madame de Perbruck.
— Oh ! ma mère, s'écria celui-ci, ne m'interrogez pas,
c'est mon secret; que ceux qui l'ont deviné le gardent comme
je veux garder, moi, celui que j'ai pu apprendre. Il y a des
choses qui ne doivent se dire que le jour où elles peuvent
s'avouer sans crainte pour le cœur qui les dit, comme pour
le cœur qui les entend.
Louise tendit la main à Saturnin, et lui dit d'une voix
douce :
— Continuez.
— Eh bien, reprit Saturnin, hier soir, par un bonheur
dont je ne puis me rendre compte, j'ai deviné quel était
l'obstacle qui avait déjà fait manquer vingt fois nos expé-
riences au moment du succès ; je l'ai signalé à celui que
j'aidais dans ses recherches, et alors il m'a sauté au cou en
me disant :
— Demande-moi tout ce que tu voudras et je te le don-
nerai.
Je savais quelle était votre pénurie. Je ne pensais alors
qu'à cela, je lui ai demandé de l'argent. Il m'en a donné
beaucoup plus que je ne l'espérais, beaucoup moins qu'il ne
m'en doit, m'a-t-il dit, car il ne parlait pas moins que de m'as-
socier à ses opérations. Hier soir, cette fortune inespérée, cet
avenir qui s'ouvrait devant moi, m'attrista plus que je ne
puis vous le dire. Quand le cœur souffre d'une douleur
sincère, les faveurs de la richesse le blessent comme une
cruelle raillerie. Que vous dirai-je ? c'est à peine si j'ac-
ceptai une faible partie des propositions qu'il me fit dans
le premier transport de sa joie. Mais ce matin, ce n'était
plus de même; je voulais être riche, je voulais être puis-
sant ; je voulais surtout qu'une seule personne ne payât pas
la rançon de reconnaissance que nous devons à celui qui
nous a sauvés.
— Eh bien ? dit Louise avec anxiété.
— Durant les longues journées , les longues nuits que
nous avons passées avec cet homme, reprit Saturnin, vous
devez penser que notre conversation a dû aborder bien des
sujets divers. Il m'a vingt fois parlé de Robespierre, dont il
DE SATURNIN FICHET. 307
est très-connu, et qui s'intéresse vivement au succès de ses
expériences.
Il m'a même parlé de presque tous les hommes célèbres
et influents de notre époque, avec lesquels il est lié; je
l'interrogeai moi-même à leur sujet, afm de pouvoir mêler
dans mes questions un nom qui nous intéresse tous. Un
jour qu'il me parlait de Robespierre, je lui demandai quel
était ce Julien, en qui son patron avait une si grande
confiance.
— C'est uji enfant, me répondit Leguin: c'est le nom de
cet homme; tête exaltée, qui, sous les empereurs romains,
eût fait un martyr; qui, s'il était né M. le marquis de Saint-
Julien, serait probablement, à l'heure qu'il est, à la tête de
quelque bande vendéenne, mais qui, né dans le peuple, rêve
la liberté comme une déesse sanglante parce qu'il ne l'a pas
vue autrement; ça lui passera.
— Vous le croyez donc capable de générosité?
— Qu'entendez-vous par là? me dit-il.
— Eh bien ! lui dis-je, supposez qu'une jeune fille lui eût
promis son amour, en retour du salut d'un ami qu'il lui au-
rait promis? pensez-vous qu'il lui pardonnerait s'il venait à
découvrir que cette jeune fille a donné cet amour à un autre,
et ne serait-il pas homme à se venger de ce qu'il pourrait
appeler une trahison?
Je tremblais en prononçant ces paroles, tandis que Leguin
me regardait d'un regard scrutateur.
— Diable ! diable! reprit-il, ceci change bien la question;
personne n'aime à être pris pour dupe, et Julien moins qu'un
autre. Il a la tête près du bonnet; tête de fer, qui devient
rouge quand la passion réchaulfc, et qui, dans son premier
mouvement de colère, serait assez folle pour vous envoyer
tous à la Conciergerie; et une l'ois là, Dieu seul pourrait
vous en tirer.
— Mais, fit madame de Perbruck avec inquiùtude, on lui
avait donc dit que c'était Julien qui nous avait sauvés?
— Non, ma mère, repartit Saturnin, mais cet homme sem-
ble doué d'un esprit de divination : je croyais l'avoir inter-
rogé de la manière la plus inditTérente du monde, et il savait
déjà le secret de mon cœur et de mes craintes. Il réfléchit
assez longtemps et finit par me dire :
308 LES AVENTURES
— Laissez revenir Julien, et ne vous avisez pas de lui faire
entrevoir ni vos craintes ni vos espérances. Laissez-moi agir:
si l'affaire est arrangeable, je l'arrangerai; et si Julien n'est
pas raisonnable, nous emploierons les grands moyens.
Voilà ce qu'il m'a dit ce matin, ma mère, voilà ce qu'il
m'a dit, Louise; et si je suis si joyeux, c'est parce que j'es-
père que c'est une bonne nouvelle pour nous tous.
— Oh ! Saturnin, Saturnin î dit Louise en lui prenant en-
core la main, je puis vous le dire à présent, je... Oh! non,
reprit-elle, je n'ose pas, ce serait tenter peut-être le mal-
heur ; attendons le retour de Julien et le salut de Margue-
rite.
Ainsi, ils s'entendaient, ils se comprenaient, mais ni l'un
ni l'autre ne voulait prononcer le mot d'amour, qui errait
sur leurs lèvres, jusqu'à ce qu'ils fussent libres. La conversa-
lion continua, et ce fut dans ce long et doux entretien que
se firent les plus beaux projets de vie obscure, retirée, heu-
reuse. Ce fut aussi alors que Saturnin apprit à sa mère et à
Louise que Guillaume Poiré avait été arrêté. Celte circon-
stance se rattachait d'une façon tout à fait singulière à l'in-
cident qui avait fait connaître à Saturnin l'homme étrange
qui lui promettait sa protection.
Cet homme (et il n'y a pas assez longtemps qu'il est mort
pour qu'on ne nous pardonne pas de cacher son nom sous
celui de Leguin), cet homme était en rapport avec Robes-
pierre, qui était depuis longtemps le véritable dictateur de la
France comme président du comité de salut public. Cet
homme avait plusieurs fois été admis dans le comité, pour
y proposer les moyens qu'il croyait avoir trouvés pour satis-
faire promptement aux besoins de nos armées; il y avait
avait rencontré Marat, et s'était hé avec lui. Ce n'est pas
qu'il partageât en rien l'exaltation furieuse de ce misérable ;
mais Marat avait alors, grâce au club des jacobins, dont il
était le premier meneur, une influence énorme sur les déci-
sions du comité. Leguin allait donc voir Marat pour s'en faire
un appui. Il avait trouvé chez lui Guillaume Poiré, qui servait
d'intermédiaire aux montagnards furieux pour correspondre
avec Carrier. C'était Marat, en effet, qui par ses vociférations
et celles de ses amis de la Montagne avait obtenu de la Con-
vention l'approbation des horribles missives du bourreau de
DE SATURNIN FIGHET. 309
Nantes. Ce lut chez Marat que Guillaume Poiré apprit quelles
étaient les espérances de notre inventeur. Il y vit autre chose
que Robespierre et Marat lui-même; il y vit une excellente
affaire aussi bien qu'un immense service rendu à la républi-
que, et il avait insinué à Leguin que, s'il avait besoin d'argent
pour poursuivre ses essais, il pourrait en mettre à sa dispo-
sition.
L'inventeur avait accepté, en se réservant de fixer la part
qu'il donnerait à Guillaume dans l'exploitation de cette nou-
velle industrie. Ils étaient dans ces termes le jour même où
Saturnin lut rencontré par la Colette et refusa de porter la
lettre dont celle-ci avait voulu le charger. Cette lettre était
plus importante pour Guillaume que n'eût pu le croire Satur-
nin et la Colette elle-même, s'ils en avaient pu lire le con-
tenu. Elle demandait un rendez-vous immédiat à Guillaume.
Ce rendez-vous, auquel Poiré ne put se rendre, puisqu'il ne
reçut pas la lettre, l'eût sans doute sauvé. En eiïet, le matin
même de ce jour notre inventeur se trouvait chez Robes-
pierre au moment où, à force de sollicitations, Julien avait
enfin obtenu de son patron la révocation de Carrier. Robes-
pierre s'y était longtemps opposé, en disant que cette mesure
soulèverait des orages dans le club des jacobins.
A cela Julien avait répondu qu'il était temps de savoir
si c'était la Convention ou le club des jacobins qui gou-
vernail. Alors il avait révélé à Robespierre que les membres
les plus exaltés du club écrivaient sans cesse à Carrier
de frapper sans relâche et sans pitié. « Nous forcerons bien
la Convention à tout approuver, disaient-ils dans leurs
lettres; et si elle résiste, nous savons comment on ren-
verse toutes les tyrannies et toutes les trahisons. » Julien
apprit encore à Robespierre que l'agent de cette correspon-
dance était Guillaume Poiré. Son arrestation était une con-
séquence de la révocation de Carrier. Robespierre y con-
sentit.
Tout cela s'était passé devant Leguin; mais il était si com-
plètement et si constamment absorbé dans ses combinaisons
chimiques, que c'est à peine si l'on prenait garde à sa j)ré-
sence. Il entendit tout cela, et, après avoir fait part à Robes-
pierre des divers essais tentés par lui, il se iclira. Il courut
chez la Colette, pendant que, de son côté, Julien allait chez
18.
910 LES AVENTURES
mademoiselle de Paradèze lui annoncer, comme nous l'avons
vu, la chute de Carrier. Quant à Leguin, il se garda bien de
confier à un papier le secret qu'il venait d'apprendre; mais il
en eût averti Guillaume Poiré, si celui-ci eût reçu la lettre
et fût venu au rendez-vous qui lui était donné.
Mais, comme on l'a vu, la lettre n'était point partie. La
Colette l'avait rapportée à l'homme aux inventions, qui
l'avait prise et jetée dans le feu eh se disant, avec cet indif-
férence qu'il portait à toutes choses :
« Ma foi, j'aime autant qu'il en soit ainsi; il eût peut-être
pris fantaisie à ce rustre-là d'aller faire du tapage aux Jaco-
bins. Robespierre eût deviné d'où était parti l'avertissement,
et je pouvais fort bien me trouver écrasé dans le conflit
comme un maladroit pris entre deux cylindres. »
Saturnin racontait tous ces détails à sa mère et à Louise,
et l'on comprend que cela dut ramener nécessairement là
conversation sur les paroles de Guillaume, au sujet de l'im-
portant secret qu'il croyait posséder, et qui intéressait si vi-
vement madame de Perbruck.
Chacun se perdait en conjectures sur ce que pouvait être
ce secret, et l'on ne doutait pas qu'il ne concernât la fortune
de M. de Perbruck. L'espoir de ressaisir une partie quelcon-
que de la richesse qui lui avait été enlevée n'était pas de
nature à pousser madame de Perbruck ni Saturnin à risquer
la sécurité dont ils jouissaient. Il fut donc décidé qu'on ne
donnerait aucune suite à cette révélation.
L'entretien dont nous venons de rapporter les principales
circonstances avait lieu six jours après le départ de Juhen
pour Nantes, et aucun de ceux qui y prenaient part ne croyait
le revoir de sitôt, lorsque tout à coup, et quand la nuit était
déjà venue, ils entendirent monter rapidement l'escalier, et
presque aussitôt Julien parut. Il arrivait couvert de Iboue,
pâle, brisé, les vêtements eh désordre; il avait fait à cheval
le chemin qui sépare Nantes de Paris, suivant Carrier poste
à poste pour s'assurer qu'il ne tenterait pas de se retirer dans
une ville, dont il eût ameuté la populace. Mais le funèbre con-
ventionnel ne se croyait en sûreté qu'à Paris au miheu du
club des jacobins, et il avait voyagé aussi rapidement qu'il
avait pu. Julien l'avait dohc ramené jusqu'à la barrière sans
que Carrier s'en doutât. Le premier soin de Juhen devait
DE SATURNIN FICHET. 311
être d'aller rendre compte à Robespierre du résultat de sa
mission; mais ce n'était Robespierre ni le comité de salut
public qui tenaient dans leurs mains la récompense que
Julien ambitionnait : c'était Louise, et il était accouru chez
elle. Son entrée fit évanouir tous les rêves de bonheur aux-
quels venaient de se livrer les trois proscrits. L'aspect de
Julien avait en effet quelque chose d'effrayant et de beau à
la fois. Ses longs et blonds cheveux, chassés en arrière par
la rapidité de la course, laissaient à découvert son front pâle
et marbré de rouge ; ses yeux, creusés par six journées de
fatigue et d'insomnie, brûlaient d'un feu sombre et fiévreux.
Un orgueil cruel, une joie flère, animaient son visage.
— Il est à Paris, s'écria-t-il en entrant, Nantes est déU-
vré de son bourreau. Louise, j'ai tenu ma parole.
— Et vous venez réclamer la mienne? dit Louise trem-
blante.
— Pas encore, reprit JuHen : je l'ai abattu, il faut que je
l'achève. Je ne veux pas vous associer aux dangers que j'ai
attirés sur moi : Carrier luttera, car il aura beaucoup de dé-
fenseurs. Ou bien il a agi selon l'esprit de la Convention, et
malheur à ceux qui l'auront arrêté ! ou bien il a abusé abo-
minablement des pouvoirs dont on l'avait investi, et alors il
laut qu'il porte la peine de ses crimes.
— Vous vous êtes assuré sans doute dos n|)puis influents
il In Convention ? dit Saturnin, dont l'âme généreuse admi-
iriit le courage de celui qui lui disputait ses plus chères es-
pérances.
— Ce n'est pas de ce côté que je veux triompher, dit
JuUen; la Convention, dominée par la Montagne, surtout
par cet esprit de corps qui doit vouloir lui faire considérer
comme inviolable chacun de ses membres, la Convention
défendra Carrier tant qu'elle pourra; mais le pourra-t-elle
contre les clameurs que je veux faire sortir du fond de cet
abîme d'iniquités? c'est ce qui ne sera pas, je l'espère Mais
j'oublie que j'ai d'autres devoirs à remplir. A bientôt, Louise,
it bientôt; vous n'avez pas en vain compté sur moi, et je ne
compte pas en vain sur vous, n'est-ce pas?
— Vous n'avez pas oublié Marguerite? lui dit Louise.
— Son salut est dans ses mains, il ne dépend plus que
d'elle.
312 LES AVENTURES
Julien s'éloigna, et la tristesse resta après lui ; malgré les
promesses du nouveau patron de Saturnin, chacun sentait
qu'il serait bien difficile de faire plier une volonté comme
celle de Julien, et de détourner de son but une passion qui
y courait à travers de si puissants obstacles et des dangers si
menaçants.
XVIII
Quelques jours se passèrent ainsi ; Saturnin allait toujours
travailler avec le protecteur que le hasard lui avait donné.
Grâce à l'adresse, à l'intelUgence de Saturnin, cet homme
avait enfin atteint le but tant désiré; il l'avait annoncé au
comité de salut public, mais au lieu d'accepter la récom-
pense nationale qui lui était oiTerte, il s'était modestement
refusé aune ovation de paroles : il voulait attendre, disait-il,
d'avoir mieux mérité de la patrie : ce moyen de mieux
mériter de la république était de donner à son invention
tous ses résultats, et pour cela il s'était engagé à fournir
à l'administration tous les cuirs dont elle pouvait avoir
besoin.
L'Etat, pressé qu'il était, les eût payés plus cher qu'au-
trefois, à la condition d'être approvisionné rapidement. Notre
inventeur eut donc cause gagnée en les offrant au même
prix, et en se contentant, disait-il, d'un bénéfice moindre
que celui des autres fournisseurs.
Saturnin se trouvait chez Leguin le jour de cette impor-
tante nouvelle, et nous croyons devoir répéler à nos lecteurs
leurs entretiens pour leur faire connaître l'homme bizarre
qui a conquis une réputation considérable, non-seulement
par ses talents, mais encore par ses immenses spéculations,
sa fortune colossale et son originalité excessive.
Il rentra dans le modeste appartement où l'attendait Sa-
turnin, en s'écriant ;
DE SATURNIN FIGHET. 313
— Le voilà ! le voilà I
— Qui donc ?
— Mon marché, dit-il en jetant quelques papiers sur la
table; ma fortune est faite et la tienne aussi, car je compte
sur toi. Nous allons monter une maison maintenant... il
me faut un vaste local, il me faut des ouvriers, des commis;
il me faut des machines... dans huit jours il faut que tout
cela marche.
Il se jeta sur une chaise, ôta son habit crasseux, prit une
plume,',du papier, et se mit à faire des chiffres. Une ardeur
étrange brûlait dans cet homme, ses yeux lançaient des
rayons, ses nerfs s'étaient tendus, son visage avait une
expression inspirée, et, selon le langage de Diderot, son
front fumait.
— Ecoute-moi, reprit-il. Je leur ai fait la partie belle; ils
ne peuvent pas se plaindre : je ne demande que quinze pour
cent de bénéfice. Je t'en donne un ; j'en donne un demi à la
Colette. C'est une bonne fille qui m'a compris et qui m'a
prêté jusqu'à son dernier bijou pour faire nos essais. J'ai
besoin encore d'un et demi pour trouver des capitaux et
pour faire ordonnancer mes paiements. Il me reste donc
douze pour cent... Je suis riche, je gagne trois millions cette
année.
— - Avec douze pour cent ?
Le calculateur se mit à rire.
— Ah ! toi aussi tu ne comprends pas ! Je te croyais plus
fort que le comité, à qui j'ai prouvé que je n'aurais guère que
cinquante mille francs de bénéfice. Suis-moi bien. J'ai be-
soin de cinq cent mille francs pour commencer; je les
trouverai. Je donnerai cinq cent mille francs de bénéfice
avec un.
Saturnin le crut fou. L'homme aux inventions se tordit de
rire sur sa chaise.
— C'est pourtant bien simple, dit-il ; c'est bête comme
deux et deux font quatre... mais aussi, c'est comme le nou-
veau monde; il fallait le trouver... Quoique, ajoula-l-il, il
n'y ait pas de petit commerçant qui n'en fasse autnul sans
s'en douter. Comprends-moi bien : J'ai là cinq cent mille
francs; j'achète avec cela pour un million do marchandises,
sur lesquelles je paie trois cent mille comptant ; mes frais de
314 LES AVENTURES
fabrication en absorbent deux cent mille. Voici donc mon
compte : un million d'achat, deux cent mille de main-
d'œuvre, douze cent mille à douze pour cent de bénéfice,
soit cent quarante mille francs... C'est juste l'opération que
faisaient nos devanciers. Seulement, ils achetaient leurs
marchandises à un an et dix-huit mois de date, de façon
qu'ils les avaient complètement payées quand ils pouvaient
les livrer au commerce, puisque leur opération durait près
de deux ans. Ajoutons à cela qu'ils avaient dépensé, argent
comptant, deux cent mille francs à les faire fabriquer; ajou-
tons encore les frais généraux de leurs établissements pour
ces deux années, leur entretien, etc., etc. Les plus habiles fai-
saient rapporter à leurs capitaux de huit à neuf pour cent.
Eh bien! comprends-tu. Saturnin? ce bénéfice, moi je
l'obtiens avec un capital beaucoup moindre ; et comme l'opé-
ration, au heu de durer deux ans, dure de quinze à vingt
jours, je renouvelle mes bénéfices de quinze à vingt ibis par
an. Maintenant, calcule qu'au lieu de borner ma fabrication à
ce que pouvaient me procurer ces cinq cent mille francs, je la
double au quatrième mois, j'opère sur deux millions d'achat,
et dans un an j'aurai remboursé mon prêteur en doublant
son capital, je t'ai fait gagner deux cent mille francs et ma
fortune est commencée.
— C'est-à-dire qu'à ce compte Votre fortune est faite.
— Ma fortune ! dit l'homme à projets, est-ce qu'un homme
est riche avec deux ou trois millions? Eh ! mon Dieu, ne vis-
tu pas avec deux femmes qui avaient le double de cela et
qui sont aujourd'hui obligées de travailler pour manger?
Gela ne leur fût pas arrivé si elles avaient eu des capitaux
prudemment placés en Angleterre, en Autriche, en Espagne;
que diable ! toutes deux les nations ne se mettent pas à dan-
ser la carmagnole le même jour! Mais ces nobles n'ont ja-
mais eu la moindre prévoyance.
— Pensez-vous que jamais prudence humaine pût prévoir
la proscription, la spoliation poussées aux excès que nous
voyons ?
L'inventeur regarda Saturnin d'un air ébahi.
— Comment! qui pouvait savoir? mais il y a dix ans que
c'est une chose claire comme le jour. La maison s'en allait
en ruine et il fallait que ce fût la noblesse qui l'abattît pour
DE SATURNiN FICHET. 315
la reconstruire, mais elle était trop malavisée, trop suffisante
et trop ignorante pour le faire. Eh! mon Dieu, la leçon est
terrible, ce me semble, et pourtant il n'y a pas six mois que
des fous proclamaient Louis XVII dans la Vendée, et il y en
a qui recommencent dans la Bretagne. Vous tous, car je sais
que tu es de ce monde-là, vous vous imaginez encore que
vous rétablirez l'ancien ordre de choses. Sache bien, pour
ton avenir, que l'on peut tout faire en ce monde, excepté de
recommencer le passé; s'il en était autrement, je ne vois pas
pourquoi nous ne serions pas Romains, ou Egyptiens, ou Phé-
niciens, ou tout simplement sauvages comme nos ancêtres :
mais attendu que si, dans tous les temps, il y a eu un nombre
donné d'imbéciles ou de vieillards pour trouver que le passé
était préférable au présent, il y a eu un nombre décuple de
jeunes gens et d'esprits aventureux pour supposer que l'ave-
nir vaudra mieux que tout ce qui a vécu, cela n'est jamais
arrivé. Mais nous avons à nous occuper d'autre chose que de
politique. Voyons, où en es-tu avec Julien?
(^clui-ci raconta à son protecteur ce que Julien avait dit.
— C'est un enragé, il réussira, reprit Leguin, et nous au-
rons bien de la peine à le faire renoncer à sa maîtresse.
— Ce mot 1... s'écria Saturnin.
— Oh! ne discutons pas sur les expressions, ell6 est tout
ce que tu voudras ; le fait qui domine tout ceci, c'est qu'il en
veut... et il en veut à tout prix.
— Peut-être ne l'aime-t-il pas autant que vous le pensez.
— Un homme qui a fait presque une révolution politique
pour obtenir une femme, et qui se la voit souffler ! s'écria
Leguin ; mais si j'étais à sa place, je mettrais tout à feu et à
sang... si toutefois je pensais jamais qu'une femme vaut la
moitié de tout ce bruit-là; mais il y a des hommes faits
comme ça... et Julien est du nombre.
— N'avez-vous donc plus d'espoir?
— Est-ce que je ne t'ai pas promis de te sauver. Saturnin?
dit cet homme. J'écarterai Julien, et je réussirai, dussé-je le
faire bouillir dans une des chaudières de ma future fabrique !
je te l'ai promis, et je réussirai, dussé-je faire sauter la Mon-
tagne tout entière! Ah? ah 1 tu me regardes avec stupéfac-
tion, tu te dis que je suis un fou... Laisse-moi faire, te dis-
je... Ah! ils voulaient me donner une couronne de chêne!...
316 LES AVENTURES
Nenni, nenni! Je veux de l'or; c'est la grande puissance,
vois-tu, mon garçon, la force supérieure à toutes les autres...
Royauté, république, oligarchie, tout cela ce sont des noms ;
le vrai pouvoir c'est l'or !
Tel était l'homme en qui reposaient toutes les espérances
des héros de notre récit. Qu'on nous permette de montrer à
nos lecteurs quels adversairres il avait à combattre et par
quels moyens il devait agir contre eux.
Plus d'un mois s'était passé depuis le retour de Julien, et
rien de ce qu'il avait promis n'était accompli. Quelle en était
la raison ? Peut-être la trouvera-t-on dans l'entretien sui-
vant. Il faisait à peine jour, une lampe veillait sur une misé-
rable table de bois de noyer, devant laquelle était assis un
jeune secrétaire écrivant sous la dictée d'un homme au vi-
sage étroit, pincé, aux lèvres minces, au front fuyant; ses
yeux petits et mquiets se cachaient sous la proéminence des
sourcils. Il dictait d'un ton emphatique et d'une voix traî-
nante et théâtrale. Enfin il arrive à cette phrase :
« Je suis fait pour combattre le crime et non pour le gou-
» verner; le temps n'est pas encore arrivé où les hommes de
» bien pourront servir impunément la patrie. »
Cet homme qui dictait, c'était Robespierre; celui qui écri-
vait, c'était Julien.
— En voilà assez, dit Robespierre en se jetant sur une
chaise. Puis il ajouta :
— Qu'en penses-tu?
— Que la première partie de cette phrase est juste et que
tu apprendras que la seconde partie de cette phrase ne l'est
pas.
— Tu te trompes, Julien, ce discours que je viens d'écrire
est mon testament de mort.
— Te laisserais-tu ainsi abattre, toi le véritable souverain
de la France ?
— Louis XVI aussi a été le véritable souverain de la
France !
— D'où te vient ce découragement, lorsque le peuple est
pour toi?
— Ah! dit Robespierre en se levant, quelle faute nous
avons faite en censurant Lebon et en rappelant Carrier! C'est
toi qui l'as voulu!
DE SATURNIN FICHET. 317
— Penses-tu à ce qu'il faisait?
— Et que faisions-nous à Paris? Que faisait Fouquier lors-
qu'il dressait l'échafaud dans la salle même des audiences?
— Mais le comité le lui a fait défendre.
— Le comité, oui, le comité, dit Robespierre avec impa-
tience, mais non pas moi.
— Mais enfin, reprit Julien, songe à la différence. Dans
cette capitale de six cent mille âmes, c'est à peine s'il tombe
soixante têtes par jour, tandis qu'à Nantes, dans une ville de
soixante mille habitants, on en massacrait jusqu'à cinq cents
dans une journée!
— Mais c'était au centre de dix départements révoltés,
c'étaient pour la plupart des rebelles. Ahl nous avons reculé
d'un pas : on nous repoussera jusqu'au pied de la guillo-
tine!
— Mais tes amis ne te défendront-ils pas?
— Je me défendrai, crois-moi, et par tous les moyens.
J'attends Saint- Just, mon frère revient; Couthon mourra
avec moi ; Lebas est sûr ; Henriot, Dumas, me pressent d'en
finir.
— Toute la Montagne t'appartient.
— C'est elle qui me menace. J'ai demandé à Barrère de
me sacrifier Léonard Bourdon, Vadier, Tallien et ce Carnot
qui se pare si insolemment du succès de nos armées : Bar-
rère ne veut pas.
Julien se tut, et Robespierre s'écria dans un vif mouve-
ment d'humeur :
— Ah ! sans cette bataille de Fleurus, sans ce succès,
je n'en serais pas là! Si nous avions été vaincus, il au-
rait bien fallu sauver la France, et alors on serait revenu à
moi.
— Et alors, dit Julien, on aurait compris la nécessité de
nouvelles rigueurs.
— A propos , sais-tu ce que le comité a décidé re-
lativement aux membres du tribunal révolutionnaire de
Nantes ?
— Mais, dit Julien en hésitant, il parait que le procès va
commencer sous peu de jours.
— Je ne le veux pas! je ne le veux pas! dit Robespierre.
J'avais écrit à Billaut que je ne voulais pas qu'on donnât
31S LES AVENTURES
aux ennemis de la république le spectacle de législateurs qui
font condamner ceux qui ont exécuté leurs ordres. Ecris sur-
le-champ à Gambon que je m'y oppose. Ne serait-ce pas les
irriter davantage ?
— Mais les modérés ?
— Que m'importe? ils veulent ma tête! un grief de plus
ne les rendra pas plus acharnés ou plus puissants, et cela
me conserve Carrier. D'ailleurs, cela fera bon effet aux
Jacobins.
Julien écrivit sans oser faire d'autres observations, mais
lorsqu'il eut fini, il tendit la lettre à Robespierre en lui
disant :
-- Que n'allez-vous en personne au comité pour y dicter
votre volonté ? voilà plu^ de quarante jours que vous n'y
avez paru.
— Je n'y rentrerai que le jour où le cabinet actuel aura
cessé d'être, pour être remplacé par un autre où je ne trouve
plus d'orgueilleux comme Billaut, d'insolents puritains
comme Carnot et de fripons comme Gambon.
— Et quand comptez-vous les attaquer?
— Quel est le quantième du mois?
— G'est aujourd'hui le 5 thermidor.
— Saint- Just arrive le 8 : il a un rapport foudroyant con-
tre Garnot; mon frère sera ici demain... nous serons prêts
le 8. Ecoute; il faut que les jacobins soient nombreux ce
jour- là... Qu'est donc devenu un certain Gincinnatus? cet
homme était chaud.
— Tu sais bien, dit Julien, qu'il a été arrêté à l'occasion
du rappel de Garrier ; il était son correspondant.
— Il faut lui rendre la liberté... il le faut... les jacobins le
reverront avec plaisir; charge-toi de cela.
— Mais il faudrait un ordre écrit.
— Ah ! dit Robespierre en regardant attentivement Julien,
déjà! tu as déjà peur?
— Moi! dit Julien avec exaltation; tu te trompes. Get
homme peut perdre quelqu'un à qui je m'intéresse, mais
périsse celle que j'aime et toutes mes espérances plutôt
que de laisser croire que je puis t'abandonner à l'heure du
danger.
Robespierre tendit la main à Julien,
DE SATURNIN FiCïlET. 319
— Non, lui dit-il, tu es un enfant et je ne jouerai pas ton
bonheur dans la partie que je vais engager. Il en est encore
temps, sauve celle que tu aimes; peut-être dans trois jours
ne pourrai-je plus la protéger, ni toi non plus.
Julien ne répondit pas encore cette fois, et Robespierre,
après lui avoir donné quelques instructions, le quitta et
se rendit à la Convention, où il était encore tout-puissant.
Le même jour, Julien reçut un petit billet de Leguin;
l'invitation était fort pressante, et Julien s'y rendit en toute
hâte.
Il trouva Saturnin qui s'occupait activement d'organiser
l'exploitation de son protecteur.
— Pourquoi m'as-tu fait mander ? dit Julien à Leguin.
— Le voici; écoute-moi et réponds-moi franchement.
Quand est-ce donc que les membres du tribunal révolution-
naire de Nantes seront mis en accusation?
— Je ne sais, dit Julien froidement.
— En ce cas, nous pouvons causer?
— Bien volontiers.
— Ecoute-moi bien, Julien; je n'ai jamais rien demandé
à personne, il faut que tu m'obtiennes aujourd'hui une
grâce.
— Laquelle ?
— Il faut que tu m'accordes la mise en liberté d'un homme
qui est initié à l'affaire de Carrier?
— De qui donc?
— D'un certain Guillaume Poiré.
— Et pourquoi t'intéresses-tu à cet homme?
— Parce que lorsque je manquais d'argent pour faire les
expériences nécessaires à ma grande entreprise, il m'en a
prêté généreusement. Ceci était bien peu de chose en appa-
rence, mais ça a été immense pour moi et la république, et
je veux l'en récompenser. Si l'on ne fait pas le procès des
Nantais maintenant, c'est qu'on ne le fera jamais, ou bien si
on le fait, ce sera avec celui de beaucoup d'autres, et, ma
foi, en ce cas, Dieu sait qui y passera ! Veux-tu me faire
obtenir la grâce de cet homme ?
— Il y a deux heures, Robespierre m'en a parlé, cl je l'ai
décide à le laisser en prison.
— Le prolocteur de Saturnin se mordit les lèvres.
320 LES AVENTURES
— Eh bien, dil-il, n'en parlons plus.
Julien, préoccupé de la résolution de Robespierre, reprit
cependant après un moment de silence :
— Du reste, dans trois jours ce n'est peut-être plus ni à
moi ni à Robespierre qu'il faudra t'adresser pour avoir sa
grâce.
— Oh ! fit l'homme à projets, c'est bien.
Cette conversation n'eut pas d'autre résultat.
Saturnin avait paru y rester complètement étranger ; ce-
pendant il l'avait suivie avec une cruelle anxiété. Les mo-
tifs qu'il avait pour cela étaient plus puissants qu'on ne peut
se l'imaginer ; en effet, les voici.
XIX
La veille de ce jour, la Colette était -allée à l'Abbaye voir
une de ses camarades, qui avait été incarcérée pour avoir
paru sur la scène avec un nœud de rubans blancs dans les
cheveux. Arrivée dans la prison, la danseuse s'était souvenue
que Guillaume Poiré s'y trouvait enfermé, et elle avait de-
mandé à le voir. On n'avait pas pu le découvrir, ou plutôt
personne n'avait voulu se donner la peine de l'avertir; mais
à côté de la Colette se trouva une femme prisonnière aussi,
et qu'on avait employée au service de la maison. Cette
femme était Marguerite. Julien, en lui faisant accorder ces
fonctions, l'avait mise à l'abri d'une condamnation immé-
diate; en effet, on sait de quelle façon les victimes étaient
dénoncées à l'accusateur public : des hommes appelés mou-
tons, et que personne ne connaissait, s'introduisaient dans
les prisons, espionnaient ceux qui étaient enfermés, et, selon
la passion ou le caprice qui les poussaient, ils faisaient une
liste qu'ils envoyaient à l'accusateur public. Une fois dé-
signées, les victimes étaient perdues; il n'y avait pour
I
DE SATURNIN FICHET. 321
ainsi dire ni accusation ni défense; du nioment qu'on pa-
raissait devant le tribunal révolutionnaire, on était con-
damné.
Il résultait de cet état de choses que la moindre haine vous
envoyait à la mort, comme la moindre protection pouvait
vous sauver. Julien, toujours armé du nom puissant de Ro-
bespierre, avait dit au directeur de la prison que son patron
entendait que la fille appelée Marguerite ne fût mise en accu-
sation que sur son ordre. Il n'en avait pas fallu davantage
pour que son nom n'eût point été porté sur une des listes
faites par les agents de Fouquier.
Donc, Marguerite, ayant entendu nommer Guillaume Poiré,
écouta la conversation de la Colette, et l'entendit bientôt dire
à sa camarade :
— Dis donc, te souviens-tu de ce beau garçon si gai, si
amusant. Saturnin Fichet?... eh bien, je l'ai retrouvé au coin
d'une rue faisant le métier de commissionnaire.
A ces mots, Marguerite s'était approchée de la Colette et
lui avait demandé ce qu'était devenu Saturnin. La Colette, on
l'a sans doute deviné, avait toutes les confidences deLeguin,
lequel avait toutes celles de Saturnin.
Femme qui sait un secret d'amour et qui est 'interrogée
par une autre femme, manquerait plutôt à sa nature que de
ne pas dire sur-le-champ, non-seulement tout ce qu'elle sait,
mais encore tout ce qu'elle suppose.
Marguerite apprit donc de la Colette la nouvelle position
de Saturnin et son amour pour une personne qui demeurait
avec sa mère. A cette révélation, Marguerite tressaiUit et
demanda pourquoi Saturnin n'épouserait pas cette jeune per-
sonne, puisqu'il l'aimait et qu'elle l'aimait aussi sans doute.
La Colette lui répondit que la jeune fille avait promis
d'épouser Julien, et qu'elle ne pouvait pas lui manquer de
parole, attendu que le secrétaire de Robespierre tenait dans
ses mains la vie d'une jeune fille qui l'avait sauvée en se
dénonçant à sa place. Elle ajouta que cette demoiselle
aimait mieux renoncer à son amour, épouser Julien et
même mourir s'il le fallait que de laisser condamner la pri-
sonnière.
Marguerite avait écouté ces confidences la pâleur sur le
322 LES AVENTURES
froftfc; la Colette, la voyant essuyer quelques larmes, lui dit
alofs :
— Eh bien I qu'est - ce que cela vous fait , cette his-
"Ipire?...
— Je ne puis vous l'apprendre, repartit Marguerite , mais
dites à Saturnin de la part de la prisonnière de Douches
qu'il n'a plus rien à craindre ni de Julien, ni de personne au
monde, mais qu'il faut qu'il voie Guillaume Poiré ; il y va de
son bont^eur.
La Colette n'avait eu rien de plus pressé que de raconter
cette conversation à son dévoué, comme elle appelait le ci-
toyen Leguin; celui-ci en avait fait part à Saturnin, et ni
l'un ni l'autre ne doutèrent que cela n'eût rapport au secret
important qui, selon le dire de Guillaume Poiré, regardait
madame de Perbruck. Saturnin voulait à toute force aller
voir Guillaume; son nouvel ami s'y opposa.
— Oii iras-tu demander un permis sans dire pourquoi tu
veux voir Guillaume ? Diras-tu que c'est pour des affaires de
famille ? on ne doit point avoir d'affaires de famille avec un
suspect par le temps qui court. Moi j'ai tout au contraire
une raison bien simple ; je dois de l'argent à ce Guillaume,
et encore ferai-je mieux de dire que c'est lui qui m'en doit :
on ne comprendrait pas qu'un homme qui n'y est pas forcé
allât rendre de l'argent à un prisonnier qui peut être exécuté
dans quelques jours. Je verrai ce Guillaume Poiré, et je
saurai ce qu'il veut nous vendre.
— Nous vendre ! dit Saturnin.
■— Si tu connais quelque peu Guillaume Poiré, tu dois
savoir qu'il ne possède rien qu'il ne soit prêt à échanger
contre de l'argent, excepté peut-être sa tête. Comme elle est
un tant soit peu entre nos mains, nous tâcherons qu'il l'es-
time à la valeur de son secret, sinon nous le paierons en
d'autre monnaie.
Le lendemain de ce jour, le protecteur de Saturnin se ren-
dit à l'Abbaye avec un permis qu'il avait demandé au maire
Fleuriot.
Leguin savait comment il fallait traiter avec l'ex-jar-
dinier.
— Je suis venu te voir, dit-il à Guillaume Poiré pour régler
DE SATURNIN FICHET. 323
nos comptes, car je le dois de l'argent, et je ne me soucie
pas d'avoir affaire avec des héritiers.
Cette façon d'entrer en matière fit pâlir Guillaume
Poiré.
— Ah I dit-il d'une voix tremblante, tu penses donc que
mon affaire sera bientôt faite ?... L'infâme conspiration qui
se trame dans les prisons est donc sûre du succès?
— Ah ! dit l'inventeur d'un ton indifférent, il y a donc une
conspiration ?
— Oui, oui, il y a ici des aristocrates qui commencent à
lever le nez. C'est une femme appelée la Cabarrus qui leur
donne toutes ces espérances; elle est en correspondance
avec Tallien, j'en suis sûr. Va, va, je sais le secret, et j'en
avertirai Robespierre. Je ne suis pas encore mort.
Leguin écouta cette révélation avec la plus profonde indif-
férence.
— Ça ne nous empêchera pas de régler nos affaires, lui
dit-il. Je ne sais pas ce qui se passe, mais il y a deux chances
contre une pour que lu sois expédié, et je veux me mettre
en règle.
— Comment! deux chances contre une?... fit Poiré en
pâlissant de nouveau.
— Tu sais que je ne me mêle pas d'affaires politiques,
mais dans mon petit jugement voici ce qui va arriver : il
faut que la lutte se décide entre Robespierre, Saint-Just, les
jacobins, Biliaud-Varennes, Tallien, Barras et les autres. Si
Robespierre est battu. Carrier, toi et les autres vous y passe-
rez; voilà une chance contre toi.
— Sans doute, répliqua Poiré; mais si Robespierre
triomphe?
— Tu as une chance pour toi, c'est juste; mais il est
possible que l'on s'arrange, que l'on se réconcilie; or, si
cela a lieu, cela se fera comme toujours, en faisant payer
aux petits les sottises des grands. Peut-être les comités
abandonneront-ils à Robespierre Barras et Maillard, et
Robespierre abandonnera au comité Carrier et toute sa
séquelle.
Guillaume devint vert. Leguin continua.
— Ça te fait deux chances d'y passer, sans compter que
si Robespierre triomphe, il est bien capable de faire pour
324 LES AVENTURES
son compte ce qu'il ne veut pas se laisser imposer par les
autres, ce qui te ferait une troisième chance d'être guillo-
tiné; mais ce n'est qu'une supposition, et je ne veux pas te
ravir toute espérance; voyons, comptons.
— Mais, reprit Poiré tremblant, que ferais-tu à ma
place ?
— Ma foi, je tâcherais de sortir d'ici pendant que les car-
tes sont brouillées et que la partie n'est pas engagée.
— Mais le moyen ?
— Tu as, à ce qu'il paraît, attrapé le secret d'une conspi-
ration; vends- le pour ta liberté.
— Eh bien, soit, dit Guillaume.
— Mais, reprit Leguin, ce serait peut-être encore un
mauvais moyen ; on se servirait de toi, et tu serais bien
plus sûr encore d'y passer si on ne réussissait pas; car si
ceux que tu dénoncerais avaient le dessus, ils ne te manque-
raient pas, et ce serait justice.
— C'est égal, dit Poiré, je verrai... j'essaierai.
— Dans ces sortes d'affaires-là, le meilleur, vois-tu, c'est
de se rapetisser, de se réduire à rien, de se faire mettre
à la porte comme un prisonnier inutile. Est-ce que tu n'as
pas d'amis?
— Des amis? dit Poiré; est-ce qu'on a des amis?
— Ah! tu as raison, fit Loguin en riant, j'ai dit une
bêtise ; mais quelquefois on peut intéresser quelqu'un de
puissant, parce qu'on peut lui rendre un service ou qu'on
possède un secret qui peut le compromettre.
— Eh bien ! j'écrirai à Barras que je sais ses menées, et
Barras...
— Barras te dira que tu as menti ; te sauver serait un
aveu qu'il ne fera pas : c'est prendre le plus court chemin
pour aller à la guillotine. Mais comment, toi, qui as vécu à
Nantes où il s'est passé tant de choses, où il y a eu tant
de nobles compromis, tu ne sais rien qui intéresse l'un
d'eux?
— Et quand je saurais quelque chose, dit Guillaume en
observant Leguin, est-ce que la protection des nobles ,est
bonne à quelque chose?
— Que tu es bétel dit notre homme ; est-ce qu'ils n'ont
pas des sœurs, des femmes, des parentes? et crois-tu que
DE SATURNIN FICHET. 325
!ps représentants soient tous des Gâtons? Je ne puis pas
tout te dire, mais enfin on essaie.
Guillaume comprit enfin ce dont on voulait lui parler.
— Connais-tu, dit-il à Leguin, alors une certaine mar-
quise de Perbruck ?
— Perbruck ? oui, je crois que je connais quelque chose
comme ça.
— Crois-tu qu'elle soit puissante ?
— Si elle est jeune, il y a chance; si elle est vieille...
n'y compte pas.
— Elle est vieille.
— A-t-elle une fille?
— Non, mais un fils dont elle ne soupçonne peut-être
pas l'existence.
— Eh bien! ce fils-là peut être puissant, lui ; mais je ne
connais pas déjeune Perbruck; il me semble qu'il a péri à
l'aiïaire du château de la Rouarie.
— C'est un autre, fit Guillaume en baissant la voix, et je
sais par une prisonnière de l'Abbaye qu'il vit et qu'il est à
Paris.
— Alors on peut le retrouver; il s'appelle aussi Perbruck?
-- Non, on l'appelait autrefois Saturnin Fichet.
— Saturnin Fichet... je connais ça... c'était un petit jeune
homme qui fréquentait, avant la révolution, les coulisses
des théâtres des boulevards.
— Précisément.
— La Colette m'en a parlé, elle l'a retrouvé, je crois; et
il paraît qu'il est en passe d'arriver; il est... mais je m'en
informerai mieux.
— Ah! bien, dit Guillaume en souriant, il faut le retrouver.
— Mais quel avantage pourrais-tu procurer à ce garçon
pour qu'il s'intéressât à toi, dit Leguin, ou qu'il poussât ses
amis à s'y intéresser? car je me rappelle maintenant que la
Colette m'a dit qu'il avait des amis.
(iuillaume Poiré regarda son interlocuteur et lui dit tout
il (toup :
— Tu viens de sa part.
— Tu es un imbécile, repartit froidement Leguin ; mais
comme je n'ai pas le temps de te le prouver, fais comme si
je venais de sa j)art. Que peux-tu pour ce jeune homme?
326 LES AVENTURES
Allons, parie, dépêche-toi ! J'ai autre chose à faire, et je te
préviens qu'une fois nos comptes réglés, je ne remets plus
les pieds dans cette maison, à moins que je ne puisse t'être
bon à quelque chose, ce qui ne me paraît pas probable, si
tu gardes si précieusement les secrets qui pourraient te
sauver.
— Ecoute donc, lui dit Guillaume Poiré, et tâche de voir
si tu ne peux pas tirer parti de ce que je vais te confier.
Après tout, le secret n'est pas d'une grande importance; ce
qui est essentiel, c'est d'en avoir les preuves, et la preuve,
je ne la donnerai qu'à bon escient.
— Je t'écoute, dit Leguin.
— Il faut te dire, reprit Poiré, que lorsque je fus appelé
à Paris pour témoigner contre Morillon, qui m'avait fait
arrêter illégalement, un certain Mathurin Fichet, qui habite
Nantes, me chargea de savoir à Paris si son frère, qui ve-
nait de mourir en émigration, n'avait pas laissé en France
quelque valeur ou quelque titre de propriété chez le notaire
qui était chargé de ses affaires. Il me donna à cet effet une
lettre pour ledit notaire, chez lequel je me rendis. Celui-ci
me remit un compte d'intérêts, quelque argent que je fis
passer à Fichet, et un tas de paperasses que je me réservai
d'examiner plus tard. C'étaient les comptes de la gestion de
la fortune de M. de Perbruck, au milieu desquels je rencon-
trai par hasard un paquet dont la suscription m'étonna
étrangement; il était cacheté et portait ces mots :
« Pour madame la marquise de Perbruck, soit après ma
mort, soit après celle de son mari, si par hasard je ne pou-
vais revenir en France. »
— Diable ! fit l'interlocuteur de Poiré : et tu supposes que
dans ce paquet il y a un secret qui intéresse grandement la
[uise ?
Oui, répondit Poiré, la marquise et surtout son fils
Saturnin Fichet.
— Comment, Saturnin Fichet? dit Leguin en jouant le
plus grand étonnement; Saturnin Fichet est le fils de la mar-
quise de Perbruck ?
— Parfaitement, dit Poiré, ce paquet contenait une décla-
ration dont je ne me rappelle pas précisément les termes,
mais qui est à peu près ainsi conçue :
DE SATURNIN FICHET. 327
« Sur le point de quitter la France et ne sachant si l'ave-
nir me permettra de dire la vérité, je déclare que M. le mar-
quis de Perbruck, mon maître, m'introduisit une nuit dans
l'appartement de madame la marquise, qui venait d'accoU-
cher d'un enfant du sexe masculin, ma femme s'y trouvait
déjà : alors il nous répéta ce qu'il nous avait dit, c'est qu'il
entendait ne pas reconnaître cet enfant comme son héritier
légitime, mais qu'il consentait à le laisser vivre, à condition
qu'il passerait pour mon fils et celui dé ma femme. La mar-
quise protesta contre la déclaration de son mari; et quoique
j'ignore la raison qui a pu dicter à M. le marquis la conduite
qu'il a tenue, je puis et je dois certifier devant Dieu que ma
femme et moi nous restâmes convaincus de l'innocence de
la marquise. M. de Perbruck lui-même l'avoua dans le cours
de la discussion qui eut lieu, mais il menaça tant de ibis ma-
dame la marquise de Perbruck de la déshonorer publique-
ment si elle ne sacrifiait pas la position de son enfant, que la
pauvre femme consentit à ce qu'il passât pour notre fils.
L'enfant nous fut remis et fut baptisé à Saint-Germain, sous
le nom de Saturnin Fichet. Le marquis était présent au bap-
tême et à la déclaration que je dus faire, de façon que l'acte
de baptême est parfaitement régulier. Cependant quelques
jours après je remis au prêtre, qui avait fait le baptême et
écrit l'acte de naissance, un paquet cacheté où se trouve Une
déclaration en tout semblable à la présente. Cette déclara-
tion est signée de moi et de ma femme, ainsi que celle-ci.
Nous les avons faites dans l'intention de rendre un jour à
l'enfant proscrit le nom et le rang qui lui appartiennent, et
pour aider sa mère dans les preuves qu'elle pourrait vouloir
faire de la légitimité de l'enfant. Si je n'ai pas plus tôt révélé
ce secret, et si je ne le révèle pas encore, c'est que je suis
bien convaincu que si M. le marquis de Perbruck savait que
son fils ou sa femme sont à même de réclamer contre cette
suppression d'état, il n'est aucun moyen qu'il n'employât
pour faire disparaître ces pièces et au besoin l'enfant qu'elles
concernent. »
Guillaume Poiré avait si facilement débité le texte de la
déclaration, que son interlocuteur comprit qu'il l'avait ap-
prise par cœur.
— Diable l diable! dit Leguin après un moment de réflexion.
328 LES AVEiNTURES
voilà qui est grave et formel, et s'il n'y a pas matière à une
reconnaissance immédiate et à une prompte restitution d'é-
tat, il y a au moins matière à un bon procès. Seulement,
ajouta-t-il négligemment, par le temps qui court, il n'y a
pas grand avantage à prouver qu'on est le fils d'un marquis
rebelle, et il est bien possible que Saturnin, s'il en a le pou-
voir, refuse de se remuer pour obtenir de toi des papiers
dont il ne voudrait pas se servir; ce n'est pas là une grande
chance de salut.
— Tu crois? dit Poiré, qu'alarma l'indifférence de Leguin.
— Mais, reprit l'inventeur, il y a encore des gens assez
fous pour tenir à ces choses-là, peut-être Saturnin Fichet
est-il du nombre; dans tous les cas, la Colette s'en infor-
mera, et je te ferai savoir la réponse. Combien demandes-tu
de ces papiers?
— J'en veux, dit Poiré, cent mille écus, outre ma liberté.
— Allons, allons, dit tranquillement Leguin, faisons nos
comptes.
— Mais, dit Guillaume en l'interrompant, s'il ne peut me
donner cent mille écus, je me contenterai de la moitié.
— Et où diable veux-tu qu'il les prenne? les biens de son
père doivent être confisqués. Quand je t'ai dit qu'il était en
passe de faire son chemin, cela voulait dire qu'il ne mourait
pas absolument de faim ; il me semble que s'il te procurait
la liberté, ce serait assez te payer un secret qui, vu la posi-
tion des choses, lui rapportera probablement des dangers et
pas le sou.
Guillaume Poiré voulut faire encore quelques objections,
mais celui à qui il avait affaire l'alarma si bien sur le péril
de sa position, que Guillaume Poiré consentit à remettre la
déclaration en question le jour même où il serait rendu à la
liberté.
Or, cette explication avait eu lieu la veille du jour où Ro-
bespierre avait dicté à Julien ce fameux discours que, dans
un juste pressentiment, il avait appelé son testament de
mort. Comme on l'a vu, Leguin s'était hâté d'appeler Julien
et de lui demander l'ordre de mise en liberté de Guillaume
Poiré. On a vu aussi que la démarche faite auprès de Julien
fut tout à fait infructueuse.
Après sa sortie, Saturnin se montra désespéré de ce
DE SATURNIN FICHET. 329
premier échec, car il avait fait part à sa mère de l'exis-
tence de cette pièce importante, et madame de Perbruck,
que tourmentait sans cesse le remords d'avoir perdu la po-
sition de son lils, madame de Perbruck, disons-nous, avait
accepté cette espérance avec un enthousiasme tel que
Saturnin tremblait à la pensée de la douteur qu'elle éprou-
verait s'il fallait qu'elle y renonçât. Il était tombé dans
un morne silence, lorsque tout à coup l'homme aux in-
ventions se leva et s'écria avec une viéhémence que Saturnin
ne lui avait jamais vue :
— Allons, allons, il faut employer les grands moyens ;
il faut que les juns ou les autres y sautent. Laisse-moi faire
et songe à être en permanence à mes ordres. Nous allons
faire un peu de révolution à notre tour, et tu verras comment
je m'y entends. Seulement il y a une chose bien convenue,
c'est que si tu n'es pas ici, tu seras chez toi; tâche, pendant
ces jours-ci, de ne te laisser voir nulle part; il ne se pas-
sera pas beaucoup de temps avant que tu ne sois obligé
de te montrer.
Saturnin alla porter ces nouvelles à sa mère et à Louise.
Lorsqu'il approcha de la modeste chambre où elles habi-
taient encore, malgré le changement survenu dans leur
fortune, il entendit parler à haute voix.
C'était Julien qui s'exprimait avec une vivacité qui ne
lui était pas habituelle. Saturnin entra rapidement dans la
chambre, craignant que le secrétaire de Robespierre ne
se fût laissé aller à manquer de respect à sa mère ou à
Louise.
— Qu'y a-t-il et qu'avez-vous tous ? dit-il en voyant sa
mère et Louise en larmes.
— Il y a, dit Julien, qu'il faut que ces dames quittent
absolument Paris. Ce n'est point un ordre que je leur
donne, c'est un avis que je viens leur porter.
— Mais, dit Saturnin sévèrement, je m'étonne qu'un pa.
reil avis, s'il a été donné amicalement et convenablement,
ait pu faire pleurer ma mère; et mademoiselle de Paradèze.
— C'est que vous ne savez pas, dit Louise, ce que mon-
sieur Julien vient nous annoncer.
— Qu'est-ce donc? dit Saturnin.
— C'est que dans quelques jours pcut-clrc je ne pourrai
330 LES AVENTURES
plus rien pour vous, dit Julien. Je puis vous confier ce dan-
ger, car il peut vous atteindre sans que vous puissiez avoir
la moindre influence sur ce qui arrivera. Dans trois jours
Robespierre doit attaquer à la Convention les membres des
comités qui s'opposent à sa marche. Il triomphera ou suc-
combera dans cette lutte. S'il succombe, je périrai avec
lui. Je ne vous demande alors que de vous souvenir que
j'ai voulu Vous sauver. Mais le fâcheux de votre position,
c'est qu'il suffira peut-être qu'on sache mes intentions à
votre égard pour que les ennemis puissants de Robespierre
vous persécutent aussi; si celui auquel je me suis voué est
trahi par ses amis, votre perte est certaine. D'un autre côté,
il ne pourra remporter la victoire que par l'appui des ja-
cobins, qui sont en partie sous la main de Carrier, et alors
Robespierre ne pourra plus rien leur refuser. Carrier vou-
dra la tête de tous ceux qui ont osé lui résister; sa pre-
mière victime sera celle qui a voulu lui faire partager le
sort de Marat, et, à son défaut, il prendra celle qui s'est
si généreusement présentée à sa place.
— C'est ce que je ne permettrai pas, dit Louise.
— Eh bien, reprit Julien, vous périrez sans la sauver !
— Je ferai mon devoir, dit mademoiselle de Paradèze.
— Moi-même, dit Julien, je succomberai peut-être, je ne
me le dissimule pas, car s'il faut que Robespierre me sa-
crifie pour raUier autour de lui ceux qui peuvent seuls le
sauver, j'irai au-devant du sacrifice. Je ne dois pas oubher
que c'est en écrivant aux comités et en les fatiguant de mes
demandes pour la destitution de Carrier, que j'ai amené le
dissentiment de Robespierre et de ses collègues. Parce qu'il
a cédé une fois à mes instances, ses ennemis ont prétendu
qu'il cédait sans cesse à des demandes pareilles, et il a été
pour ainsi dire exilé des affaires; ainsi, d'un côté il est
abandonné par ses collègues, de l'autre il est froidement
accueilli par les jacobins, qui lui reprochent sa faiblesse. Je
périrai donc, qu'il triomphe ou qu'il soit vaincu. Et dans
tous les cas le danger est égal pour vous; partez donc,
partez !
— Non ! dit Louise, non I si Marguerite doit expier sa
générosité, j'expierai, moi, le crime dont on m'accuse.
— Voilà pourquoi pleurait votre mère, dit Julien, lorsque
DE SATURNIN FICHET. * 331
VOUS êtes entré, et mademoiselle de Paradèze pleurait parce
que nous-mêmes étions tombés à ses pieds pour la supplier
de céder à nos prières ; joignez-y les vôtres, Saturnin.
— Ils ont raison, reprit celui-ci.
-- Ah ! dit Louise en le regardant, vous ne pouvez pas me
donner ce conseil, vous?... Vous n'accepteriez pas pour
votre sœur une pareille lâcheté !...
Ils étaient tous dans cette position désolée, lorsqu'ils en-
tendirent tout à' coup une voix criarde qui demandait M. Sa-
turnin.
XX
— C'est la Colette, dit Saturnin en ouvrant la porte.
La danseuse parut aussitôt.
— Ah ! miséricorde ! s'écria-t-elle ; quelle course ! quelle
course !
— Qu'y a-t-il ? dit Saturnin.
La Colette regarda Julien et dit :
— Peut-on parler devant monsieur?
—- Sans doute, dit Saturnin; c'est un ami.
— Eh bien f dit-elle, je sors de i'Abbayi; ; j'y ai trouvé la
balayeuse du greffe.
— Marguerite ! s'écria Julien.
— Oui ; elle avait l'air de n'en pouvoir i)liis, j'ai <'ru qu'elle
allait passer; je me suis approchée d'elle, elle m'a recon-
nue et m'a dit : « Tenez, voilà une lettre que vous remettrez
le plus tôt possible à la demoiselle qui habite avec Satur-
nin. » Elle n'avait pas fini de me dire ça, qu'elle s'est trou-
vée mal et qu'on a été obligé de l'emporter.
Ce l'ut un mouvement d'étonnemeiit et de douleur pour
toutes les personnes présentes.
— Avant que vous n'ouvriez cette lettre, s'écria Julien,
332 LES AVENTURES
n'oubliez pas ce que je vous ai dit, mademoiselle; je n'ai pu
tenir le serment que je vous avais fait, je ne puis plus vous
répondre du salut de Marguerite ; je vous rends donc votre
parole ; je ne veux pas qu'un accident ou une maladie, en
disposant de la vie de Marguerite, me dispense de la pro-
messe que je vous avais faite. Maintenant vous pouvez lire.
Mademoiselle de Paradèze ouvrit la lettre et la lut rapide-
ment. Une effrayante pâleur se répandit sur son visage;
elle poussa un faible cri et tomba évanouie... La lettre lui
échappa des mains ; Saturnin, madame de Perbruck et la
Colette se précipitèrent pour lui donner des soins.
Pendant ce temps, Julien, épouvanté de l'effet qu'avait
produit cette lettre, la ramassa et la lut à son tour ; ce
qu'elle contenait était sans doute bien terrible, car Julien
pâlit aussi, un tressaillement nerveux lui fit froisser le pa-
pier avec rage dans ses mains tremblantes, et un éclair de
colère dilata un moment ses yeux bleus qui se teignirent de
sang. Cependant mademoiselle de Paradèze reprit ses sens;
ses mains crispées semblaient vouloir ressaisir la lettre
qu'elle venait de laisser échapper. Enfin elle ouvrit les yeux
et la vit aux mains de Juhen.
— La lettre ! s'écria-t-elle d'une voix étouffée, la lettre !
Julien la déplia et répondit d'une voix presque éteinte :
— Nous serons deux à vous pardonner, elle dans sa prison,
moi sur mon échafaud !
— Mais qu'est-ce donc? dit madame de Perbruck.
Elle prit la lettre et la lut à haute voix. La voici :
« Mademoiselle, j'ai appris au fond de ma prison que Sa-
» turnin, ou plutôt le marquis de Perbruck, car ce titre lui
» appartient, je le sais; j'ai appris, dis-je, que Saturnin vous
» aimait, et que vous l'aimiez aussi. J'ai appris encore que le
» seul obstacle qui s'opposait à votre fuite et à votre bon-
» heur... c'était moi !... Vous ne voulez pas abandonner la
» malheureuse qui a pris votre place, et vous restez pour
)> tenir votre parole envers celui qui vous a promis de me
» sauver... Eh bien, cette parole, je vous en dégage; il ne
» me sauvera pas, personne au monde ne me sauvera...
» Quand vous recevrez cette lettre, je serai morte... vous
» n'aurez plus à craindre pour moi ; vous pouvez fuir et vous
» soustraire à un engagement désormais sans but,.. Ne me
DE SATURNIN FiCHET. 333
» remerciez pas de ce sacrifice de ma vie, ne le considérez
» pas comme un acte de dévouement sublime; c'est moi que
» je sers dans cette circonstance... c'est moi qui me délivre
» du plus affreux des tourments, de l'humiliation d'un amour
» dédaigné... Saturnin vous aime et j'aimais Saturnin; vous
» voyez bien qu'il faut que je meure... Je vous pardonne. »
— Et je vous pardonne aussi, dit Julien, quoique je n'eusse
pas mérité cette trahison de vous.
— Une trahison ! s'écria Louise en se levant fièrement ;
vous vous trompez, Julien ! J'ai pu ne pas être maîtresse de
commander au penchant de mon cœur, mais cette parole
que je vous ai donnée, je l'aurais tenue si vous ne m'en eus-
siez pas dégagée ; je suis prête à la tenir encore.
— Vous êtes heureux, monsieur de Perbruck, dit Julien...
vous aurez une digne épouse... mais, croyez-moi, fuyez
Paris... dites-moi seulement où je pourrai vous écrire une
dernière fois, car vous aurez encore un souvenir de moi ; et
maintenant, adieu.
Il s'éloigna tout aussitôt; mais à peine eut-il quitté la mai-
son, que Leguin entra sur la pointe des pieds et dit :
— Oui, il faut sortir d'ici, mais pas de Paris ; il y a un quart
d'heure que je suis là à votre porte, écoutant vos belles phra-
ses et trépignant d'impatience, car on peut arriver à tout
moment.
En parlant ainsi, notre homme jeta dans la chambre un
paquet de vêtements.
— Qu'est-ce que cela ? s'écria Colette.
— Eh bien ! ton costume de tricoteuse, celui avec lequel tu
as dansé la carmagnole sur le maitre-autel de Notre-Dame
avec Beaupré de l'Opéra. Endossez-moi ça, la jeune fille,
dit-il en s'adressa nt à Louise; et vous, la mère, ajoutez-moi
ce tablier rouge, cette cocarde tricolore et ces rubans rouges
à votre bonnet, et dépêchons-nous. Allons, allons, Colette,
affistole-moi vite ces dames; je ne regarde pas, quoiqu'il y
ait de quoi.
Aussitôt Leguin emmena Saturnin dans un coin pendant
que les dames faisaient leurs toilettes, et continua en di-
sant :
— Tu me demandes ce que ça veut dire ; ça veut dire qu'il
parait que ce scélérat de Guillaume Poiré a surpris une cer-
334 LES AVENTURES
taine lettre qui vous annonçait la mort... d'une certaine Mar-
guerite
— Elle est donc morte ! s'écria Louise.
— Est-ce fini? dit l'homme sans retourner. Pas encore;
eh bien, je continue. J'arrive à l'Abbaye... J'avais voulu
tenter un autre moyen, c'était tout simplement de graisser
la patte au geôlier pour laisser échapper le Guillaume... J'ai
trouvé ce drôle insolent et radieux. Comme je vous l'ai dit, il
avait surpris Marguerite écrivant la lettre que vous venez de
lire ; mais comme il voulait tout savoir, il n'a lait semblant de
rien, il a laissé Marguerite remettre la lettre à la Colette, à
qui il a fallu donner votre adresse. Ceci fait, le gredin n'a eu
rien de plus pressé que de l'apprendre à Carrier. Il m'a conté
ça en se frottant les mains et d'un air ravi. J'ai rengainé mes
écus, je l'ai laissé en prison et je suis accouru. Du reste, il
n'était bruit dans la prison que de la mort de la jeune fille
qui s'était empoisonnée.
— Ah ! la malheureuse ! fit Louise.
— Ah ça ! est-ce fait ? dit Leguin. Allons, la marquise,
donnez-moi le bras, et vous, mademoiselle, donnez le bras à
la Colette : je vas vous conduire en lieu de sûreté.
-— Oij donc ?
— Au cabaret, d'abord.
— Comment? dit Saturnin.
— Il n'y a pas à barguigner, il faut y passer la journée : on
n'arrête pas des femmes qui s'amusent. Colette vous tiendra
compagnie et vous fera respecter. Dans tous les cas, ce n'est
pas pour un propos leste qu'on peut entendre qu'il faut jouer
son cou.
^ — Vous avez raison, dit Louise.
— Quant à toi, Saturnin, j'ai besoin de toi. Nous revien-
drons prendre ces dames à sept heures ; nous les mènerons
au spectacle... c'est encore un lieu d'asile. Nous les y laisse-
rons, car nous avons fort à faire de notre côté. Ces dames
attendront la Colette à la sortie du spectacle, quand elle aura
fini son rôle ; et elle les ramènera chez elle. Tu entends,
Colette ; vous nous attendrez toute la nuit.... il le faut.
Tandis qu'il parlait, la marquise et Louise achevaient leur
toilette.
— Mais cette chambre? dit la marquise.
DE SATURNIN FICHET. S35
— Fermez-la à clef, dit Leguin ; si les estafiers de Fouquier
viennent, ils auront la peine d'enfoncer la porte. Mais n'em-
portez pas une bribe de la maison ; n'ayez pas l'air d'avoir
voulu déménager : ceux qui viendront pour vous arrêter s'y
tromperont, et ils sont capables de vous attendre ici toute la
journée et toute la nuit dans l'espoir de vous voir revenir. Ce
sera autant de gagné sur eux pour les dépister, et, par le
temps qui court, les heures sont des siècles, car ça marche,
ça marche!
Us avaient déjà quitté la maison. Ils descendirent le boule-
vard, prirent un fiacre et arrivèrent à la porte d'un cabaret
de la rue Saint-Honoré, où Leguin les fit descendre. Il pa-
raît qu'il était connu dans la maison , car il dit au cabare-
tier :
— Voilà deux petites femmes avec qui, moi et mon cama-
rade, comptons souper ce soir. Tâche de me les fourrer dans
quelque coin où on ne les reluque pas trop. La vieille qui les
accompagne a fait sortir la petite en cachette de chez
sa mère, et je ne voudrais pas que quelqu'un pût la recon-
naître.
Grâce à cette recommandation, le cabarretier fit monter les
femmes dans une chambre particulière, toutefois après avoir
frappé famihèrement sur l'épaule de notre homme et lui avoir
dit:
— Ah 1 libertin, libertin ! tu en as donc toujours de nou-
velles !
Heureusement que la Colette n'entendit pas cette plaisan-
terie du cabatetier. Leguin s'excusa près de ces dames de la
manière dont on les avait présentées, mais en revenant tou-
jours à son grand argument , qu'il ne fallait pas risquer
son cou pour quelques propos ou quelque fâcheuse posi-
tion.
Une heure après, Saturnin et son ami étaient dans la rue
Basse-du-Rempart, au coin de la rue Saint-Honoré. Là se
trouvaient une douzaine d'hommes réunis. Saturnin frémit
en les entendant nommer : C'étaient tous les membres de la
Convention dont les noms se rattachaient aux actes les plus
violents de la (Convention : Tallien, Billaud-Varcnnes, Barras,
Dubois-Crancé, Cambon, Barrère, Vadier.
L'arrivée de l'ami de Saturnin fut un événement.
336 LES AVENTURES
— Eh bien! lui dit-on de tous côtés, pourquoi nous as-^tu
mandés ici ?
— Le tigre aiguise ses griffes, repartit celui-ci ; Robespierre
doit vous accuser incessamment.
— Que veut-il ? dit Barrère de sa petite voix flûtée.
— Demander à la Convention un décret de mise en accu-
sation contre vous.
— Il ne l'osera pas I s'écria Vadier, vieillard tremblant et
à mine de chacal qui avait épouvanté l'Ariège de ses per-
sécutions.
— Il l'osera, dit le beau Dubois-Grancé, et vous vous lais-
serez condamner comme des lâches.
— Non, dit Tallien en se levant avec une sorte de fureur,
c'est Robespierre qui sera condamné. Je le condamne !
— Il faut prendre garde aux jacobins, dit doucement Bar-
rère.
— C'est de la canaille, repartit Billaud-Varennes avec
mépris. Le jour où on enverra cent hommes avec des bâtons
chasser tous ces criards, ils disparaîtront.
— ïuuh ! tuuh! tuuh! dit Leguin en sifflant, il ne s'agit
pas de faire des phrases ; il faut agir et se tenir prêt pour le
jour de l'attaque. Quand aura-t-elle heu ? voilà la question.
— Le 8 thermidor, dit Saturnin ; je le sais.
— Quel est ce jeune homme ?
— Un homme sûr, dit l'ami de Saturnin. Je lui ai choisi
son rôle, et il le remplira bien. Ainsi donc, Robespierre at-
taquera le 8 thermidor?
— Il faut l'attaquer avant, dit Dubois-Grancé.
— Sur quoi ? pourquoi ? ht Leguin ; est-ce parce que de-
puis plus d'un mois il s'est retiré des comité? mais s'il est
coupable aujourd'hui, il l'était autant il y a quarante jours.
Tous ses actes de despotisme sont antérieurs à celte époque.
N'ayez pas l'air de vouloi accabler le tyran; il vous attend,
et c'est ce qui le rend furieux. Laissons-le venir ; mais ayez
vos rispostes prêtes ; que chacun de vous accumule tout ce
qu'il sait de particuher.
— Il est encore en correspondance avec Catherine, s'écria
Cambon.
— Il a donné des certificats de civisme à des aristocrates,
dit le vieux Vadier.
DE SATURNIN FICHEf. 337
Saturnin, à qui Julien en avait procuré un, se sentit de-
venir froid.
— Il a maintenu Lavalette dans le commandement des
gardes nationales du Pas-de-Calais, dit Dubois-Crancé.
— Il nous a pris nos attributions, s'écria Billaud-Varen-
nes, il a envahi tous les pouvoirs; il a décidé, sans nous, les
questions les plus importantes, il a envoyé son frère et Saint-
Just aux armées pour y contrecarrer les opérations de Car-
not; il a souhaité la défaite des armées de la répubhque et
il y a travaillé de tout son pouvoir, parce qu'il a peur de
tout homme supérieur. C'est un ambitieux et un tyran.
Ce n'est pas quelques misérables actes de sa vie qu'il faut
attaquer; c'est la politique tortueuse, cruelle, ambitieuse
qu'il suit pour réunir tous les pouvoirs dans une seule main.
Il a fait un plus grand crime : il nous a fait luer Danton!
On voulut se récrier.
~ Et nous avons obéi, reprit Billaud-Varennes; et il veut
nous faire tuer à notre tour, et on obéira si nous ne le tuons
le premier.
— Très-bien I très-bien ! dit Leguin ; accumulez, chacun
à votre guise, les gros et les petits péchés, les fautes vé-
nielles et les crimes capitaux. Que tout cela pleuve sur lui
comme grêle; mais il faut de la tactique... Comment comp-
tez-vous accueillir son discours?
— Nous ne l'entendrons pas.
— Au contraire, dit notre homme, il faut l'écouter... l'é-
couter sans interruption... jusqu'au bout, et dans le plus
morne silence.
— Mais, dit Barrère, les tribunes applaudiront, les jaco-
bins y viendront tous.
— Et s'il n'y a plus de place, dit Leguin; si nous avons,
sous les ordres de ce garçon que voilà, et qui ne craint rien,
quatre ou cinq cents ouvriers déterminés qui n'agiront que
sur un signe de lui, qui resteront muets comme des ter-
mes... tant qu'il le faudra... aurez-vous encore peur des tri-
bunes? Laissez parler Robespierre tant qu'il voudra, laissez
tomber dans un silence profond et stupéliant cette faconde
plate et verbeuse qui n'a d'autre valeur que les tempêtes
fju'elle excite ; qu'au lieu de vous irriter ou de vous faire
bondir comme les vagues mobiles de la mer, elle vous trouve
11. 20
338 LES AVENTURES
immobiles et glacés comme des rochers, et vous verrez
cette parole qui vous fait trembler se perdre en grondements
inutiles. Le jour où vous laisserez parler Robespierre à son
aise, il sera perdu ; il tombera de son piédestal, entraîné par
le poids de sa nullité.
Cet avis fut adopté, puis il fut convenu que d'un côté les
députés de la Montagne ennemis de Robespierre verraient
ceux qu'on appelait les députés de la plaine, qui s'étaient
toujours refusés aux mesures violentes.
— Et puis, s'écria encore l'homme aux inventions, il y a
encore contre Robespierre ce mot éternellement répété au-
tour de lui et à propos de tout : « C'est Robespierre qui le
veut, c'est Robespierre qui l'a dit, c'est Robespierre qui l'a
fait. » Eh bien, que ce mot avec lequel la populace a si long-
temps célébré le pouvoir du tyran, soit celui sous lequel ce
pouvoir s'écroule... Renvoyez-le au peuple avec la liste de
tous les crimes qui ont ensanglanté ses dix-huit mois de ter-
reur, et criez à tous: C'est Robespierre qui a dit, c'est Robes-r
pierre qui a voulu, c'est Robespierre qui a fait. »
~ Et maintenant regardez bien mon homme, dit l'ami de
Saturnin en le montrant aux conspirateurs, il sera aux tri-
bunes. Un doigt sur les lèvres de Billaud-Varennes voudra
dira silence, et les tribunes resteront muettes, jusqu'à ce qu'il
mette son chapeau... alors ce sera un affreux tumulte. Quand
Tallien posera sa main droite sur son cœur, ce sera des vivats
pour les comités. Mais fais bien attention à ceci, quand
Billaud jettera les deux mains jointes au-dessus de sa tête,
alors commenceront les cris : A bas le tyran! Alors ce sera
votre affaire... Osez... Eh mon Dieu! un tyran n'est pas phis
diflicile à faire tomber qu'une pièce de théâtre; il s'agit d'un
siftlet, voilà tout.
On se sépara, et Saturnin et son patron prirent ensemble
le chemin de la fabrique qu'ils avaient établie dans le fau-
bourg Saint-Antoine. Ils préparèrent durant le trajet la petite
scène qu'ils comptaient jouer devant les ouvriers.
DE SATURNIN BMCHET. 339
XXI
Ils arrivèrent dans un immense atelier où se trouvaient
réunis près de deux cents ouvriers. D'abord chacun d'eux
examina les travaux, et, selon ce dont ils étaient convenus,
le patron parut fort mécontent de ce qui se passait, tandis
que Saturnin soutenait que les ouvriers ne pouvaient en l'aire
davantage; la discussion parut s'échautïer : enfin, le patron
impatienté se mit à dire :
— Vous avez donc envie de me faire couper la tête? et
c'est ce qui m'arrivera si je n'ai pas livré à temps ce qui
m'est commandé.
— - On ne coupe pas la tête à un homme parce qu'il ne peut
pas faire l'impossible, lit Saturnin.
— Va dire ça à Robespierre, dit le palron: tu verras ce
qu'il te répondra. Crois-tu qu'il tienne beaucoup plus à ma
tête qu'à celle de Vergniaud, de Gensonné, de Danton, et de
tous ceux qui ont contrarié ses volontés? Allons, travaillez,
ou bien je vous renvoie, j'en prends d'autres, et vous irez
demander de l'ouvrage à Robespierre.
— Eh bien! s'écria Saturnin, si Robespierre agit comme
ça, il n'est pas raisonnable.
— C'est vrai, répondirent quelques ouvriers, il n'est pas
raisonnable.
Dans l'état des esprits, avoir fait dire à quelques ouvriers
que Robespierre n'était pas raisonnable était une cli(>se
immense.
— Vous lairez-vous? s'écria le palron; vous mériteriez
tous d'être guillotinés pour avoir dit ce mol-là.
— Bah I dit Saturnin, on ne guillotine ([ue les riches et les
k nobles ; le jour où Robespierre voudra toucher au peuple, le
peuple lui montrera (pi'il est, toujours lo maître
I
340 LES AVENTURES
— Je le sais bien, dit le patron, mais le peuple pourrait
bien l'oublier, et c'est moi qui en serais puni. Allons, à
l'ouvrage.
Et il sortit.
— Est-ce vrai, dirent quelques ouvriers à Saturnin, que
Robespierre l'a menacé?...
• Saturnin répondit d'un ton mystérieux :
— C'est vrai. Il paraît qu'il a dit que les ouvriers du fau
bourg Antoine étaient des paresseux, de mauvais citoyens,
et que ceux du faubourg Marcel étaient les seuls adroits et
les seuls travailleurs.
— Eh bien î s'écria un énorme goujat d'une force hercu-
léenne, si Robespierre a dit ça... tout Robespierre qu'il est>
c'est bête, et je le lui dirai.
— Chutl chuti dit Saturnin, pas de mauvais propos; il
n'est pas commode avec sa figure de fouine.., Ah çàl dites
donc, vous autres, apprenez-moi donc ça, car vous savez
que je ne suis revenu à Paris que depuis peu de temps, est-
ce vrai que Robespierre, le roi des sans-culottes, porte tou-
jours la poudre, les culottes courtes, l'habit à boutons de
métal, et qu'il méprise le pantalon, la carmagnole et le
bonnet rouge?
— Je ne sais pas s'il les méprise, mais il ne les porte pas,
répondit-on.
— C'est drôle, dit Saturnin, je ne l'ai jamais vu ; on m'a-
vait dit ça, mais je ne voulais pas le croire. Ah çà, il est
donc mis comme un aristocrate ?
^ — A peu près.
Saturnin fit une grimace et ajouta :
— C'est drôle. Je trouve ça extraordinaire. Est-ce qu'il est
fier?
— Mais dame ! quand on est le maître.
— Est-ce que quelqu'un est le maître du peuple ? s'écria
Saturnin ; est-ce que notre costume n'est pas celui de
l'égaUté? Ce n'est pas vrai, Robespierre n'a pas gardé la
poudre.
— Ah 1 dit quelqu'un, il ose tout, celui-là.
— Avec votre permission pourtant... C'est égal, la poudre
et les culottes courtes, ça me déplaît.
En insistant sur ce misérable détail de costume, Saturnin
DE SATURNIN FICHET. 341
suivait les avis de son protecteur. C'est en leur traduisant
aux yeux, lui avait-il dit, l'insolent mépris que fait Robes-
pierre de ceux qu'il emploie, que ces intelligences absurdes
comprendront que cet homme veut faire le maître. Ils lui
feront un plus grand crime de sa culotte de nankin et de
ses bas de soie, que d'avoir fait tomber cent têtes inno-
centes. Qu'on le blâme pour un nœud de ruban, qu'on le
discute pour son habit bleu, et de là on passera à sa
politique : laisse-les faire, une fois qu'ils auront mis la
main sur lui, ils ne le lâcheront pas qu'ils ne l'aient dé-
voré.
Cependant Saturnin en resta là, lui et son patron avaient
réservé des coups plus décisifs pour les jours suivants. La
journée finie, ils se rendirent au cabaret où les attendaient
la Colette, Louise et madame de Perbruck.
Malgré les instances de la Colette, les deux dames n'a-
vaient voulu rien prendre. Le cabaretier était de mauvaise
humeur, Leguin devint furieux.
— Que diable ! s'écria-t-il quand il eut rejoint les dames,
si vous faites des mines comme ça, on vous devinera bientôt
pour des princesses déguisées.
Il commanda un repas splendide ; et pour prouver au ver-
tueux et très-républicain cabaretier que lui et ses convives
avaient la joie au cœur et ne s'inquiétaient nullement des
malheurs du temps, il mangea et but pour ceux qui ne pou-
vaient en faire autant; la Colette l'aida de son mieux. Sa-
turnin fil des efforts, et il en résulta que l'hôte fut content.
L'amphitryon paya sans marchander, et l'on s'apprêtait à
s'embarquer pour le spectacle, lorsque le cabaretier arrêta
Leguin.
— Citoyen, lui dit-il d'un ton de mauvaise humeur, il pa-
raît, à ce qu'on m'a dit, que tu es bien avec Robespierre c t
les comités?
— Je suis bien avec tous les bons patriotes.
— Eh bien ! dis-leur donc que c'est une indignité d'avoir
ôté la guillotine de la place de la Révolution pour la porter
à la barrière du Trône.
— Et pourquoi ça?
— Sais-tu que je paie cette boutique et l'entresol quinze
cents livres, et que je l'ai louée le double de ce que ça vaut
342 LES AVENTURES
parce que les charrettes révolutionnaires passaient par ici ?
On y venait faire des diners lins et on y buvait à la santé de
ceux qui avaient gagné à la grande loterie de la guillotine.
Depuis que le comité a pris l'arrêté qui a exilé la guil-
lotine au faubourg Saint-Antoine, je ne fais plus rien, ça
me ruine. Ah çà, est-ce qu'ils rougissent de la guillotine, les
membres des comités, quils la renvoient dans un faubourg ?
Sa place devrait être aux Tuileries... dans Tex-salle du
Trône !
— C'est possible, répondit notre imperturbable inventeur,
mais les autres marchands de la rue Saint-Honoré se sont
plaints de ce que ça nuisait à leur commerce, et tu sais bien
que la plupart fermaient leur boutique.
— Ce sont des aristocrates, dit le cabaretier furieux; on
aurait dû les mettre en accusation.
— Pour avoir mis des volets à leurs carreaux ? Eh bien ! et
la hberté?
— La liberté, dit le cabaretier, n'est faite que pour les
patriotes.
— Ne dis pas ça, repartit tout bas Tamphitryon ; on le
prendrait pour un aristocrate.
— Moi ! reprit l'hôte stupéfait ; je suis un aristo-
crate ?
~ Dame ! que disaient autrefois les nobles, c'est que la
liberté n'était faite que pour eux. Tu dis la même chose,
donc tu es un aristocrate. Prends-y garde, Robespierre ne
les aime d'aucune façon; qu'ils soient en escarpins ou en
sabots, il les enverra tous à la grande coupeuse ; et si ça te
plait, le jour où tu iras, je me charge de faire passer les
charrettes par ta rue.
Le cabaretier baissa la tête; le nom d'aristocrate qu'on
lui avait donné l'avait terrifié; c'était là l'accusation terrible
et vague avec laquelle on accablait ceux à qui l'on n'avait
aucun fait précis à reprocher. Que de têtes sont tombées
pour des propos plus innocents que l'aphorisme politique
formulé par le cabaretier sans-culotte ?
De là les convives de Leguin allèrent au théâtre d'Audi-
not; on y jouait ce soir-là une vieille pièce de Mercier, dont
le sujet a été porté par Sedaine à l'Opéra-Comique, le Dé-
serteur. La pièce de Mercier est pleine de cette boursouflure
DE SATURNIN FICHET. 343
pédante mais passionnée, quo faiileur a mise dans toutes
ses œuvres. Depuis quelque temps la scène où Louise, la
fiancée du déserteur, demandait et obtenait la grâce de son
amant, avait été changée; et le représentant du peuple qui
remplaçait le roi, refusait la grâce en disant que la nation
ne connaissait d'autre amour que celui de la patrie.
Dans les premiers jours, ce changement avait été accueilli
par des trépignements furieux; mais depuis lors, soit l'ha-
bitude de revoir trop souvent la même chose, soit que l'es-
prit public se fût déjà modifié, il n'y avait plus que quelques
gredins de l'espèce du cabaretier de la rue Saint-Honoré qui
applaudissaient à cette scène.
Au moment où elle arriva, le patron de Saturnin, qui
avait remarqué quelques-uns de ses ouvriers dans la salle,
poussa rudement le bras à Saturnin et à Louise en leur di-
sant :
— Allons, soutenez-moi, commençons le branle.
Et tout aussitôt, sans les prévenir de ce qu'il voulait faire,
il se met à crier :
— La scène de la grâce... la grâce î
Le parterre étonné se retourne; Saturnin fait signe aux
ouvriers et s'écrie à son tour :
— Oui, la grâce, la grâce... en voilà assez! la grâce...
Les ouvriers répondent avec enthousiasme : La grâce"!
Des furieux montent sur les banquettes en criant :
— Non, qu'on le fusille !
Alors, tout le monde s'en mêle, les uns demandent la fu-
sillade, les autres la grâce. Ce fut un tumulte horrible, des
menaces affreuses. Madame de Perbruck, tremblanle, se
serrait contre Saturnin qui insultait les plus furieux. Mais
Louise, entraînée elle-même par ce mouvement, se lève à
son tour en criant :
— La grâce... la grâce!...
L'aspect de cette belle fille, avec sa cocarde tricolore et
son costume coquet, enflamme les modérés qui se mettent à
hurler: Grâce, grâce!...
Un commissaire de police arrive, réclame le silence et ne
l'obtient que pour entendre Saturnin lui <ri<'r d'une voix for-
midable :
344 LES AVENTURES
— Le peuple souverain veut la grâce; obéissez au peuple
souverain.
A cette violente apostrophe, toute la salle éclata en cris :
— La grâce... la grâce!...
Le commissaire baissa la tête, les terroristes se taisent et
la scène est jouée comme autrefois devant un public qui est
resté debout sur les banquettes, qui applaudit avec fureur et
qui trépigne avec tant d'enthousiasme que bientôt la salle
est perdue dans une nuée de poussière.
Leguin en profite pour quitter sa place; mais au lieu de
sortir par la porte du boulevard, où des agents de police au-
raient pu l'attendre, le suivre et l'arrêter, il entraîne Satur-
nin, Louise et madame de Perbruck par les couloirs; et,
comme, en sa qualité d'habitué du théâtre de la Colette, il
avait une clef du théâtre, il les fait passer sur la scène et les
conduit tous les trois dans la loge de sa belle. Comme on
était convenu, les deux dames passèrent la nuit chez l'ac-
trice, et Saturnin retourna avec son patron à l'atelier, où
était arrivée ce qu'on appelait l'escouade de nuit. En effet,
un certain nombre d'ouvriers travaillaient depuis six heures
du soir et un nombre égal continuait les travaux depuis six
heures du soir jusqu'à six heures du matin. Ceux-ci étaient
les plus turbulents, la plupart étaient les spectateurs assidus
des exécutions qui se faisaient à la barrière du Trône. Ils
étaient plus difficiles à entraîner que les autres, aussi le pa-
tron et Saturnin avaient-ils pour cela arrangé un autre
moyen.
Le patron se mit à parcourir l'atelier avec les mêmes re-
commandations qu'il avait faites le matin et en recommen-
çant à peu près la même scène qui avait eu déjà lieu. Les
ouvriers écoutaient, mais ne paraissaient guère se soucier
du danger qui pouvait menacer leur maître, lorsque celui-ci
s'écrie avec fureur, en demandant pourquoi une douzaine
d'ouvriers ne sont pas arrivés;... il menace de les chasser...
il les appelle des brigands.
— Eh bien ! dit l'un des ouvriers, quand ils s'amuseraient
un peu?
— Ils ne s'amuseront pas longtemps où ils sont, dit Sa-
turnin.
— Eh bien! où sont-ils?
DE SATURNIN FICHET. 345
— A la Conciergerie ?
— Arrêtés! s'écria-t-on de tous côtés; et pourquoi ?
— Parce que, hier matin, dans un cabaret de la barrière
Charonne, ils ont bu à la santé des jacobins, avant de boire
à celle de Robespierre.
— Bah ! dirent les ouvriers, ce n'est pas possible.
— C'est pourtant comme ça, dit Saturnin, attendu que
Robespierre ne veut pas qu'il y ait autre chose que lui : ni
comité, ni Convention, ni jacobins, ni peuple !
Il y eut un moment d'indécision; le hasard détermina
l'explosion ; un homme à moitié ivre, qui sans doute ne sa-
vait ce qu'il disait, crie :
— A bas Robespierre !
Et tout l'atelier hurle : A bas Robespierre î
Bien plus, il fallut calmer ceux qu'un moment avant on
craignait de ne pouvoir entraîner. Ils voulaient aller trou-
ver Robespierre. Mais Saturnin leur apprit qu'il devait par-
ler le lendemain et leur promit de les faire tous placer
dans les tribunes.
Le patron et Saturnin, à peu près assurés de leur monde,
endoctrinèrent peu à peu les ouvriers et finirent par leur
persuader qu'il ne fallait pas juger Robespierre sans l'en-
tendre; qu'on le laisserait parler le lendemain, mais qu'on
ferait taire les esclaves du despote.
Pendant ce temps, les jacobins, avertis par Robespierre,
agissaient dans leur sens et par les mêmes moyens; ils
avaient recruté tout ce que les faubourgs Saint-Marceau et
Saint-Antoine avaient de plus vil pour occuper les tribu-
nes et faire une ovation à Robespierre. Mais ils euren^
un tort énorme, ce fut de distribuer de l'argent ; et le ma-
tin du 8 thermidor, lorsque toute cette canaille gorgée de
vin voulut aller s'installer dans les tribunes de la Conven-
tion, elle les trouva à peu près remplies par les ouvriers
de Saturnin et toutes les femmes qu'ils avaient pu entraîner
à leur suite. Saturnin était au milieu, en vue de tous les
siens, et pouvant les faire agir d'un geste.
Le patron s'était retiré sur la plus haute banquette, pour
pouvoir surveiller les mouvements, tous deux en ouvriers, le
bonnet rouge en tête, sans veste, les bras retroussés et
^0 visage déguisé par des teintes livides de vin.
20.
346 LES AVENTURES
Déjà la veille Robespierre avait commencé son attaque :
une pétition avait été lue, et celte pétition était un éloge
furieux de Robespierre et une accusation contre tous ceux
qui s'opposaient à son despotisme. Cette pétition avait
été écoutée en silence par ceux mêmes dont elle semblait
réclamer la tête. Les jacobins en avaient triomphé et di-
saient dans leur séance du soir que les traîtres terrifiés
avaient baissé la tête pour l'holocauste sacré.
C'était de ce style qu'on parlait des guillotinades.
* Robespierre n'était pas content; mais pressé par Hen-
riot, Fleuriot, Dumas, Boulanger, par son frère, qui était
arrivé ce jour-là, il se décida à prononcer son fameux dis-
cours. Lorsqu'il parut à la tribune, où il ne se montrait
presque plus, quelques mains l'applaudirent; mais une voix
aigre s'écria tout à coup :
— Silence! laissez parler le roi des patriotes!
Ce mot de roi si bizarrement jeté dans cette assemblée
surprit tout le monde, et un profond silence s'établit en
effet. Robespierre, qui voyait devant lui tout ce peuple à
bonnets rouges, supposa que c'étaient là ceux qui devaient
le soutenir de leurs acclamations et commença sa harangue.
Nous ne voulons pas relater ici ce long factum dont l'his-
toire elle-même n'accepterait pas l'ennuyeuse et détestable
phraséologie. Nous dirons seulement que c'était là un acte
d'accusation formel en même temps qu'une défense per-
sonnelle. Tous ceux dont Robespierre voulait la mort y
étaient désignés clairement, mais aucun n'y était nommé.
Il commença d'abord par annoncer qu'il allait étouffer le
flambeau de la guerre civile par la seule force de la vérité :
ceci passa sans transports, mais quelques mains applau-
dirent; on les fit taire; Robespierre, dont l'orgueil s'irritait
devant le silence, reprend avec plus d'animation; il trace
l'historique des événements qui ont agité la nation depuis
quelque temps; il fait le récit de la marche de la Conven-
tion à travers les obstacles, les trahisons, les lâchetés de
quelques-uns de ses membres, et donne à sa voix tout
l'éclat qu'elle peut avoir en s'écriant :
« Qui donc dans ces jours de danger a sauvé la Con-
vention? La Montagne, ou à son défaut... »
Les tribunes avaient promis de lancer la réplique : C'est
i
DE SATURNIN FICHET. 347
«Robespierre! c'est loi! » dovait-on crier de tous côtés.
Pas une voix ne selève, el l'orateur en est réduit à se ré-
pondre à lui-même : « C'est moi ! »
Ce mouvement sur lequel il avait compté, tourna au ri-
dicule. Robespierre pâlit et continue d'une voix altérée; il
bredouille, il hésite, il se répète et se hâte d'arriver à un
passage, sur lequel il comptait encore; il se plaint de ce
que la calomnie l'entoure, de ce qu'on lui reproche les ri-
gueurs de la hberté, il pleure avec hypocrisie sur la terri-
ble responsabilité qu'il a appelée sur lui; il déclare qu'il
est l'esclave de la liberté, un martyr vivant de la république,
sur lequel on rejette tout ce qu'elle a ordonné do terrible;
il sanglotte, et dit qu'il n'est même plus un citoyen; que
c'est un crime de le connaître; il se lamente, il chancelle.
Rien ne répond à cette comédie ; pas une voix ne lui jette
une consolation, pas un cri ne lui vient dire qu'il n'a pas
raison de se croire abandonné de tous. Sa parole tombe
dans ce silence vide et sans écho. Alors, la colère s'empare
de lui ; il arrive aux accusations, il les formule, il insulte
les feuillants; il traite de fripons Cambon, Ramel et autres,
il s'anime, et, emporté par sa rage, il va au delà de toute
prudence; il rapetisse les victoires que viennent de rem-
porter nos armées, il les calomnie ; rien ne lui réussit. Enfin,
il veut tourner contre ses ennemis les armes avec lesquelles
on l'attaque; il reproche aux comités leurs cruautés, il se
pose en homme modéré, et enfin en victime dont le dévoû-
rnent à la liberté a^ été calomnié. ],e silence le plus profond
avait duré pendant ce long discours, des émissaires envoyés
aux tribunes avaient stimulé le zèle de quelques jacobins
qui avaient pu y pénétrer. Quelques cris s'élèvent, mais la
même voix les domine et s'écrie ;
— Mirabe3u a dit que le silence du peuple était la leçon
des rois; c'est la leçon de tous les tyrans, de quelque nom
qu'ils s'appellent!
A ce mot foudroyant, Coulhon bondit h sa place; le député
Lecointe, prévoit le danger, ot pour ne pas laisser aux par-
tisans de Robespierre l'avantage d'une première décision,
il propose l'impression du discours, et son envoi dans toutes
les municipalités. Rourdon, de l'Oise, s'y oppose; enfin,
Coulhon s'élance à la tribune, la menace et la fureur à la
348 LES AVENTURES
bouche; il ne veut pas de discussion, il veut, il exige de
l'entiiousiasme , il le commande; et telle est la terreur
qu'inspire cet énergumène, que l'assemblée obéit et vole
l'impression.
Les jacobins des tribunes, enhardis par cette faiblesse de
l'assemblée, hurlent quelques cris de : A bas les feuillants !
aussitôt étouffés, et un nouveau cri railleur et cruel se fait
entendre :
~ Robespierre est un dieu; à genoux devant lui 1
Cette apostrophe ironique éveille les ennemis de Robes-
pierre. Tout à coup l'orage éclate; chacun s'élance à la
tribune, tous veulent parler. D'abord Vadier y parait; mais
Cambon s'y élance et le précipite de la tribune, et levant
enfin l'étendard de l'attaque, au heu de se défendre, il ac-
cuse Robespierre; le nom de tyran lui est jeté à la face.
Billaud-Varennes lui succède, et enhardi par le trouble de
Robespierre, qui n'avait répondu que quelques mots sans
vigueur, il l'attaque plus vivement, l'appelle calomniateur;
il le somme de nommer les députés qu'il n'a fait que dési-
gner; il le presse, l'interroge, le défie. Robespierre, dont
la féroce vanité ne s'était jamais imaginé qu'on pût lui par-
ler le langage qu'il parlait aux autres, hésite et finit par
dire qu'il a signalé des abus, mais qu'il n'accuse per-
sonne.
Si à ce moment il eût osé jeter insolemment à l'assemblée
les noms de ceux qu'il voulait perdre, peut-être cette au-
dace les eût-elle arrêtés; mais sa lâcheté le perdit. On le
hue, on le presse, et Barrère, profitant du mouvement, de-
mande qu'on rapporte la décision qui ordonnait l'impres-
sion du discours et fait accepter sa proposition.
Robespierre, pour la première fois publiquement vaincu,
se retire le cœur gonflé de rage. Il se rend aux Jacobins;
les portes en avaient été forcées et quelques hommes dé-
voués y avaient suivi Saturnin. Ils y venaient pour obser-
ver. On y savait la défaite de Robespierre et l'on voulait l'en
dédommager. Julien occupait la tribune; il dénonçait avec
fureur les ennemis de la république, et disait que la hberté
venait de déserter la Convention pour se réfugier aux Jaco-
bins sous la figure de Robespierre.
A ce moment, il paraît, on lui demande son discours; il
DE SATURNIN PICHET. 349
le relit au milieu des applaudissements les plus frénétiques.
Saturnin, qui l'avait déjà entendu, ne pouvait comprendre
que ce lussent là les mêmes paroles qui avaient laissé l'autre
assemblée si morne et si glacée. A ce moment son patron
se glisse jusqu'à lui.
— Hein! lui dit-il, que penses-tu qui fût arrivé si on
leur avait laissé allumer l'autre assemblée comme celle-là?
Saturnin allait répondre lorsqu'il voit Julien près de lui;
le jeune homme l'avait reconnu.
— Peut-on compter sur vous? dit-il.
— Sans doute, répond intrépidement Leguin.
— Les aristocrates, dit Julien, ont à ce qu'il paraît rempli
les tribunes de la Convention de leurs séides ?
-- Ah bah ! dit naïvement l'inventeur.
— Pouvez-vous nous répondre de quelques hommes?
— Certainement.
— Eh bien, voici une carte; vous pourrez entrer avant
tout le monde par la porte du pavillon du bord de l'eau.
Le patron empoche la carte.
— Que voulez- vous faire 2 lui dit Saturnin.
— Eh bien, nous y ferons entrer les nôtres. Le tour est
bien joué.
Julien, qui s'était éloigné un moment pour distribuer
d'autres cartes, se rapprocha d'eux pour leur dire l'heure.
Puis il se pencha vers Saturnin et lui dit :
— Où puis-je vous envoyer un paquet?
— Chez moi, répond Leguin; Saturnin part demain pour
l'armée, il se fait soldat. #
— Très-bien, dit Julien en s'éloignant.
— Pourquoi lui dites-vous cela? dit Saturnin.
— Parce qu'il a la chance que vous vous fassiez tuer,
et que ça le maintiendra en bonne disposition pour votre
belle.
Cependant les applaudissements avaient cessé, et Robes-
pierre, voulant animer l'assemblée en sa faveur, répète les
mots qu'il avait dits quelques jours avant à Julien •
« Ce discours que vous venez d'entendre, dit-il, est mon
testament de mort. »
Alors on crie, on hurle, on jure, on menace. Coulhon
demande qu'on expulse de l'assemblée tous ceux qui ont
350 LES AVENTURES
volé contre Robespierre, et il en donne tout haut la liste.
On les injurie, on les précipite des tribunes. A ce moment
Robespierre pouvait encore être sauvé. Un homme osa de-
mander qu'on allât sur-le-champ arrêter les conspirateurs
Tallien, Rarras, Garnot, Cambon; et si Robespierre eût
accepté ce parti violent, peut-être triomphait-il, peut-être
renouvelait-il la destinée entière de Cromwell; mais Robes-
pierre n'avait de courage que pour l'injure; il ne savait
pas agir : il remit ce moyen extrême au lendemain. Ro-
bespierre voulait encore parler; il ne pouvait se persuader
qu'il ne fût plus le maître de cette assemblée, qu'il avait
vue tant de fois trembler devant lui. Cependant on prévit le
cas d'une nouvelle défaite : la commune et les jacobins
devaient rester en permanence, et si Robespierre était battu,
les magistrats devaient déclarer que le peuple rentrait dans
sa souveraineté, et que la Convention était dissoute.
Heuriot répondait de la force armée. La lutte n'était pas
finie et menaçait de tourner au profit de Robespierre; il
fallait donc une majorité imposante, écrasante, pour le ren-
verser, et la veille les députés de la plaine, contenus par le
regard de Roissy-d'Anglas, avalent assisté comme de sim-
ples spectateurs à la lutte engagée. Dubois-Crancé, qui avait
été de la Constituante avec lui, se chargea d'aller le trou-
ver. Repoussé trois fois par le calme et le dédain de son
collègue, il trouve enfin une de ces phrases qui sont des
victoires.
— Tu refuses, s'écrie-t-il en le quittant, eh bien ! que tout
le sang innocent que versera encore Robespierre tombe sur
ta tête ! *
Cette malédiction émeut Roissy-d'Anglas, qui donne
enfin sa parole.
Pendant que les chefs agissaient aux Jacobins, leurs par-
tisans se remuaient ouvertement : le bulletin de la séance
était répandu de tous côtés, commenté d'une façon fâ-
cheuse pour Robespierre; il l'était le plus souvent contre
la Convention.
En effet, les rues appartenaient à la commune. On avait
déchaîné tout ce que la populace renferme de plus abject.
Les sections se prononçaient tout haut pour Robespierre,
en même temps Saturnin et Leguin ramassaient leurs par-
DE SATURNIN FICHET. 351
ii<;ins et les disposaient à la séance du lendemain. Ce fut
](• patron qui alla prévenir le comité de l'envahissement
projeté des tribunes. Grâce à lui, cent cinquante gardes
nationaux furent conduits dans la nuit au palais des séances
el mis de garde à la porte par où devaient passer les ja-
cobins. L'huissier Bonnebaut, qui devait livrer cette porte,
fut arrêté et enfermé dans une des caves du palais. Ce-
pendant Saint-Just était arrivé et s'était rendu au comité.
Collot-d'Herbois, chassé quelques heures avant du club
des jacobins, l'interpelle, l'insulte, lui dit qu'il vient pour
dénoncer tout le monde; mais Saint-Just lui répond dé-
daigneusement qu'il fera son rapport à la Convention, et
cependant, selon l'usage étabh, il promet de le soumettre
aux comités. La nuit entière se passe dans ces allées et
venues. Tout s'agitait dans Paris, les prisons elles-mêmes
frémissaient d'inquiétude, car on savait tout ce qui se pas-
sait à la Convention, on savait que la veille quelques hom-
mes avaient voulu faire retourner la charrette qui condui-
sait le nombre accoutumé de victimes à la guillotine;
Henriot était survenu et avait fait continuer la marche.
Cette charrette emportait Roucher et André Chénier.
Paris resta éveillé durant cette nuit.
Le matin du 9 chacun était à son poste : Fleuriot à la
commune, Henriot à cheval, suivi de ses aides de camp,
parcourant les rues. Pendant ce temps, les jacobins s'étaient
présentés avec leurs gens à la porte secrète qui devait leur
éiir livrée. On la leur refuse, et on leur dit que la porte
ordinaire va s'ouvrir. Ils y courent, mais elle était encom-
brée depuis le point du jour. On l'ouvre en effet, et, comme
la veille, tous ceux que conduisent Saturnin et son patron
pénètrent dans les tribunes, et c'est à grand'peine que quel-
ques jacobins y peuvent trouver place. Le reste se retire et
va peupler les tribunes de la commune, où elle apporte les
nouvelles de ce premier échec.
Les députés arrivèrent bientôt en foule et alarmés; la
plupart avaient traversé Paris et n'avaient pu deviner quelle
était, à vrai dire, la situation de l'esprit public.
On était sans doute fatigué de la tyrannie de Robespierre
et de la commune, mais la faiblesse de la Convention épou-
vantait les plus résolus; on doutait de l'énergie que la
352 LES AVENTURES
séance de la veille semblait promettre, tandis que personne
ne doutait des terribles représailles qu'exerceraient les ja-
cobins contre ceux qui auraient appuyé les ennemis de
Robespierre. D'ailleurs personne, même dans les sections,
ne savait l'opinion de ses voisins, tout le monde était ou
paraissait terroriste. Tant de comédies étaient jouées pour
détourner de soi la dénonciation aux aguets des portes de
toutes les maisons, que souvent les plus modérés étaient
redoutés comme les plus féroces.
En ce moment suprême tout le destin de la Convention
était à elle-même. Il lui fallait le courage, la hardiesse, la
volonté et la rapidité, elles les eut suffisamment pour le
succès, parce que ses ennemis manquèrent absolument de
ces qualités; mais si Robespierre eût été l'homme de son
ambition, s'il eût osé suivre le conseil que lui donnait la
veille le terrible Payan de faire arrêter les membres des
comités et les conspirateurs, il l'emportait : encore fut-il
bien près de l'emporter, s'il avait su profiter de la terreur
qu'il inspira jusqu'au dernier moment.
En effet, la Convention, il faut le dire, avait tellement
l'effroi de cet homme, qu'elle n'osa pas l'entendre, qu'elle
s'enivra de ses propres cris pour oser le punir ; mais c'est
là une trop grande et trop intéressante page de notre his-
toire pour que nous ne demandions pas la permission à nos
lecteurs de leur en transmettre le récit.
xxn
Les députés étaient arrivés : c'était, de toutes parts, une
agitation fiévreuse. Les montagnards couraient en tumulte
dans les couloirs, sollicitant l'appui des députés de la Plaine,
qu'ils avaient si souvent menacés. Si Robespierre tombait,
DE SATURNIN FICHET. 353
disaient-ils, tout désordre, toute sévérité, devaient dispa-
raître avec lui.
Tallien s'agitait, pérorant, menaçant, suppliant. Il avait
plus de courage que n'en donne le soin de sa propre vie,
il avait plus de passion que n'en donnent le bien public et
l'humanité ; il avait le courage et la passion que donne l'a-
mour. Du fond de sa prison, une femme d'un esprit émi-
nent, d'une beauté suprême, l'excitait, l'enflammait et l'a-
vait armé. Collot-d'Herbois, tout meurtri de l'insulte qu'il
avait reçue la veille aux jacobins, se tenait au fauteuil de la
présidence, d'où les cris des Jacobins ne le chasseraient pas ;
sombre, taciturne, il attendait sa vengeance. Vadier, criail-
lant de sa voix fêlée, ne trouvait pas, dans l'hyperbole gas-
conne, des mots assez forts pour anathématiser les tyrans.
Billaud-Varennes était appuyé contre un mur, les poings
serrés, et paraissait prêt à prendre son élan pour sauter sur
ses ennemis. Toutes les voix parlaient, soit à grands cris de
malédiction et d'injure, soit à voix basse et avec de sinistres
paroles. C'était un tumulte sombre, terrible, sillonné de me-
naces éclatantes, et au-dessus duquel semblait planer cette
question fatale : « Qui doit mourir aujourd'hui ? » Jamais, à
l'approche d'une bataille où les hommes vont être couchés
par milliers dans la tombe, une si puissante émotion ne fit
battre le cœur de tant d'hommes résolus.
Pendant que ceux-là s'agitent, Robespierre, Lebas, Cou-
thon, restent immobiles et assis à leur banc; seulement,
leurs regards interrogent les visages, épient les gestes et
vont quelquefois arrêter la sollicitation sur les lèvres d'un
ennemi qui demande leur condamnation, et la promesse de
celui qui était prêt à l'accorder.
Tout à coup Saint-Just paraît; il portait avec lui le signal
du combat : c'était le rapport qu'il avait promis de commu-
niquer aux comités, et qu'il leur avait laissé ignorer, à ren-
contre de ses engagements.
Tallien, qui la veille avait jure de commencer l'attaque,
s'écrie en le voyant entrer :
— C'est le moment.
Et tout aussitôt il va prendre place, suivi de tous ceux qui
avaient juré de le seconder. Les ennemis étaient en pré-
sence. Saint-Just calme, dédaigneux, parfumé, Siiiiit-just le
354
LES AVENTURES
sanglant muscadin, monle iemement à la tribune le sourire
du mépris sur les lèvres; comme blessé de l'odeur de ces
fortes passions qui écument autour de lui, il se cache un
moment le visage sous un mouchoir de batiste brodé. Tou-
jours tranquille et toujours insolent, il jette un coup d'œil
méprisant sur ses ennemis et commence la lecture de son
rapport.
Saint-Just terrifiait l'assemblée plus encore que Robes-
pierre.
Plus net, moins diffus et surtout plus hardi, il était plus
redoutable dans les moments décisifs. Il commence et prend
position, il se place, il s'élève au-dessus des partis; il an-
nonce qu'il va parler au nom de la vérité seule, déclarant
qu'il sait aussi bien que personne que la roche Tarpéienne
est près du Gapitole. Déjà on l'écoutait, lorsque TaUien pré-
voyant l'attaque ferme et directe qui va sortir de ce préam-
bule, l'interrompt violemment, en déclarant qu'il ne veut pas
voir recommencer la scène de la veille. « Hier, dit-il, un
membre du gouvernement est venu ici dénoncer ses collè-
gues; aujourd'hui, un autre vient en faire autant; c'est as-
sez, il faut enfm que le voile qui cache ces sinistres projets
soit déchiré. »
Un instant insaisissable d'hésitation plane sur l'assemblée;
mais une main donne le signal des applaudissements, ils
éclatent alors tout à coup, montent de l'assemblée aux tri-
bunes, et roulent avec fracas à trois reprises différentes,
portant la confiance aux uns, la terreur aux autres. Saint-
Just, toujours impassible, s'arrête et déclare que ce n'est
point seulement un membre du gouvernement qui parle,
mais le représentant des comités réunis.
Billaud-Varennes lui crie qu'il ment, gravit la tribune et
dénonce enfin cette insolente tyrannie qui s'arme des vo-
lontés non consultées du pouvoir exécutif pour présenter à
la Convention ses volontés personnelles. Un tumulte terri-
ble commence, on s'interpelle, on s'injurie déjà; mais Billaud-
Varennes suspend un moment tout ce bruit en passant de
l'accusation presque banale de tyrannie à l'accusation plus
directe de conspiration. Il raconte, il dénonce la séance te-
nue la veille aux Jacobins; il redit leurs projets, leurs me-
naces, leurs insultes aux députés, l'appui qu'ils ont promis
DE SATURNIN FICHET. 355
à Robespierre; et, pour donner plus d'autorité à ses paroles,
il choisit un homme dans les tribunes et le désigne pour un
des assassins qui ont promis au tyran la tête des députés
fidèles. Il demande qu'on le chasse, et, sur un signe de Sa-
turnin qui veille à tous les incidents de cette scène, ce mi-
sérable est enlevé et jeté de mains en mains jusqu'à la porte
des tribunes, où les gendarmes le sauvent plutôt qu'ils ne
l'arrêtent,
A cet instant Lebas jette un regard furieux sur les tri-
bunes, se lève, s'écrie, trépigne; mais une voix encore ose
crier à l'ordre, et cent voix répondent, mille voix approu-
vent; elles partaient de tous côtés, sans que le président
voulût entendre si elles venaient de l'assemblée ou des tribu-
nes. Billaud continue et laisse déborder ce torrent d'accu-
sations, que son orgueil, longtemps dominé par celui de
Robespierre, avait accumulé dans son sein. Il parcourt tous
les détails de l'administration, cite les actes, dévoile la mar-
che patiente de l'ambitieux qui a toujours mis sa volonté à la
place de celles de ses collègues, et qui, les jours où il a
trouvé une résistance, s'est retiré, non point pour recon-
naître les droits de chacun à agir selon la vérité et la con-
science, mais pour préparer dans l'ombre les dénoncia-
tions, les complots, les proscriptions. Billaud savait tout ce
qui s'était passé dans le conseil des jacobins : il dit tout.
Robespierre, pâle, tremblant de rage, enflammé de ces ter-
ribles passions qui tant de lois ont lait frémir l'assemblée
sous les accents de sa voix acre et sifflante, Robespierre
monte à la tribune, il arrive, et Billaud-Varennes s'arrête en
le sentant si près de lui. Toute l'indignation excitée par
l'accusateur est prête à reculer. Robespierre demande inso-
lemment la parole. Le président allait la hii accorder. Tout
pouvait être [jordu. Un cri s'élève des tribunes : A bas le
tyran! hurle Saturnin. A ce nom, à ce cri, Robespierre me-
nace des poings; mais mille voix unies, terribles, lui ren-
voient, comme un tonnerre, ce cri : A bas le tyran' Robes-
pierre ne cède point, il veut parler, mais déjà Taliien s'est
élancé à la tribune. Le silence renaît un moment pour lui.
C'est alors qu'il se pose en accusateur, en juge et en bour-
reau. Il dit qu'il a vu la séance des jacobins, qu'il a suivi les
plans du nouveau Cromwell, qu'il a condamné l'ennemi
356 LES AVENTURES
public, et que ne sachant si la Convention oserait le décréter
d'accusation, il s'était armé d'un poignard pour tuer le
tyran, et tout aussitôt il jette le poignard sur la tribune.
Robespierre veut encore s'écrier, mais de frénétiques
applaudissements éclatent de tous côtés et étouffent les fu-
reurs de Robespierre. Il comprit alors qu'on ne voulait point
l'entendre, mais comme attaché à la tribune, il ne la quitte
point pendant que Tallien demande l'arrestation d'Henriot
et des autres conspiratçurs.
Déjà c'en était fait de Robespierre, mais tout à coup un
incident suspend la séance : Barrère paraît, Barrère qui vient
poUr parler au nom des comités, homme incertain, faible,
ambitieux, qui n'avait pu se résoudre à n'être rien et qui
tremblait maintenant d'être quelque chose. Il élait depuis
une heure aux aguets à la porte de la salle, suivant le cours
de la discussion, plongeant sa main tantôt dans sa poche de
droite, tantôt dans sa poche de gauche, car il avait dans l'une
un discours qui devait faire absoudre Robespierre, dans
l'autre un discours qui devait l'écraser.
Représentant des comités, il arrivait armé de toute leur
autorité. Le mouvement désespéré de Tallien, l'enthousiasme
qui l'acueille, décident Barrère. Il pousse la porte, paraît
tout à coup, s'arrête comme frappé du tumulte qui agite
l'assemblée, et monte à la tribune comme un homme qui
vient accomplir un grand devoir, sans s'informer du danger
qu'il peut courir. Toutefois, telle était la crainte qu'inspirait
Robespierre, que, tout en essayant de le renverser, ce n'est
pas à lui-même que les comités osent s'adresser : c'est dans
ses agents qu'on le frappe. On demande l'aboUtion du décret
qui donne à un commandant général permanent l'autorité
militaire, et le rétablissement de la loi qui le remettait suc-
cessivement à chacun des chefs commandant une légion.
C'était destituer Henriot, c'était enlever à Robespierre tout
secours. Barrère poursuit, et obtient qu'on mande le maire
et l'agent national à la barre. C'était décapiter la commune,
qui pouvait encore agir.
Le décret est adopté au milieu de l'agitation que main-
tiennent les tribunes. Malheureusement pour lui, Robespierre
avait quitté la tribune pour se concerter avec Saint-Just, qui,
à moitié couché sur son banc, mordillait le coin de son mou-
DE SATURNIN FICHET. 357
choir avec le dédain d'un homme qui regarde des laquais se
disputer. Ils avaient espéré en Barrère, et furent terrifiés de
son abandon. Le vieux Vadier monte à la tribune, reprend
l'attaque; mais ses lenteurs, sa faiblesse, la puérilité de ses
accusations, font frémir Tallien d'impatience; il remonte à la
tribune, s'empare de la parole, déjà vingt ibis refusée à Ro-
bespierre. Tant de passion et tant d'espérances peut-être
agitaient cet homme, qu'il y retrouve une nouvelle colère,
de nouveaux accents plus terribles, plus précis, plus éner-
giques encore que les premiers. Robespierre debout, penché
hors de son banc, l'interrompt par ses cris. Tallien continue,
sans daigner lui répondre. Robespierre redouble de fureur
et demande encore la parole, le président agite sa sonnette,
et Tallien continue : il accuse, il tonne, et, emporté par sa
fureur, il oublie de conclure. Un député se lève et demande
la mise en accusation; les voix accoutumées répondent par
un cri unanime : L'accusation! Alors ce n'est plus qu'une
effroyable mêlée de cris, de voix, d'injures. Robespierre
jeune demande à partager le sort de son frère, on dédaigne
son dévouement; le mot: l'arrestation! tonne de toutes parts.
On voit Robespierre s'agiter au pied du bureau du président,
qui couvre des tintements de sa sonnette les cris impuissants
de celui auquel deux jours avant on obéissait en tremblant.
Alors Robespierre se tourne vers la Montagne; il n'y voit
que malédiction et menace : c'était la fureur d'amis qu'il
avait voulu écraser. Il ose s'adresser à ceux de la Plaine,
dont il avait tant de fois insulté le modérantisme, on dé-
tourne la tête avec mépris. Enfin, furieux, il s'écrie, dans un
dernier transport de fureur :
— Président des assassins, pour la dernière fois, je te de-
mande la parole.
La sonnette impassible du président lui répond.
Alors, suflbqué de rage, il porte ses mains avec un déses-
poir furieux sur son front, et semble prêt à succomber.
— Le sang de Danton l'étouffé ! lui crie une voix,
— Ah ! qu'un tyran est dur à abattre ! s'écrie une autre.
— Est-ce que cet homme restera encore longtemps notre
maître ? dit-on d'un autre côté.
Puis le cri : L'accusation I reprend, terrible, incessant,
358 LES AVENTURÉS
forcené, éclatant de la voûte au pavé de la salle ; et cette
l'ois le sort de Robespierre est décidé.
Cependant l'arrêt rendu ne s'exécute pas encore. Les
coupables restent fièrement à leur banc, et les huissiers,
habitués à les voir régner dans cette enceinte, hésitent à
porter la main sur eux. Mais l'heure de l'audace était pas-
sée; il leur eût fallu avoir la veille le courage de jouer leur
vie, dont eux-mêmes firent si bon marché le lendemain. On
les précipite à la même place de proscription où eux-mêmes
ont fait asseoir tant de vertu, de courage et de patriotisme.
La victoire était complète, achevée, irrévocable; du moins
l'assemblée le croyait-elle, car à cinq heures elle se sépare
et remet à sept heures la reprise de ses séances. En même
temps on fait emmener les accusés dans la salle du comité
de sûreté générale, pour qu'ils y soient interrogés par les
membres de ce comité.
Ce fut une imprudence qui faillit devenir bien fatale à la
Convention ; car, par une sorte de coïncidence bien extraor-
dinaire, la commune avait également suspendu sa séance.
En elTet, elle avait agi de son côté; elle avait reçu le décret
qui révoquait Henriot, mais elle ne l'avait pas proclamé;
tout ai contraire, elle avait envoyé ses agents sur la place de
l'Hôte --de- Ville, oii se trouvait une foule immense, pour
l'avenir que le vertueux Robespierre, le vertueux Saint-
Just et le vertueux Couthon étaient menacés par les aris-
tocrales et les trailres. En même temps on avait réuni
les sections, appelé le commandant de la force armée ; une
dépulation s'était rendue aux Jacobins pour leur demander
d'envoyer au quartier général de la commune ceux qui vou-
laient le salut de la patrie. Dans ce message, on promettait
la bien-venue aux citoyens et aux citoyennes des tribunes
qui les accompagneraient. Non contente de la populace ras-
semblée aux portes de la commune, la commune expédia
les plus infâmes agents de la police dans le faubourg Saint-
Marceau pour amener tout ce qui était resté dans les caba-
rets et dans les bouges immondes de ce quartier.
Henriot, ivre et furieux, était monté à cheval; il avait
gagné par les boulevards le faubourg Saint-Antoine, et par-
tout, lui et ses aides de camp, allaient s'écriant que Robes-
pierre, Saiiil-Just et Comhon, les sauveurs de la patrie,
DE SATURNIN FICHET. 359
étaient menacés d'être égorgés par les traîtres vendus aux
aristocrates et à l'étranger. Arrivés au faubourg Saint-An-
toine, il apprend là seulement l'arrestation de ses amis,
qu'il ne croyait qu'en danger, et n'obtient d'autre victoire
sur le peuple de ce faubourg que de forcer à laisser passer
les charrettes qui emportaient encore une fois les condam-
nés à la guillotine. Saturnin y avait expédié quelques-uns
de ses ouvriers, mais s'ils furent assez forts pour empêcher
leurs camarades de suivre Henriot, ils ne le furent pas assez
pour les porter à s'opposer à l'exécution de ce qu'on appelait
encore la loi.
Enfm, Henriot court au Luxembourg, fait monter la gen-
darmerie à cheval, et profitant de l'absence de la Conven-
tion, il revient hardiment aux Tuileries pour délivrer les
prisonniers.
Heureusement que les soldats choisis pour s'opposer à
l'entrée des jacobins par la porte secrète des tribunes, étaient
encore à leur poste. Ils croisent la baïonnette et défendent
à Henriot d'entrer. Un homme, dont l'histoire ignore le
nom, mais qui n'était autre que celui que nous appelons
Leguin, reconnaît Henriot et rappelle aux soldats le décret
de la Convention qui ordonne l'arrestation d'Henriot. On le
saisit et on le conduit dans la même salle où se trouvaient
ceux qu'il venait délivrer. Les membres charges d'interro-
ger les accusés avaient accompli leur mission. Il ne s'agis-
sait plus que de transférer les accusés en prison. Mais chaque
heure de ce jour devait amener sa péripétie. La commune,
instruite de l'ordre donné par les commissaires de la Con-
vention, expédie immédiatement à tous les concierges de
toutes les prisons de Paris, l'ordre de refuser tous les pri-
sonniers qu'on y présenterait. On y obéit, et tandis que les
membres du comité de sûreté générale croyaient les deux
Robespierre, Saint-Just, Couthon, Lebas, sous les verrous,
ils étaient remis aux administrateurs de la police et ramenés
triomphalement à la commune. Leur présence enhardit les
rebelles. Un de ces membres, ancien président des jacobins,
se met à la tète de (juelques soldats, pénètre dans la salle du
comité de sûreté générale, que les grenadiers avaient aban-
donnée dejmis le départ des accusés, et enlève Henriot, qui
redescend sm- I;i !.!:ii-.> |>iiJ)li{juo, assuie insoleinmcnt que le
LES AVENTURES
décret qui le destituait vient d'être révoqué, et il reprend le
commandement des troupes.
Quel temps effrayant et étrange que celui où, dans une
grande ville comme Paris, le même homme avait pu être,
dans une journée, commandant légal de toutes les-forces mi-
litaires, révoqué de ses fonctions, rebelle, arrêté, délivré dans
le palais même oij siégeait la représentation nationale, re-
prenant par un mensonge le grade qu'on lui avait enlevé et
s'en servant pour ameuter le peuple et tourner les canons
contre l'autorité suprême qu'il était chargé de défendre !
C'en était fait à ce moment; l'insurrection était proclamée,
le tocsin commençait à s'ébranler de toutes parts, les fau-
bourgs se levaient, tous les citoyens, à quelque parti qu'ils
appartinssent, se répandaient dans les rues. Les prisons s'a-
gitaient sourdement; les délateurs y préparaient de nouvelles
hstes de victimes, selon que la victoire resterait à Robes-
pierre ou à la Convention. Jamais angoisse plus universelle et
plus terrible n'agita la grande cité; tout est debout, tout est
encore incertain, et la Convention rentre alors en séance.
Chacun venait comme il était venu le matin, apportant les
nouvelles de la partie de la ville qu'il avait traversée, et cha-
que arrivant jetait un nouvel effroi et un nouveau tumulte
dans l'assemblée. Point de présidence, point de tribune,
point d'ordre ; des cris confus, des allées et venues tumul-
tueuses. Il semblait que rien ne pût rendre à ces hommes
surpris par les événements le calme et l'énergie qui leur
étaient nécessaires, lorsqu'une voix vient leur annoncer que
les canons de la commune sont braqués sur la Convention
et que le feu va commencer.
A ces mots, tout se calme, Collot-d'Herbois s'assied au
lauteil de la présidence, les députés se placent sur leurs bancs,
les huissiers se rangent à leur place, la séance est déclarée
ouverte.
C'est ainsi que les sénateurs romains se placèrent sur leur
chaise curule au moment où les Gaulois forcèrent les portes
de leur ville.
Au tumulte des premiers moments succède un instant de
silence majestueux. Mais bientôt la déUbération recommença
et le tumulte avec elle, jusqu'à ce que cette même voix, qui
avait tant de ibis donné le signal durant les deux dernières
DE SATURNIN FIGHET. 361
séances, s'éleva encore une l'ois au milieu de l'assemblée
pour prononcer le mot terrible : Hors la loi les brigands !
Le décret est rendu, et quelques députés vont le proclamer
sur la place du Carrousel en lace même des canons braqués
contre eux par Henriot. Immédiatement celui-ci est aban-
donné et n'a plus que le temps de fuir et d'aller porter à la
commune l'annonce de ce décret.
Enfin chacune de ces deux puissances avait pour ainsi dire
son armée, et la bataille pouvait s'engager.
La commune avait un général et la Convention en nom-
ma un.
Mais l'homme qui agit avec le plus d'audace fut Léonard
Bourdon, qu'on lui avait adjoint pour commander quelques
bataillons restés fidèles. Seul ou presque seul, il quitte le
palais national, pendant que les sections en armes, poussées
par la commune, descendaient rapidement de la Grève aux
Tuileries. Le sabre nu d'une main et un pistolet de l'autre,
il s'avance jusque sur la première section qu'il rencontra et
lui crie d'une voix tonnante :
-— Citoyens, suivez-moi, les brigands de la commune sont
hors la loi.
La section hésite. Bourdon traverse les rangs et ordonne
à la section de marcher sur l'Hôtel-de- Ville en faisant un
demi-tour. La section obéit et le suit. Il en rencontre une
seconde, fait de même, recommence encore, va toujours et
fait si bien, qu'au moment où il arrive sur la place de la
commune, il avait à sa suite les mêmes hommes que la
commune venait d'envoyer contre la Convention.
Où étaient donc ces hommes qui prétendaient détruire
l'assemblée des représentants du peuple? Au lieu d'être à
la tète de leurs partisans, l'épée à la main, comme faisaient
leurs ennemis, ils délibéraient dans une salle de l'Hôtel-de-
Yille, le pistolet au poing pour se faire sauter le crâne s'ils
étaient vaincus. Ce n'était donc pas le courage de mourir
qui leur manquait, c'était le courage qui ose, qui agit, qui
attaque; c'était le courage qui fait les Gromwell et les Napo-
léon.
Si Robespierre, descendu dans la rue et marchant à la
létc des sections, avait tué Bourdon du coup dont il essaya
de se tuer lui-même, peut-être la première de ces sections
u. 21
LES AVENTURES
qui rebroussa chemin à la voix de Léonard eût passé avec
iureur sur son cadavre et se lut ruée sur la Convention en
entraînant toutes les autres à sa suite; mais telle lut l'inep-
tie et la faiblesse des conspirateurs, que leurs ennemis s'en
étonnèrent au milieu de leurs succès, et que Bourdon s'ar-
rêta à l'entrée de la place de l'Hôtel-de-Ville, s'imaginant
que des hommes devant qui la France avait tremblé si long-
temps ne pouvaient se laisser abattre sans quelque héroïque
effort.
Mais déjà ce n'était plus que désordre et terreur dans
cette réunion, qui prétendait renverser la Convention; ce
n'était plus qu'injures, que récriminations que se ren-
voyaient les conspirateurs. On reproche à Henriot sa lâ-
cheté, et on le précipite du haut de la fenêtre; Robespierre
le jeune s'y précipite de lui-même; Lebas se fait sauter la
cervelle; Robespierre veut l'imiter et ne se fait qu'une hor-
rible blessure.
Il était temps, les portes de la commune étaient brisées.
Un jeune homme, armé d'une hache, avait dédaigné les
ordres de Léonard Bourdon, qui voulait les faire enfoncer
à coups de canon. Il avait traversé seul la place déserte
de l'Hôtel-de- Ville et avait attaqué la porte principale avec
une activité, une force qui l'avait bientôt fait voler en éclats.
Cet homme, c'était Saturnin, à qui son patron avait glissé
tout bas dans l'oreille :
— C'est le moment de gagner ton procès et de n'avoir be-
soin de personne pour obtenir ta grâce.
Saturnin s'était donc élancé; son exemple fut suivi par
quelques hommes, les portes furent brisées et les salles en-
vahies. C'en était fait, la Terreur était vaincue. Il était trois
heures du matin.
A peine Saturnin était-il redescendu sur la place de Grève,
où il annonça à Léonard Bourdon que tout était fini, que
Leguin qui s'y trouvait encore, le prit par la main, et le pré-
sentant à quelques députés qui étaient remontés jusqu'à la
Grève, pour savoir des nouvelles de ce qui s'y passait, leur
dit :
— Je vous recommande le citoyen de Perbruck, qui, dans
CCS deux journées, a bien mérité de la patrie.
DE SATURNIN FICHET. 353
Il l'entraîne aussitôt du côté de la Convention, rencontre
Barras et lui fait la même présentation ; si bien qu'au bout
d'une heure, le nom de Perbruck qu'on ne connaissait
avant que pour celui de l'un des hommes qui avaient les
premiers levé l'étendard de la révolte dans la Vendée, était
répété par cent bouches dilTérentes, comme le nom du ci-
toyen qui s'était le plus énergiquement mêlé au renverse-
ment de Robespierre.
La nuit avait été cruelle pour madame de Perbruck et
Louise. Depuis deux jours elles attendaient avec une pro-
fonde anxiété l'issue de cette terrible lutte, qui était pour
elles, comme pour tant d'autres, la cessation de craintes per-
pétuelles ou la certitude de dangers plus menaçants. Mais à
l'angoisse générale se mêlait pour elles la terreur de savoir
Saturnin engagé dans ces mouvements. Il avait profité de
la suspension de la séance de la veille et les avait conduites
de chez la Colette dans le logement de son patron, où elles
s'étaient retirées. Ce logement était situé aux abords du
pont Neuf. Saturnin leur avait appris l'arrestation de Robes-
pierre et de ses adhérents, mais depuis ce moment elles
avaient vu défiler les sections, elles avaient entendu les cris
des sans-culottes entraînés par la commune, elles avaient
frémi au bruit du tocsin ameutant la populace contre la Con-
vention. Plus tard, penchées à leur fenêtre, elles avaient vu
lo mouvement rétrograde des sections, et aux premières
clartés du jour naissant elles avaient reconnu Saturnin et
son patron marchant à côté de Léonard Bourdon. Enfin, la
victoire était assurée, mais elles ne savaient pas si elle avait
coûté du sang et un combat, et ne voyant pas revenir Satur-
nin, elles avaient gardé leur inquiétude.
Enfin, vers neuf heures du matin, Saturnin arriva.
Le délire de joie qui agitait Paris fut encore plus vif pour
eux. A ce moment il n'y avait pas de bornes à leurs espé-
rances; ils oubliaient que Carrier était libre, qu'il s'était
tenu prudemment à l'écart, et que dans toutes ces voix oc-
cupées à demander la tête de Robespierre, pas une ne s'était
élevée pour accuser le bourreau de Nantes. Ne restait-il pas
debout? et quoique l'influence de ses pareils dût être tout à
fait anéantie, Louise avait cependant à se reprocher un de
ces crimes que la Convention devait nécessairement punir,
LES AVENTURES
alors même qu'il s'adressait à l'un de ces membres dont elle
désapprouvait le plus la conduite.
Mais combien n'y en eut-il pas qui furent imprudents dans
ce premier moment de joie! Le patron de Saturnin lui-même,
cet homme si soupçonneux des hommes et des choses, ar-
riva bientôt. Il venait de voir Barras, Tallien, et annonça à
madame de Perbruck que quelques jours après il y avait une
fête chez madame de Cabarrus et qu'ils y étaient invités.
Les royalistes avaient hâte de se revoir, de se reconnaî-
tre, de se confier leurs espérances et leurs projets. Ils ou-
bliaient que cette révolution venait d'être faite par les hom-
mes qui avaient été leurs plus ardents persécuteurs, et qui
ne s'étaient arrêtés dans ce système sanguinaire que lorsque
Robespierre avait voulu l'étendre jusqu'à eux. Ils se croyaient
déjà sûrs de tout; Tallien, le grand orateur de la journée,
leur appartenait par son nom, sa naissance, et surtout par
ses mœurs, son élégance et son aristocratie personnelle. La
fête eut lieu, mademoiselle de Paradèze y parut sous son
nom, madame la marquise y présenta Saturnin comme son
fils. Ceci paraîtra incroyable, mais l'entraînement du succès,
le délire de la joie est là pour expliquer les plus folles im-
prudences. On y raconta tout bas ce qu'avait tenté Louise;
on y sut la part que Saturnin avait prise aux mouvements
de la Vendée ; et quelques jours après de nouveaux dangers
entouraient madame de Perbruck et ses enfants. Julien était
arrêté, et Carrier relevait sa tête hideuse au club des jaco-
bins. Mais ce qui semblait devoir les perdre les sauva.
On avait saisi dans les papiers de Robespierre la corres-
pondance de Julien au sujet du farouche proconsul de Nan-
tes ; on avait saisi dans les propres papiers du jeune secré-
taire les documents les plus complets sur les crimes commis
en Bretagne. On lui rendit la liberté, on fit plus, on le char-
gea d'instruire le procès de tous les membres du tribunal
révolutionnaire de Nantes.
Saturnin assistait à ces effroyables débats le jour même où
Julien faisait sa déposition. On écoutait avec horreur les ré-
vélations du jeune secrétaire, lorsque tout à coup il s'écrie :
— Mais ce n'est pas assez de tous ces crimes imposés par
Carrier à ses agents, ce n'est pas assez de ces jugements
précipités, de ces exécutions encore plus précipitées, Carrier
DE SATURNIN FICHET. ^105
tuait de sa volonté propre, sans loi, sans mesure, sans mémo
savoir le nom des victimes qu'il condamnait.
Aussitôt Julien raconte ces noyades nocturnes suivies ou
précédées de honteuses orgies; et comme l'accusateur public
nie de pareils excès, il répond qu'il existe des témoins vi-
vants de ces crimes, et qu'il s'engage à les faire entendre.
Saturnin so lève et se présente. A son tour il raconte, il ac-
cuse, et excite une telle indignation dans les juges eux-
mêmes, que la séance est suspendue aux cris poussés par
l'auditoire tout entier demandant Carrier l... Carrier!...
Bientôt la Convention, assaillie des mêmes cris, excitée
par l'indignation publique, par les réclamations du tribunal
lui-même, nomma un comité de vingt-et-un membres pour
interroger Carrier. Soutenu par les jacobins, qui accusaient
la réaction thermidorienne de trahison, il se soumet avec co-
lère, mais en gardant encore toute son audace; il accuse à
son tour, veut rendre la Convention nationale responsable, à
«on tour, des crimes dont il n'a été que l'exécuteur. Il nie les
ordres qu'on lui impute et demande qu'on lui montre ses
ordres écrits; il réclame des preuves matérielles. Ce fut alors
que Tallien lui jeta ce mot terrible :
« Tu demandes des preuves matérielles, eh bien ! qu'on
fasse refluer la Loire vers Paris ! »^
Mais les détails de ce jugement sont inutiles à ce récit.
Carrier fut condamné, et le jugement qui le frappa rendit en
même temps à la liberté tous ceux qui n'avaient été que ses
agents. Parmi ceux-là se trouvait Guillaume Poiré, qui avait
quitté Paris et était disparu sans que tous les renseignements
qu'on avait pris eussent pu mettre sur sa trace. Ainsi, la sé-
curité que donnait à nos héros la condamnation de Carrier
était troublée par le chagrin d'avoir perdu les preuves qui
pouvaient amener la reconnaissance de Saturnin. Cependant,
quelques bruits fâcheux couraient parmi les amis qui avaient
retrouvé madame de Perbruck; on se demandait quel était
ce jeune homme qu'elle avait présenté comme son fils, lors-
que le seul fils qu'on lui avait connu était mort dans l'incen-
die du château de la Rouarie. Déjà quelques parents éloignés
de mademoiselle de Paradèze trouvaient sa position inex-
plicable et peu convenable; un de ses oncles l'avait réclamée.
C'était un soir; Saturnin, madame de Perbruck et Louise
366 ^^____-««r:^ XTÏTNTURBS
FcHaient une issue à cette triste position, lorsque quel-
qu'un se présente.
C'était le patron de Saturnin.
— Voici, dit-il, un paquet qui a été remis à mon adresse
pour mademoiselle de Paradèze.
C'était une lettre de Julien; la voici :
« Mademoiselle, disait-elle, ma tâche est finie; demain je
pars, demain je vais chercher sur les champs de bataille une.
mort à laquelle j'ai voulu échapper à Paris, parce qu'il me
restait une promesse à tenir.
» Je vous avais juré de renverser le pouvoir sanglant qui
pesait sur votre ville. J'ai tenu parole. Mais lorsque je vous
ai fait ces serments, je m'en étais fait un autre à moi-même,
c'était de vous donner le bonheur après le salut. Vous savez
comment j'ai appris que je pouvais devenir un obstacle à votre
félicité, et vous n'eussiez plus entendu parler de moi, si, dans
la prison où j'ai été détenu quelques jours, je n'avais rencon-
tré un homme qui pouvait vous perdre et qui le voulait, qui
pouvait vous sauver et qui ne le voulait pas. J'ai acheté le
silence de cet homme en lui promettant le mien devant le
tribunal révolutionnaire où il allait être appelé. Pour parve-
nir à le sauver, j'ai dû accepter la mission qu'on m'offrait de
faire partie des commissions que la Convention avait char-
gées de faire une enquête sur cette détestable affaire. Il en
est résulté que tous les papiers saisis chez cet homme à l'é-
poque de son arrestation m'ont passé par les mains. Au mi-
lieu de ces papiers j'ai trouvé la déclaration que je joins ici.
Ce n'est pas à madame de Perbruck ni à son fils que je l'en-
voie, c'est à vous. Je donne un nom à celui que vous aimez,
et je rends possible un mariage que vous n'eussiez peut-être
pas osé contracter en présence du blâme de toute votre fa-
mille et de tous ceux de votre parti. Ce mariage fera votre
bonheur, je l'espère; j'aurai donc tenu tous mes serments,
ceux que je vous ai faits comme ceux que je me suis faits à
moi-même. Que me rendrez- vous en retour de tout cela? je
vais vous le dire. Quand des temps plus calmes seront venus,
quand le jugement des hommes qui auront survécu à notre
révolution flétrira sans pitié ceux que l'on considère comme
les agents les plus actifs de ses décrets sanguinaires, quand
l'amitié de Robespierre sera une flétrissure dont il sera près-
DE SATURNIN FICHuix. 367
que impossible de défendre celui sur qui elle pèsera, élevez
la voix; dites que parmi ces hommes, il en tut un qui eut de
la pitié, du courage et peut-être quelque générosité. »
Quand les faits et les secrets que renferme ce livre furent
révélés à celui qui les a écrits, l'homme qu'il a présenté sous
le nom de Saturnin Fichet portait son véritable nom, et il
avait le titre de marquis. C'était alors un vieillard de soixante
ans, vivant dans sa maison, à Fougères. Celle que nous
avons nommée Louise de Paradèze était devenue sa femme
et aimait à l'entendre conter les terribles histoires de leur
jeunesse ; c'était d'ordinaire le soir, au coin de la vaste che-
minée de leur salon, qu'il rappelait tous ces événements à
l'auteur qui les recueillait avec avidité. Cette maison où il
entendait ces confidences était celle de mademoiselle Moël-
lien. Celte cheminée, au foyer de laquelle il se réchauffait le
soir après de longues marches dans les bois à la poursuite
d'un sanglier, était celle où Thérèse avait brûlé la liste des
conjurés de la Rouarie. — Aujourd'hui il ne reste plus rien
de tout cela, ni la maison qui a été démolie, ni Saturnin, ni
Louise, qui sont dans leur tombe. Il ne reste d'eux qu'un sou-
venir. C'est ce souvenir que j'ai voulu consacrer.
Qu'on oublie l'insuffisance de l'auteur à le raconter, et
qu'on le garde comme une leçon de ces temps funestes où
périrent tant de justes et tant de braves.
I-IN.
TABLE
Troisième Partie.
Quatrième Partie.
rages.
1
165
FIN DE LA TABLE.
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